X. Tlionms se relire en France
Vers la nuit, deux des plus grands seigneurs vinrent trouver l'archevêque tout en pleurs, et, se frappant la poitrine, l'assurant que des hommes considérables et accoutumés au crime s'étoient engagés ensemble par serment à le tuer. Cet avis détermina le prélat à s'enfuir pour ne pas faire périr la aiuse de l'Eglise , qui n'étoit pas encore bien éclaircie. Il se fit donc préparer un lit dans l'église de Saint- André, entre deux autels ; il s'y prosterna avec quelques-uns des siens, et commença à chanter les psaumes pénilenfiaux avec les litanies, faisant une génuflexion au nom de chaque saint ; puis , étant fatigué , il se coucha, feignant de vouloir prendre du repos ; mais il se déroba secrètement et sortit par la porte de derrière, un peu avant le chant du coq.
Le lendemain matin, sitôt que le bruit se fut répandu de la fuite de l'archevêque, ceux qui lui étoient attachés se cachèrent : et Ir fort alarmé, assembla gneurs , et demanda ce q
llsrésolurenl d'envoyer au pape pour accuser Thomas de parjure et d'avoir mis la diviëioa entre le royaume et le sacerdoce, laissant en paix tout ce qui lui appartenoil jusqu'à ce que le pape eût prononcé. On fit donc publier de par le roi défense de molester en leurs personnes les gens de l'archevêque ni de loucher à ses biens ; et aussitôt Roger, archevêque d'York , Gilbert , évêque de Londres , Roger de Worchesler, Hilaire de Chichesler et Barthélémy d'Excester, se mirent en chemin pour aller trouver le pape avec quelques clercs de la cour et quelques seigneurs, députés do la part du roi. Ils allèrent à grand appareil et chargés de grands présents pour gagner la cour de Rome. .
Cependant l'archevêque Thomas marchoit par des chemins détournés , accompagné d'un religieux de l'ordre de Sempringam et du docteur Hébert de Boscham , qui lui servoit de guide. 11 arriva premièrement à Lincoln, puis à un lieu nomme l'Ermitage, dépendant de Sempringam, où il séjourna trois jours, pour reprendre des forces (1). Delà, marchant toujours de nuit, il vint jusqu'à la mer, s'embarqua le jour des INIorls, second de novembre , dans une barque,el arriva à Boulogne le quatrième.llalloit à pied , porianl un habit blanc de moine, et se faisant nommer frère Chrèlien ; mais comme il étoit fatigué delà mer et peu accoutumé à marcher ainsi parla pluieelpar la boue, après avoir fait un peu de chemin il se coucha par lerre et dit à ses compagnons : Il faut que vous me portiez , ou que vous me cherchiex une voilure. Ils lui trouvèrent un cheval , qui n'avoit ni selle ni bride , mais seulement un licou ; ils mirent leurs nianteaux dessus , et 1 y firent monter. Un geu après, ils trouvèrent des gens armés qui demandèrent s'il étoit l'archevêque de Cantorbéry. Il leur répondit : Est-ce là féquipage de cet archevêque ? Et ils ne le reconnurent point.
H arriva le soir à Graveliues, et se mit à table avec ses trois compagnons, qui lui donnèrent la dernière place, et affectoicnt en tout de le faire paroîlre comme le moindre d'entre eux (2). Toutefois, l'hôte remarqua qu'il se dislinguoit des autres par sa bonne mine et par ses manières nobles. Il éloit de belle taille, avoit le front large , le regard sévère , le visage long, les mains belles et grandes, et il donnoit aux enfants et aux gens de la maison du peu qu'il y avoit sur la table. Comme le bruit s'étoit déjà répandu de la fujte du prélat, l'hôte, ayant fait ses observations , tira
(2) Sup. I. L.v\, n. 58.
(1) I\ad.
aC3) Sup. liV. XIII , n.
sa femme à part, et lui dit ce qu'il soupçon-
noit. La femme, impatiente, alla aussitôt voir
,, - , , . , le prélat à table; et, après l'avoir un peu
;e cachèrent : et ie roi , | regardé elle revint en souriant dire à son
a les évêques et les set- j ^^^j . ^y^.^^ ^m assurément. Aussitôt elle alla
îe qu'il y avoit a faire (4). , ^^i^^^j-^-her avec empressement des noix, des
pommes, du fromage, et les mil devant le
îîi'!
■'iiil
Math. X, 23.
(4) Lib. Il , c.
Gervas. p. 1393.
i.Chr
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
frère Chrétien, qui eût mieux aimé n'être pas si bien servi. Après le souper, l'hôte s'approcha de lui, et ne voulut jamais s'asseoir <iu'a terre à ses pieds ; puis il dit : Seigneur, je rends grûce à Dieu de ce que vous m'avez fait l'honneur d'entrer chez moi. Et qui suis-je donc, dit le prélat, ne suis-je pas un pauvre frère nommé Chrétien? L'hôte reprit r Assurément, quelque nom qu'on vous donne, je sais que vous êtes l'archevêque de Cantorbéry. Le prélat, ne pouvant plus dissimuler, caressa l'hôte de peur qu'il ne le découvrît, et l'emmena le lendemain avec lui.
9r Thomas avoit à craindre, non-seulement Philippe d'Alsace, comte de Flandres, mais encore Mathieu, comte de IJoulog^ne, son frère(l). Ils étoient par leur mère, Sibille d'Anjou, cousms-germains du roi d'Angh.^terre , qui avoit mandé à Philippe et aux seijjneurs de Flandre quo Thomas s'étoit enlui de son royaume comme un traître; et le comte de Boulogne a voit épousé une abbesse, fille du roi Etienne, mal-ré l'opposition de Thomas, qui, étant lors chancelier, avoit fait son possible pour empêcher ce mariage scandaleux. 11 partit donc de Gravelines avant le jour; et ayant fait douze lieues à pied par un chemin boueux et glissant, il arriva à Clairmarais, monastère de Cîteaux, près Saint-Omer. Le même jour arrivèrent à Saint-Omer les prélats que le roi d'Angleterre envoyoit au pape; c'est pourquoi l'archevêque partit de Clairmarais la nuit même après matines, e( se relira à un ermitage de Saint-Eertin, où il demeura trois jours caché ; puis, à la prière de l'abbé et des moines, il vint à Saint-Berlin même.
Cependant, les envoyés du roi d'Aiii^leterre allèrent trouver le roi de France Louis le jeune à Compiègne, et lui rendirent les lettres de leur maître , portant que Thomas, ci-devant archevêque de Cantorbéry, s'étoit enfui de son royaume comme un traître ; c'est pourquoi il prioit Louis son seigneur de ne le pas recevoir dans ses terres. Le roi de France se récria sur ces mots : ci-devant archevêque, et demanda qui l'avoit déposé. Puis il ajouta : Assurément je suis roi aussi bien que le roi d'Angleterre; et toutefois je ne pourrois pas déposer le moindre des clercs de mon royaume.