LXVII. Mort de saint Bernard
Ce fut le dernier voyage de saint Bernard; et à son retour il se sentit entièrement défaillir, mais avec une consolation semblable à celle d'un voyageur qui arrive au port. Comme il voyoit Taffliction et la désolation extrême de ses frères, il les consoloit avec beaucoup de lendress-, et les conjuroit avec larmes de couMTver la régularité et l'amour de la perfection qu'il leur avoit enseiîrnée par ses dis-
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HISTOIRE DU CHRISTIANISME
[An de J.-C. 1153.
cours et ses exemples. Peu de jours avant sa mort, il écrivit en ces termes à Arnold , abbé de Bonneval , qui lui avoit envoyé quelques rafraîchissements, témoignant être fort en peine de l'état de sa santé : J'ai reçu votre charité avec charité , mais sans plaisir ; car quel plaisir peut-on goûter quand tout est anaertume? Je n'ai quelque sorte de plaisir quà ne point prendre de nourriture. J'ai perdu le sommeil , en sorte qu'il n'y a point d'intervalle à mes douleurs (1). Presque tout mon mal est une défaillance d'estomac ; il a besoin d'être souvent fortifié jour et nuit de quelque peu do liqueur, car il refuse inexorablement tout ce qui est solide, et ce peu qu'il prend ce n'est pas sans grand'peine. Mes pieds et mes jambes sont entlés comme ceux d'un hydropique. Cependant, pour tout dire à un ami comme vous, l'esprit est dégagé, quoique la chair soit infirme. Priez le sauveur de me garder à la sortie de ce monde , sans la différer, et en ce dernier moment, où je me trouverai dépouillé de mérites, munissez-moi de vos prières , en sorte que le tentateur ne trouve pas où porter ses coups. Je vous écris moi-même en l'état où je suis, atin qu'en reconnoissant la main vous reconnoissiez le cœur.
Comme on sut qu'il étoit à l'extrémité, les évéques voisins, avec quantité d'abbés et de moines, s'assemblèrent à Clairvaux. Enfin, son dernier jour vint , qui fut le vingtième d'août mil cent cinquante-lrois, et il mourut sur les neuf heures du madn. Son corps, revêtu des ornements sacerdotaux , fut porté dans la chapelle de la Sainte-Yierge {-2). Il y eut un grand concours de la noblesse et du peuple de tous les lieux voisins , et toute la vallée retentit de leurs gémissements. Mais les femmes arrêtées à la porte du monastère
(1) Ep. 310.
éloient celles qui pleuroient le plus amèrement, parce qu'il ne leur étoit plus permis d'entrer dans l'église, suivant l'ancienne discipline, qui s'observe encore à Clairvaux et à Citeaux. Le corps demeura exposé pendant deux jours, et le peuple venoit en foule lui toucher les pieds, lui baiser les mains, appliquer sur lui des pains, des ceintures, des pièces de monnoie et d'autres choses pour les garder comme bénites, et s'en servir au bes<^)in. Dés le second jour la presse fut telle , que (l'on n'avoit presque plus de respect pour les moines, ni pour les évéques mêmes; c'est pourquoi le lendemain matin on célébra le saint sacrifice avant l'heure ordinaire, et on mit le saint corps dans un sépulcre de pierre, avec une boite sur sa poitrine, contenant des reliques de l'apùtre siiint Thadée, que la même année on lui avoit apportées de Jérusalem . et qu'il avoit ordonné qu'on mit snr son corps. II fut ainsi enterré devant lautelde la Sainte- Vierge, à laquelle il avoit toujours eu une grande dévotion.
Saint Bernard étoit dans sa soixante-treizième année; il y en avoit quarante qu'il avoit fait profession à Citeaux, et trente-huit qu'il étoit abbé de Clairvaux. Il avoit fondé ou agrégé à son ordre soixante- douze monastères; trente-cinq en France, onze en Espagne, six dans les Pays-Bas, cinq en Angleterre, autant en Irlande, autant en Savoie, quatre en Italie, deux en Allemagne, deux en Suède, un en Hongrie, un en Danemarck. Mais en comprenant les fondations faites par les abbayes dépendantes de Clairvaux , on en compte jusqu'à cent soixante et plus (t). L'Eglise honore sa mémoire le jour de sa mort, et la doctrine, le zèle, la piété qui reluisent dans ses écrits le font regarder comme le dernier des pères de l'Eglise.
(1) Sup. liv. Lxvi, n. 21. Martyr. Rom. 20 aug.
An de J.-C. 1154.]