XXXIV. Députations au pape
Cependant deux docteurs, Alexandre le Gallois et Gonthier Flamen, qui avoient élé auprès de Thomas jusqu'à sa mort, allèrent en porter la nouvelle au pape, chargés de plusieurs lettres de recommandation du roi de France (1) , de Thibaut, comte de Blois, et de Guillaume, archevêque de Sens, qui tous demandoient justice au pape de ce meurtre, traitant le saint prélat de martyr, et témoignant qu il se faisoit déjà des miracles à son tombeau. Le roi d'Angleterre envoya au pape de son coté; et Arnoul, évéque de Lisieux, un des plus éloquents prélats de son obéissance, écriv-t en sa faveur une lettre (2), où il représente la douleur du roi si violente, que l'on craignoit même pour sa vie ; et prie le pape de punir les coupables suivant l'énormité de leur crime, mais d'avoir égard à 1 innocence de ce prince. La lettre étoil au nom de tous les évêques d' AnghUerre.
Jean de Cumin étoit dcja en cour di^ Rome, chargé de poursuivre 1 absolution des évêques excommuniés (3), et, après avoir beaucoup sollicité et promis cinq cents marcs d'argent, il eut audience avec les clercs de l'arelievêque d'York et le député de l'évéque de Durliam, et apparemment ils auroient obtenu l'absolution sans la nouvelle de la mort de l'archevêque de Cantorbéry. Car le pape en fut tellement troublé, que pendant prés de huit jours les siens même ne purent lui parler; il y eut une défense générale de donner aux Anglois aucun accès auprès de lui, et toutes leurs alîaires demeurèrent en suspens. C'est que le pape se reprochoil d'avoir mal soutenu la cause de l'Eglise, pour laquelle Thomas avoit tant souffert pendant six ans, et d avoir enfin livré ce prélat entre les mains de ses persécuteurs.
Ceux que le roi d'Angleterre envoya pour s'excuser de sa mort furent les évêques de Worchester et d'Evreux, l'abbé de Yallace, l'archidiacre de Salisbury, et cinquante autres, entre lesquels étoit un templier, lis furent arrêtés à Sienne, où le comte Macaire ne leur permit pas de passer out e. Cependant ils craignoient fort de ne pas arriver auprès du pape assez tôt pour empêcher qu'il ne prononçât excommunication contre le roi d'Angleterre, et interdit tout son royaume (4). Car c'est de quoi ce prince étoil le plus en peine, à cause des suites que ces censures avoient alors pour le temporel. Or, c'étoit la coutume de léglise romaine de publier les
(1) V. Ep. 78, 80, 81.
(2; Ep.79.
(3) V. Ep. 84.
(i) V.Ep. 83.
excommunications le jeudi-saint, qui n'étoit pas éloigné. Les envoyés du roi d'Angleterre résolurent donc, par délibération commune, que quatre d'entre euxprendroient les devants pour prévenir ce jour fatal , à quelque prix que ce fût.
Ces quatre étoient labbè de Yallace, les archidiacres de Salisbury et de Lisieux , et un docteur, nommé Henri. Ils partirent de Sienne secrètement à minuit, et, ayant avec grand péril traversé des montagnes escarpées et des lieux impraticables, ils arrivèrent à Tusculum, où étoit le pape, le samedi avant le dimanche des Hameaux , qui, cette année mil cent soixante-onze, étoit le vingtième de mars. Le pape ne voulut point les voir, et la plupart des cardinaux daignèrent à peine leur parler; toutefois, ils firent tant par les amis du roi leur maiire, que l'abbé de Yallace et l'archidiacre de Lisieux furent admis à l'audience du pape, comme les moins suspects. Mais, sitôt qu'ils prononcèrent le nom du roi d'Angleterre en saluant le pape de sa part, toute la cour romaine s'écria : Arrêtez, arrêtez, conmie si le pape n'eût pu entendre son nom sans horreur. Le soir ils eurent une audience particulière du pape, où ils lui exposèrent leur (barge, relevant li\s bienfaits dont le roi avoit comblé \c défunt archevêque et les injures qu il prètendoit en avoir reçues. Ce qu'ils répelèrent encore» devant tous les cardinaux et en présence des deux députés, Alexandre et Goiitbier, qui demandoient justice de la mort du saint prélat.
Les députés du roi, voyant approcher le jeudi-saint, et sachant certainement que l'on avoit très-long-temps délibéré toudiant les censures que l'on devoit jeter sur lui et sur son royaume, s'adressèrent à quelques cardinaux , qu'ils sa voient être les plus alTectionnés au roi, leur maître, et les conjurèrent de leur découvrir 1 intention du pape. Ils ne leur apportèrent rien que de sinistre; les envoyés surent que ce jour-là le pape, de Tavis de tous les cardinaux, avoit résolu de prononcer l'inlerdit contre le roi nommément, et contre tous ses états. En cette extrémité, ils essayèrent, par le moyen des cardinaux et des domestiques du pape, d obtenir du moins un délai jusqu'à l'arrivée des deux évêques de Worchester et d'Evreux, et, n'y ayant pu réussir, ils résolurent de prendre sur eux le péril ; et, par le moyen des mêmes cardinaux bien intentionnés pour eux , ils tirent dire au pape : JNous avons charge du roi de jurer en votre présence qu'il s'en tiendra à votre comman dément, et qu il le jurera en personne. Ce jour du jeudi-saint, qui, celte année mil cent soixante-onze , étoit le vingt-cinquième de mars, vers l'heure de none, les envoyés du roi tirent le serment qu'ils avoient olîert; les envoyés de l'archevêque d'York et des évê- (jucs de Londres et de Salisbury jurèrent de njême que leurs maîtres exécuteroient l'ordre
du pape ; et le même jour le pape excommunia généralement les meurtriers de l'archevêque, tous ceux qui leur avoient donné conseil , aide ou consentement , et tous ceux qui leur donneroient retraite dans leurs terres, ou quelque sorte de protection.
Après Pâques, arrivèrent les évêques de Worchester et d'Evreux, qui , après avoir été à la cour de Rome plus de quinze jours, furent appelés ptmr entendre la réponse du
fiape (1). 11 confirma la sentence d interdit que archevêque de Sens avoit prononcée sur les terres de l'obéissance du roi de deçà la mer, et la sentence de suspense et d'excommunication contre les évêques d'Angleterre, et ajoutant qu'il enverroit des légats au roi pour connoître sa soumission. Ensuite, après bien des sollicitations, par l'intercession de quelques cardinaux , et à ce que l'on disoit, moyennant beaucoup d'argent, les envoyés obtinrent ; que le pape écriroit à l'archevêque de Bourges que, si dans un mois après le retour des envoyés du roi en Normandie il n'avoit point de nouvelle que les légats aient passé les Alpes, il absoudroit de l'excommunication les évêques de Londres et de Salisbury, après leur avoir fait prêter serment d'obéir aux ordres du pape ; bien entendu qu'eux et les autres demeureroient suspens. C'est ainsi que les envoyés du roi d'Angleterre se retirèrent de la cour de Rome , et ils eurent bien de la peine à obtenir que le pape lui écrivit.