LXX. Lettre de saint Bernard sur la conception
On rapporte au temps de la condanmation d'Abailard, c'est-à-dire à l'an mil cent quarante ou environ, la fameuse lettre de saint Bernard aux chanoines de Lyon, touchant la fête delà Conception de la Sainte-Vierge, nou- "vellement introduite chez eux (1 ). H commence par l'éloge de l'église de Lyon , distinguée entre toutes celles des Gaules par les études, la vigueur de la discipline, la gravité des mœurs, l'amour de l'antiquité et l'aversion des nouveautés, principalement dans les offices de l'église. C est pourquoi , conlinuet-il , je ne puis assez admirer à quoi pensent quelques-uns d'entre vous de vouloir introduire une nouvelle fête, que l'usage de lEglise ignore, et qui n'(*st autorisée ni par la raison ni par la tradition. Sommes-nous plus savants ou plus dévots que nos pères? C'est une présomption dangereuse d'entreprendre en ces matières ce que leur prudence a laissé ; et ceci est de telle nature qu'il ne leur auroit pas échappé. Mais, direz-vous, la mère de Dieu mérite de grands honneurs. Vous avez raison, mais il faut l'honorer avec jugement 5 elle n'apas besoin d'un faux honneur, étant comblée de titres et de dignités véritables. Et ensuite: J'ai appris de l'Église à honorer le jour de son assomplion et celui de sa nativité, croyant fermement avec l'Eglise qu'elle a reçu dans le sein de sa mère la grâce d'en sortir sainte. 11 rapporte les passages de l'Ecriture, qui portent que Jérémie et saint Jean-Rapliste ont été sanctifiés avant leur naissance ; puis il ajoute (*2) : Je ne voudrois pas décider légèremenl
(Ij Ep. il*.
(2) Jcrciu. 1, 5. Luci, 4L
quel a été dans ces deux prophètes l'effet de cette sancliiicalion contre h; péché originel ; mais je ne crains point de dire que la tache qu ils avoient contractée en l(»ur conception n'a pu leur oter à leur naissance la bénédiction qu'ils avoient déjà reçue. Quoi qu'il en soit, c'est avec grandi' raison que l'Eglise célèbre la nativité de saint Jean , et il n'est pas permis de soupçonner que Dieu ait refusé à la Sa in te- Vierge ce qu'il a accordé à queliiues mortels. Elle a même ce privilège singulier d'avoir passé sa vie sans aucun péché.
Que croyons-nous donc devoir encore ajouter à ces honneurs ? Que l'on honore, dit-on , même la conception qui a précédé une naissance si digne d'h(»nneur, et qui eu a été la source. Et si quelqu'autre, par la même raison, dit qu'il faut aussi faire la fête du père et de la mère de Marie* C'est que les fêtes de Saint Joachim et de Sainte- Anne n'ont èlè instituées que plus de quatre cents ans après. Saint llernard continue : On demandera le ojt'me honn* ur pour le reste de ses ancêtres , ainsi on multipliera les fêtes à l'infini : mais on produit un écrit d'une prétendue révélation. Comme si on ne pouvoit pas aussi en produire où la vierge ordomiiU de rendre le même honneur à ses parents. Pour moi , je ne suis point touché de ces écrits , qui n'ont pour fondement ni raison ni autorité (1). On trouve entre les œuvres laussement attribuées à saint Anselme , quelques-unes de ces prétendues révélations. Saint Rernard continue •• Quelle est celtecon équence? La conception a précédé une naissance sainte, donc elle doit aussi être sainte. On conclura bien que 3Iarie , «lyant été sanctifiée après la conception , a été sainte en sa nativité; mais cette sanctification n'a pu avoir un effet rétroactif.
D'où vient donc la sainteté de sa conception (-2)? Dira-t-on qu'elle a été sanctifiée au moment même de sa sanctification? Mais Marie n'a pu être sainte avant que d'être, et elle n'étoit point avantqued'êlreconçue. Dira-t-on (fu'elle a été sanctifiée au moment même de sa conception? Mais la raison ne le souffre pas, puisque le Saint-Esprit est incompatible avec le péché, c'est-à-dire avec la concupiscence inséparable de celte action. A moins qu'on ne dise q»ie 31arie a été conçue du Saint-Esprit sans opération de 1 homme : ce qui est inoui jusqu ici. C'est ôter à Jésus-Christ sa prérogative singulière en la donnant aussi à sa mère ; et par conséquent c'est diminuer la gloire de la vierge au lieu d'y ajouter. Le privilège d être conçu sans péché a été réservé à celuilà seul qui de voit sanctifier tous les autres , c'est-à-dire Jésus-Christ, qui seul étoit saint même avant sa conception.
Et ensuite, parlant de la Sainte-Vierge : Elle ne p.^ut avoir agréable une nouveauté introduite contre lusage de l'Eglise ; la nouveauté
est la mère de la tèraérilè , la sœur de la superstition, la fille de la légèreté. Si l'on avoit ce dessein , il falloit auparavant consulter le saint-siège, et ne pas suivre ainsi précipitamment la simplicité de quelque peu d'ignorants. J'avois di'jà remarqué cette erreur chez quelques-uns, mais je le dissimulois, excusant une dévotion qui venoit de simplicité de cœur et d'amour pour la Sainte-Vierge ; mais, ayant trouvé cette superstition chez des personnes saffes, et dans une église si fameuse , et dont je suis particulièrement fils, je ne sais si j'aurois pu la dissimuler sans commettre une grande faute même contre vous. Toutefois , ce que j'en aï dit soit sans préjudice du sentiment de quelqu'un plus éclairé, principalement de l'église romaine, à l'autorité et l'examen de laquelle je réserve cette question et toutes les autres de cette nature, prêt à corriger, selon son jugement , les sentiments que je pourrois avoir différents des siens. Saint Bernard se dit fils de 1 église de Lyon , parce que son monastère et le lieu de sa naissance sont dans le diocèse de Langres, dont Lyon est la métropole.
LXXL Traité du précepte et de la dispense.
Vers le même temps , saint Bernard fut consulté par quelques moines de Saint-Père-en- Vallée, près de Chartres, touchant l'obligation de la règle de saint Benoît (1). Mais , comme ils lui avoient écrit à l'insu deleurabbe, contre la disposition de la règle , il ne leur adressa pas sa réponse , mais à labbè de la Coulombs, monastère du même institut et dans le même diocèse , afin qu'il la fit tenir à labbe de Saint- Père. Il intitula cet ouvrage : Du précepte et de la dispense. La principale question qu il y traite est jusqu'à quel point la règle de saint Benoît est d'obligation, si tout ce qu'elle contient est de précepte, ou s'il y on a quelque partie qui ne soit que de conseil. 11 repond que la règle entière n'est qu'un conseil pour ceux qui n'y sont pas engagés ; mais, qu'après qu'on en a fait vœu, elle est de précepte et d'obligation. En quoi toutefois il faut distinguer ce que la règle enseigne touchant les vertus spirituelles , la charité , l'humilité , la douceur; et, touchant les observances extérieures, la psalmodie, l'abstinence, le silence, le travail. Les préceptes du premier genre étant d'institution divine regardent tous les chrétiens, les autres n'obligent que les moines, et ils en peuvent être dispensés , mais par leurs supérieurs si'ulement, et en cas de nécessite.
Car ces pratiques , d'elles-mêmes indifférentes , n'ont été établies que pour procurer ou conserver la charité ; d'où il s'ensuit que , s'il arrive quelque cas où, les observant a la ri'-ueur, on nuisit à la charité, on doit alors en dispenser ; mais c'est au supérieur légiti-
mement établi à juger de ces cas. Sur quoi saint Bernard rapporte l'autorité du pape Gélase et du pape Léon , qui marquent que les décrets des pères doivent être inviolablement observés si la nécessité n'oblige à en dispenser. 11 n'y a donc que ces pratiques extérieures qui soient soumises au supérieur, encore ne sont-elles pas soumises à sa volonté , car il est lui-même soumis à la règle qu'il a avouée , mais à sa discrétion pour en dispenser suivant la loi de la charité, supérieure à toutes les règles.
Les particuliers doivent obéissance au supérieur, mais selon la règle, ni plus ni moins; toutefois, cette obéissance, restreinte au devoir, est imparfaite, elle vrai religieux se porte volontairement à une obéissance aussi étendue que la charité, c'est-à-dire sans bornes , aussi l'obéissance n'est difficile que pour les imparfaits, ( ui chicanent sur les commandements, les examinent , et en cherchent les raisons , ne voulant obéir qu'en ce qui est de leur goût, ou dont ils ne peuvent se dispenser. Or, la désobéissance , qui vient du mépris formel du précepte , est beaucoup plus coupable que celle qui ne vient que de négligence , puisque celleci ne vient que d'unelangueur de paresse, et l'autre d'une enffure d'orgueil ; et , après cette raison, le mépris rend mortelle péché qui neseroit que véniel, par la légèreté de sa matière (1).
Saint Bernard traite ensuite la question, s'il est permis de passer d'un monastère à l'autre , et ne le permet qu'à ceux qui ne peuvent garder, dans celui où ils se trouvent, l'essentiel de la règle qu'ils ont promise (2) ; mais il ne permet pas à ceux qui sont dans des monastères bien réglés de passer à d'autres, sous prétexte d'une plus grande perfection , comme de Clugny à Citeaux. Que si quelqu'un est sorti par scrupule et par inquiétude, il ne lui conseille pas de retourner à son premier monastère , de peur qu'il ne cause un nouveau scandale.
LXXIL Hugues de Saint-Victor.
Saint Bernard écrivit aussi un petit traité à Hugues de Saint-Victor, docteur fameux , qui l'avoit consulté touchant quelques opinions singulières d'un personnage qu'il ne nommoit point. La première étoit, que personne n'avoit pu être sauvée sans le baptême depuis que Jesus-Christ en eut déclaré la nécessité à Nicodéme(3). A quoi saint Bernard répond qu il n'est pas croyable que Dieu ait voulu obliger tous les hommes à un précepte positif, du moment qu'il a été dit en secret , mais seulement depuis qu'il a été publié suffisamment pour venir à la connoissance de tout le monde. La seconde erreur de l'anonyme étoit qu'il n'y a que le martyre qui puisse suppléer au baptême, et que le désir ne sert de rien : ce que saint
(1) Opusc. 4, c. 1.
C3) Opus. 10. Jo. II, 5.
(l; EUil 1073, p. a05.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[An de J.-C. lliO.
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Bernard réfute, et apporte rautoritc de saint Ambroise et de saint Augustin. Il soutient encore, contre cet anonyme, que les justes de l'ancien Testament n'ont pas eu une connoissance aussi claire de l'incarnation et des autres mystères du nouveau Testament , que celle que nous en avons depuis qu'ils sont accomplis (1). En6n, il montre contre le même qu'il y a des péchés d'ignorance.
Hugues de Saint - Victor étoit d'Ypres en Flandre. Il quitta son pays dès sa première jeunesse, et, étant venu à Paris, se fil chanoine régulier à Saint-Victor, où il enseigna long-temps , et y fut enfln prieur (2). C'étoit un des plus grands théologiens de son temps , et quelques-uns l'ont nommé la langue de saint Augustin , parce qu'il avoit particulièrement étudié les écrits de ce père. 11 a laissé grand nombre d'écrits, qui consistent principalement en explications de l'Ecriture sainte , entre lesquelles il y en a plusieurs de morale et d'allégorique. Il y a plusieurs traités de piété et plusieurs sermons. Des divisions de tous les arts avec l'histoire de leur origine et leurs définitions , mais succinctes , et de peu d'instructions. Un abrégé de géographie, tiré des anciens , sans y rien ajouter du moderne , comme si le monde n'eût point changé depuis plusieurs siècles. Un abrégé d'histoire universelle, qui Jnit, pour l'Orient, à Constantin et Irène, c'est-à-dire vers l'an huit cent , sans aucune citation d'autres originaux. Ces deux ouvrages font voir combien l'étude de l'histoire étoit alors imparfaite chez nous, et on le voit encore par un abrégé d'histoire naturelle , toute remplie de fables , et tournée en moralité (3).
Le plus grand ouvrage de Hugues est son traité des sacrements , où il marque que l'on donnoit encore reucharis!ie aux enfants en les baptisant , c'est-à-dire l'espèce du vin qu'on leur faisoit sucer au bout du doigt (4). Il ajoute que quelques prêtres ignorants leur donnoient du vin commun au lieu du précieux sang ; et qu'il vaut mieux s'en passer , s'il y a péril à le réserver , ou à le donner à l'enfant. Hugues de Saint-Victor mourut le onzième de février mil cent quarante-deux , âgé seulement de quarante-quatre ans , et témoigna de grands sentiments de piété , particulièrement
. a réception du viatique.