LIVRE SOIXANTE-HUITIEME
sur ce sujet , ou plutôt lui fit écrire par saint Bernard une lettre qui porte les noms de trois de ses suffragants, Josselin de Soissons, Geoffroy de Châlons , Alvise d'Arras (1). Il renvoie à la lettre de l'archevêque de Sens, et dit, parlant d' Abailard : Etant pressé par Fabbé de Clairvaux, en présence de l'évêque, il n'a ni confessé ni nié ses erreurs; mais, quoiqu'il eût choisi lui-même et le lieu et le juge, quoiqu'il n'eût ni lésion ni grief à alléguer , il a appelé au saint-siége. Les évêques, par respect pour votre sainteté , n'ont rien fait contre sa personne; seulement ils ont condamné les articles extraits de ses livres , et déjà condamnés par les saints pères , de peur que le mal ne s'étendit. Parce donc que cet homme entraîne une grande multitude de peuple qui a créance en lui , il est nécessaire que vous arrêtiez ce mal en y apportant un prompt remède.
LXIIL Lettre de saint Bernard.
Saint Bernard écrivit aussi en son nom plusieurs lettres à Kome sur ce sujet , et les envoya par Nicolas, moine de Clairvaux, et depuis son secrétaire, qui avoit été présent à tout (-2). 11 écrivit premièrement au pape une grande lettre, où il réfute les erreurs d Abailard , et une plus courte , où il raconte ce qui s'étoit passé i3) H reconnoit en celle-ci qu'il s'étoil trompé , en se promettant du repos après le schisme de Pierre de Léon , et que ces nouvelles erreurs ne sont pas moins pernicieuses à l'Eglise. H dit qu' Abailard a fait venir d'Italie Arnaud de Bresse, son disciple, pour attaquer de concert la doctrine catholique. Ils ont, dit-il, une apparence de piété dans leur habit et leur manière de vivre, qui leur sert à séduire plus de monde. Abailard relève les philosophes par de grandes louanges, pour abaisser les docteurs de l'Eglise; il préfère leurs inventions et les siennes à la doctrine des pères; et, comme tout le monde fuit devant lui , il veut entrer en combat singulier avec moi , qui suis le moindre de tous. Après avoir marqué ce qui s'étoit passé au concile de Sens, et lappellation d' Abailard, il ajoute : C'est à vous, qui êtes le successeur de saint Pierre , à juger si celui qui attaque la foi de saint Pierre doU trouver un asile dans son siège. Souvenez-vous des grâces que Dieu vous a faites; et, après avoir éteint le schisme, réprimez aussi l'hérésie, afin qu'il ne manque rien à votre couronne.
Les autres lettres de saint Bernard s'adressent aux principaux prélats de la cour de Rome. Premièrement aux évêques et aux cardinaux en général, à qui il dit : Lisez, s il vous plaît, la théologie de Pierre Abailard, vous lavez en main, puisqu'il se vante que plusieurs la lisent à Rome ; lisez son livre
(1) Bcrn. Ep. 191,
(2) Kp. 190.
(3) Ep. 185.
des Sentences, et celui qui est intitulé : Connois-loi toi-même ; et voyez combien ils contiennent de sacrilèges et d'erreurs (1). Une autre lellre s'adresse au chancelier Aimery, à qui il dit qu'Abailard se glorifie qu'il a eu pour disciples les cardinaux et les clercs de la cour de Rome ; que ses livres sont entre leurs mains , et qu'ils prendront la défense de sa doctrine. Une autre lettre est adressée au cardinal Guy de Castel, qui fut depuis le pape Célestin 11. H avoit été disciple d'Abailard, qui comptoit principalement sur son crédit. Les autres, à qui saint Bernard écrit, sont : le cardinal Ives, qui avoit été chanoine de Saint-\ictor à Paris; le cardinal Etienne, évêque de Palestine, le cardinal Grégoire, le cardinal Guy de Pise, cl deux autres qui ne sont pas nommés {2).