‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 1970 sur 2407 · LXXIX. Lellre de saint Bernard pour l'archevêque de · texte numérisé non relu

LXXIX. Lellre de saint Bernard pour l'archevêque de

Bourges.

Le roi , sachant que ce comte qu'il avoit pris sous sa protection étoit menacé d'une seconde excommunication , se plaignit de saint Bernard, qui avoitété médiateur de cette paix avec Hugues, évéque d'Auxerre, et lui fit écrire de l'empêcher, à cause des maux qui en pouvoient suivre. Le saint abbé lui répondit •• Quand je le pourrois faire, je ne vois pas que je le pusse raisonnablement. Je suisallligé des maux qui en pourroient arriver, mais nous ne devons pas faire un mal afin qu'il en arrive du bien. Et à la fin il ajoute : INe résistez pas, sire, si ouvertement à votre roi , au créateur de l'univers, dans son royaume et son domaine; et n'ayez pas la témérité d'étendre la main si souvent contre celui qui ôte la vie aux princes et qui est terrible aux rois de la terre. Je parle fortement, parce que je crains pour vous de plus fortes punitions (1). Je ne les craindrois pas tant si je vous aimois moins.

Quelque vive que fulcette lettre, saint Bernard en écrivit encore une plus forte au roi sur le même sujet , où il lui reproche de suivre des conseils diaboliques et de violer la paix conclue l'année précédente, en renouvelant les incendies, les homicides et toutes les horreurs de la guerre ; puis il ajoute : Mais de

et Pierre de Sentis , témoignèrent par serment que le comte et la comtesse étoient si proches parents que leur mariage ne pouvoit subsister, après quoi le comte Raoul épousa Pétronille (4). Le comte de Champagne en porta ses

il ,

(1) Goduin. Dunel. p.

(2) Nang. Chr. an. 1U2.

Robe de Monte, elc V.Gall.

Chr. to. 1, et Mabili. ad.

Ep. 219, elc. Bern.

(3) Chr. IVlaurin p. 387.

(4) Act Tourn tom. 12.

Spicil. p. 480. Ep. 21Ô.

notre mère outragée, méprisée, foulée aux pieds, ^ous demeurerons fermes , et nous combattrons pour elle jusqu'à la mort, s'il est besoin , par les armes qui nous sont permises , c'est-à-dire par nos prières et nos larmes devant Dieu. Pour moi , outre mes prières ordinaires pour vous et pour votre royaume , j'avoue que j'ai encore soutenu votre parti au-

près du pape par mes lettres et par mes agents, presque jusqu'à blesser ma conscience, et jus qu'à m attirer, je n'en dois pas disconvenir, la juste indignation du pape. Mais vos excès continuels font que je commence à me repentir de mon imprudence, et d'avoir trop excusé votre jeunesse. Je défendrai désormais la vérité selon mon pouvoir.

Il écrivit sur le même sujet aux deux principaux ministres du jeune roi (1) , Josselin , évéque de Soissons, et Suger, abbé de Saint- Denis, qui avoient été les médiateurs de la paix entre le roi et le comte de Champagne , avec l'évêque d'Auxerre et saint Bernard. Il répond aux plaintes que le roi faisoil contre le comte et contre lui , et ajoute : Nous étions encore convenus que, s'il naissoit quelque différent pour l'exécution de ce traité, il seroit examiné entre nous quatre , sans que les deux

firinces usassent de voie de fait l'un contre 'autre , jusqu'à ce que nous eussions essaye de les réconcilier. C'est ce que le comte demande instamment; mais le roi le refuse. Enfin , je veux que le comte ait tort ; mais qu'a fait l'Eglise? Qu'a fait, non-seulement l'église de Bourges, mais celle de Chàlons, cellede Reiras, celle de Paris? De quel droit le roi ose-t-il piller les terres des églises , et empêcher qu'on ne donne des pasteurs aux ouailles de Jésus- Christ , en défendant aux uns la promotion des évêques élus, et prescrivant aux autres un délai pour l'élection, ce qui est sans exemple, juscjuà ce qu'il ait tout consumé, en pillant le bien des pauvres, et désolé le pays? Est-ce vous qui lui donnez de tels conseils ? 11 est étonnant qu'on le fasse contre votre avis, mais il est encore plus étonnant et plus mauvais que ce soit de votre avis. Donner de tels conseils , c'est manifestement faire schisme, résister à Dieu, réduire l'Eglise en servitude. Le mal que fait un jeune roi ne lui est pas imputé , mais à ses vieux ministres.

Saint Bernard écrivit sur le même sujet au cardinal Etienne , évéque de Palestrinc , qui avoit été tiré de l'ordre de Cîteaux (:>). Vous savez , dit-il , avec quelle chaleur j'ai soutenu les intérêts du roi auprès du pape , et le bien que j'ai dit de lui, parce qu'il faisoit de belles promesses? Maintenant qu'il me rend le mal pour le bien, je suis contraint d'écrire le con traire. J'ai honte de mon erreur et de la fausse espérance que j'avois conçue de lui, et je rends grâce de n'avoir pas été exaucé lorsque je suppliois pour lui par simplicité. Je croyois avoir de la déférence pour un roi pacifique , et il se trouve que j'ai flatté le plus grand ennemi de l'Eglise. On foule aux pieds les choses saintes chez nous : l'Eglise est réduite à une honteuse servitude; car on empêche l'élection des évêques, et si le clergé ose en élire quelqu'un , on ne lui permet pas de se faire sacrer. Enfin ,

(3) Ep. 224.

l'église de Paris est dans le deuil et sans pasteur, et personne n'ose parler d'y en mettre un autre. On ne se contente pas de dépouiller les maisons épiscopales des biens que l'on y trouve , on porte les mains sacrilèges sur les terres et les hommes qui en dépendent ; et on s'attribue les revenus de toule Tannée. Votre église de Châlons a fait une élection ; maisTélu demeure depuis long- temps frustré de sa dignité, et vous savez avec quel préjudice du troupeau Cétoit Guy qui avoit été élu évéque de Châlons à la place de Geoffroy, mort en mil cent quarante-deux.

Saint Bernard continue : Le roi y a envoyé à la place de l'évêque son frère Robert , qui exerce sa puissance dans toutes les terres et les biens de cette église , et offre tous les jours, non pas des victimes pacifiques , mais les cris des pauvres , les larmes des veuves et des orphelins, les gémissements des prisonniers, le sang des morts. Encore trouve t il cet évêché trop petit. Il envahit celui de Reims ; et, sans épargner ni clercs, ni moines, ni religieuses , il a ravagé par le fer les terres si fertiles , et les villages si peuplés du domaine de Notre- Dame, de Saint'Rémy, de Saint-Nicaise et de Saint-Thierry, et les a presque tous réduits en solitude. C'est que l'archevêque Samson avoit pris le parti du comte de Champagne. Saint Bernard finit sa lettre en priant l'évêque Etienne d exciter le pape à réprimer ces désordres.

Toutefois, le saint abbé, prévoyant les suites funestes de l'interdit que le pape avoit jeté sur la France (1 ) , à cause de l'archevêque de Bourges, écrivit au même évéque de Paleslrine et à Irois autres cardinaux de la cour de Rome , savoir ,' Albéric, évéque d'Ostie, Igmar, évéque de Tusculum, auparavant moine à Saint- Martin-des-Champs, et prieur de la Charité , et le chancelier Gérard , qui fut depuis le pape Lucius 11. Il leur représente que l'Eglise est menacée d'un nouveau schisme. Hélas ! dit-il, nous déplorons nos maux passés , nous gémissons des présents , et nous en craignons pour l'avenir : et , ce qui est de pire , c'est que le monde est venu en tel état que les coupables ne veulent point s'humilier, ni les juges en avoir pitié : les uns ne veulent point faire de satisfaction , ni les autres user de condescendance ; chacun suit sa passion et tire de son côté jusqu'à tout rompre. Si vous avez le cœur sensible à la piété, opposez- vous à de si grands maux, et ne permettez pas qu'il arrive un schisme dans ce pays, où, comme vous savez, on remédie ordinairement aux autres

schismes.

Il y a deux points sur lesquels nous n'excusons point le roi. Il a fait uns erment illicite, et il a tort d'y persévérer ; mais ce n'est pas par mauvaise honte ; car vous savez quel re-

(1) Ep.219.

(1) Ep. 220. Pfi. 75.

HISTOIRE DU CHRISTIANISME

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proche c'est chez les François do fausser un serment , quoique mauvais. Nous ne prétendons pas l'excuser, nous demandons grâce. Voyez si sa colère, son âge, sa dignité ne l'excuse point en quelque manière. Pardonnez-lui, s'il est possible, sans préjudice de la liberté de l'Eçlise et du respect dû à un archevêque sacré de la main du pape. Le roi le demande humblement, et toute l'Eglise de deçà les monts vous en supplie. J'ai prié pour ce "sujet dès l'année passée, mais ma prière n'a attiré que de l'indignation , qui a été suivie de la désolation presque de out le pays.

Ces dernières paroles de saint Bernard regardent le pape Innocent, extrêmement refroidi à son égard, comme il paroi t par une lettre qu'il lui écrivit en même temps, et qui commence ainsi : Je croyois autrefois être quelque peu de chose, maintenant, sans savoir comment, je me trouve réduit à rien. Vous aviez les yeux sur moi , vous écoutiez mes prières, vous receviez avec empressement tout ce que je vous écrivois, vous le lisiez avec plaisir, vous y répondiez avec bonté ; au lieu que depuis quelque temps vous ne me regardez plus. Il se justifie ensuite au sujet de l'argent du défunt cardinal Ives, dont on l'accusoit d'avoir disposé. Puis il ajoute : Je sais que je vous ai aussi déplu par la multitude de mes lettres; mais je m'en corrigerai facilement. J ai trop présumé, ne considérant pas assez qui vous êtes et qui je suis , mais votre bonté, vous en conviendrez , m'a voit inspiré cette hardiesse. Bailleurs, lalTeclion pour mes amis me pressoit ; car, je m en souviens bien, je vous ai fort peu écrit pour moi ; mais il vaux mieux déplaire à quelques-uns de mes amis , que de vous être importun. Et maintenant même je n'ai pas osé vous écrire des périls dont l'Eglise est menacée, et du grand schisme que nous craignons ; mais j'en ai écrit aux évêques qui sont auprès de TOUS , et vous le pourrez apprendre d'eux ; c'est la dernière lettre de saint Bernard au pape Innocent II.

Pierre le vénérable , abbé de Clugny, écrivit aussi au pape en cette occasion une lettre, où, avec beaucoup de discrétion et de respect , il lui représente la dignité du roi et du royaume de France, l'importance de l'affaire et le péril dont l'Eglise étoit menacée, et le prie d'user de condescendance à l'égard du jeune roi, sans toutefois s'ingérer à donner au pape aucun conseil particulier.

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