‹ Histoire ecclésiastique [microform]Chapitre 219 sur 2407 · XXXIII. Anne calomniée · texte numérisé non relu

XXXIII. Anne calomniée

Mais le patrice Calliste ayant tiré à part un de ses moines nommé Sergius , lui donna de l'argent, et lui en promit davantage pour l'accuser (5). Sergius , ayant cherché inutilement les moyens de lui nuire en secret, sortit du monastère, et s'adressa à Aulicalame intendant des tributs du golfe de Nicoméd e, avec lequel il composa un libelle d'accusation à l'empereur , où il disoit : Premièrement il vous a

(2) Malth. vu, 14.

anathématisé comme hérétique, et vous dit des injures. Et après d'autres accusations frivoles , il ajoutoit : Il a séduit une femme noble, qu'il tient dans le monastère d'en bas, d'où elle monte la nuit à sa cellule , pour leur infâme commerce. C'étoit une veuve, qui n'ayant point d'enfants vendit tous ses biens et quitta son pays et sa famille, par le conseil du saint abbé (1) , pour embrasser la vie monastique. Il changea son nom en celui d'Anne, la prit pour sa fille spirituelle, et la mit au monastère des femmes , qui étoit au bas de la montagne, la recommandant particulièrement à la supérieure (2). Les calomniateurs subornèrent une esclave qui la servoit , lui promettant de l'affranchir et de la marier à un officier du palais, afin de lui faire dire ce qu'ils vouloient contre sa maîtresse et contre Etienne.

Ils envoyèrent le libelle d'accusation par un courrier à l'empereur en Scythie. L'ayant lu , il écrivit aussitôt en ces termes au patrice An thés, qu'il avoit laissé son lieutenant à Constantinople. Nous vous ordonnons d'aller au plus vite au mont d'Auxence, où demeurent des femmes corrompues, qui feignent d'être pieuses. Emmenez de là une nommée Anne , et nous l'envoyez au camp par ces mêmes courriers, en diligence (3). Anthés exécuta l'ordre ponctuellemeut. Il arriva au monastère, comme les religieuses chantoient tierce. Les soldats qui l'accompagnoient entrèrent insolemment dans l'église , à grand bruit , faisant briller en l'air leurs épées nues. Le chant fut changé en cris pitoyables; l'une se réfugioit dans la balustrade du sanctuaire, une autre se cachoit sous l'autel, une autre couroit vers la montagne. L'abbesse qui étoit en retraite dans une cellule, ayant appris ce désordre^, vint hardiment, et dit à ces hommes : Chrétiens, si vous espérez en Dieu , pourquoi faites- vous comme les barbares infidèles? Ils lui répondirent doucement (4) : Donnez-nous Anne , l'amie d'Etienne; l'empereur en a besoin à l'armée. La supérieure l'appela avec une autre nommée Thœphano, et leur dit : Allez, mes enfants, vers l'empereur , et répondez sagement à ses interrogations. Allez en paix , allez : le Seigneur soit avec vous (5). Elles prirent leurs manteaux , se mirent à genoux , reçurent sa bénédiction, et partirent.

Quand elles furent arrivées à l'armée, l'empereur les fit séparer ; et ayant fait venir Anne, il lui dit : Je suis persuadé de ce que l'on m'a dit de vous, jeconnoisla foiblesse des femmes. Dites-moi donc comment cet imposteur vous a fait renoncer à la splendeur de votre famille, pour prendre cet habit de ténèbres? Il nommoit amsi l'habit monastique , parce qu'il étoit noir. Anne lui répondit (6) : Seigneur, jesuis devant vous , tourmentez-moi , tuez-moi ; fai-

(4) Theoph. p. 364.

(5; P. 461, ViU.

ToMK III.

tes ce qu'il vous plaira , vous n'entendrez de moi que la vérité. Je ne connois cet homme que comme un saint , qui me conduit dans la voie du salut. L'empereur ne sut que lui dire ; il demeura assis , se mordant le bout du doigt, et remuant l'autre main en l'air , qui étoit son geste ordinaire. Il fit garder Anne, et renvoya sa compagne malgré elle au monastère où elle raconta tout ce qui s'étoit passé à l'abbesse et à saint Etienne.

L'empereur , étant revenu à Constantinople, fit enfermer Anne dans la prison du bain , qui étoit très-obscure , avec des fers aux mains (1). Voulant l'interroger, il lui envoya la veille un des eunuques de sa chambre , pour lui persuader , par menaces et par promesses , d'avouer publiquement le commerce criminel dont on î'accusoit avec Etienne , puisqu'elle étoit déjà convaincue par son esclave. Anne soupira du fond du cœur, et lui dit : Retire-toi, mon ami , retire- toi ; la volonté de Dieu soit faite. Le lendemain malin, l'empereur, ayant assemblé un grand peuple, fit venir Anne et lui montrant quantité de nerfs de bœuf, lui dit (2) : Je te les ferai tous user sur le corps, si tu ne déclares ton mauvais commerce avec Etienne. Elle ne répondit rien ; et aussitôt huit hommes robustes la prirent par les deux mains , et retendirent en l'air en forme de croix, tandis que deux autres la frappoient de toutes leurs forces , l'un sur le ventre , l'autre sur le dos. Elle ne disoit que ces paroles : Je ne connois point cet homme comme vous me le dites ; Seigneur, ayez pitié de moi. Alors on lui confronta l'esclave, qui l'accusa avec serment, étendant les mains contre elle , et lui crachant au visage. L'empereur, voyant qu'Anne ne parloit plus, crut qu'elle étoit morte de la violence des coups, et la fit jeter dans un des monastères de Constantinople. Il n'est plus parlé d'elle depuis.

XXXrV. George, faui moine.

Mais l'empereur cherchant toujours un prétexte, pour faire mourir Etienne, fit venir le lendemain un jeune homme nommé George Synclète, qui étoit un de ses plusconfidents,et lui dit: M'aimez-vous jusqu'à donner votre vie pour moi ? George l'en assura avec serment. L'empereur lui dit en l'embrassant : Yoici un nouvel Isaac ; puis il ajouta : Je ne vous en demande pas tant , je vous prie seulement d'aller au mont d'Auxence, et de persuader à ce malheureux qui y demeure , de vous recevoir au nombre des siens, puis vous reviendrez ici promptement (3). Georgeobéit avec joie, il allasurla montagne, et se cacha dans les broussailles , dont il sortit vek s le midi , et vint crier à la porte du monastère qu'il s'étoit égaré, et qu'il craignoit d'être dévoré parles bétes, ou de tomber dans

HISTOIRE DU CHRISTIANISME

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An do J.-C. 703]

un précipice. Saint Etienne ordonna à Marin, son principal disciple, de le faire entrer. Il se mit à genoux, et demanda la bénédiclion de l'abbé, qui reconnut aussitôt qu'il éloit de la cour à son habit et à son visage sans barbe. Car l'empereur avoit ordonné à tous les hommes, même aux vieillards, de se raser entièrement. George avoua qu'il éloit du palais de Tempereur , et ajouta : Il nous a tous fait judaiser; j'ai eu bien de la peine à revenir de cette erreur, et Dieu m'a conduit ici : ne me rejetez pas, mon vénérable père, de votre compagnie, et ne me refusez pas le saint habit. Saint Etienne répondit : Je ne le puis faire , à cause de la défense de l'empereur ; et je crains que s'il l'apprenoit, il ne vous retirât d'ici au péril de votre àme. George reprit : Yous répondrez à Dieu de moi , si vous différez : et il pressa tant , que l'abbé lui donna l'habit de probalion.

Cependant l'empereur assembla le peuple à Constantinople , dans le théâtre de l'hippodrome, et se tenant sur les degrés , il dit : Je ne puis vivre avec ces ennemis de Dieu , qu'on ne nomme point. Le peuple s'écria : Seigneur, il ne reste en cette ville aucune trace de leur habit. L'empereur s'écria en colère : Je ne puis plus souffrir leurs insultes. Ils m'ont séduit tous les miens , jusqu'à George Synclète, qu'ils ont arraché d'auprès de moi pour le faire moine. Mais mettons en Dieu notre contiance , il le fera bientôt paroilre , prions seulement. Après que George eut porté trois jours le petit habit, saint Etienne lui Gt une grande exhortation, lui coupa les cheveux et le revêtit de l'habit monastique; mais, trois jours après, cet imposteur quitta la montagne et vint au palais. L'empereur l'embrassa, et convoqua pour le lendemain une assemblée générale de tout le peuple dans le môme théâtre (1). La foule y fut telle qu ils s'étouffoient, et l'empereur s'écria : Dieu a exaucé mes prières , il m'a découvert celui que je cherchois. Alors il fit paroitre George devant le peuple , qui , le le voyant en habit monastique , s'écria : 3Ialheur au méchant, qu'il meure, qu'il meure! ce qu'ils entendoient d'Etienne. L'empereur fit dépouiller George, premièrement de l'épomide ou scapulaire , et puis de la cuculle , et on les jeta parmi le peuple qui les foula aux pieds. On lui ôta ensuite l'analabe , ou écharpe que les moines porloient au cou , et qu'ils croisoient sur la poitrine (2). L'empereur la prit entre ses mains et la tournoi t de tous côtés, demandant ce que ce pou voit être. Un sénateur, nommé Draconce , répondit : Jetez-la , seigneur, c'est un cordeau de Satan. Elle fut aussi foulée aux pieds avec la ceinture (3). Ensuite quatre hommes étendirent George par terre, et, l'ayant mis tout nu, lui renversé rent un sceau d'eau sur la tête, comme pour

(S) Sup. I. XX, n. 8.

le purifier. Enfin on le revêtit d'un habit militaire : l'empereur lui mit de sa main le baudrier avec l'épée , et le déclara son écuyer.

Aussitôt il envoya au mont Saint-Auxence quantité de gens armés , qui dispersèrent les moines, mirent le feu au monastère et à l'église , et les réduisirent en cendres jusqu'aux fondements. Ils tirèrent saint Etieime de sa caverne, et le menèrent à la mer, le frappant à coups de bâton , le prenant à la gorge et lui déchirant les jambes dans des épines. Ils lui crachoient au visage , lui disoient des injures , et lui insultoient en diverses manières. Comme il ne pouvoit marcher, ils le mirent dans une barque et le menèrent le long de la côte au monastère de Philippique (1), près deChrysopolis,où ils l'enfermèrent, et en avertirent l'empereur, qui publia une défense d'approcher du mont Saint-Auxence, sous peine de la vie.

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