LIVRE SOIXANTE-ONZIEME
'ifs
qui fait que tous vos suffragants vous ont si lâchement abandonné : en sorte que vous ne pouvez compter sur eux , puisque , ayant été cause de la division , ils ne sont pas propres à travailler à la réconciliation. Ceux d'un moindre rang vous aiment sincèrement pour la plupart ; mais la crainte de l'exil les retient , et ils se contentent de soupirer et de faire pour vous des vœux en secret.
Quant aux seigneurs , il est certain qu'ils ont fait une espèce de conjuration contre l'Eglise , pour s'opposer toujours à son utilité et à sa dignité , persuadés qu'elle ne s'enrichit et ne s'élève qu'à leurs dépens. L'occasion favorable les rend plus ardents, et ils disent qu'ils ne travaillent que pour l'intérêt du royaume ; que le roi ne doit pas régner avec moins de dignité que ses prédécesseurs, qui avoient moins de puissance ; et ils attribuent à sa dignité toutes les anciennes entreprises , quoiqu'elles ne s'accordent ni avec la foi ni avec la raison. Dans le fond, ils le flattent, en l'engageant dans une mauvaise affaire , dont ils espèrent la diminution de sa puissance pour recouvrer l'ancienne impunité de leurs crimes.
Si vous considérez le secours des étrangers, ils l'offrent d'abord de bonne grâce et abondamment ; mais leur affection se refroidit à la longue, et la grandeur de la dépense diminue la libéralité. 11 faut donc user avec bien de la discrétion de ce qu'on ne nous donne que par pure charité , et ne pas prendre tout ce qu'on nous offre pour n'en pas épuiser la source. Vous devez peser mûrement toutes ces considérations.
Le plus sûr est de garder la modération , sans désespérer par la crainte de l'adversité , ni vous opiniàtrer par la confiance en la bonté de votre cause. Il faut tolérer tout ce qui n'est ni criminel ni dangereux pour la foi , et dissimuler pour un temps ce qu'on ne peut corriger. Les choses ne demeurent pas toujours en même état , et Dieu change comme il lui plaît les cœurs des princes. Cependant , s'il se présente quelqu'occasion favorable, recevez-la à bras ouverts ; et, si l'on propose un accommodement , n'en discutez pas les articles avec trop de subtilité, pour ne pas réveiller les querelles. Tenez-vous aux conditions générales , et vous contentez qu'il n'y en ait point de particulières qui détruisent expressément la liberté de l'Eglise. Ne cherchez point à triompher devant les hommes, au contraire, laissez au roi l'honneur de la victoire, pourvu que votre conscience vous glorieux devant Dieu.
Pour moi, je vous servirai fidèlement et avec affection, sachant que vous sacrifiez votre fortune et votre personne pour l'intérêt de vos frères. Mais il faudra d'abord témoigner que je vous suis contraire, parce que, si je paroissois votre ami , je ne serois ni cru ni écouté. La dissimulation sera un moyen de vous servir plus utilement. Cependant conî>olez-vous, l'ar-
rende un témoignage
rivée du roi en ces quartiers donnera plus de commodité à ceux qui vous aiment d'agir auprès de lui. On dit même qu'il vient plus trailable qu'à l'ordinaire, parles mouvements qu'il craint de la part des François , de ses autres voisins , et même de ses autres sujets , enfin , par l'indignation du pape qu'il vient de s'attirer. Arnoul finit sa lettre en recommandant le secret.