XXXIX. Absolution du roi d'Angleterre
Le roi d'Angleterre étoit encore en Irlande quand les légats que le pape avoit promis d envoyer pour connoilre sa soumission arrivèrent en Normandie. C'étoient deux cardinaux- prêtres , TliL-oduin du litre de Saint-Vital , et Albert du titre de Saint-Laurent, chancelier de l'église romaine , recommandablcs 1 un et l'autre par leur doctrine et par leur vertu Odon, prieur de l'église de Christ , cathédrale de Cantorbéry, et toute la communauté des moines qui la desservoient , aflligés que cette église demeurât si long-temps privée des divins offices, et sachant que les légats altendoient en Normandie le retour du roi , envoyèrent leur demander la permission de la faire réconcilier par les évêques d'Angleterre (4). Les légats raccordèrent, et l'église de Christ fut réconciliée par les évêques d'Excesler et de Chichester le jour de Saint-Thomas , apôtre, vingiunième de décembre mil cent soixante-onze,
(1) C. 4 5, 6, 7,8. (i) Vitd S. Th. iv, c. 3,
(2) Jo. Bromp. p. 1089. Chr. Gervas. ann. 1171; v ^(3) To. 10, p. 1452, ex Ed. «6.
Giraldo.
après avoir été interdite depuis le vingt-neuvième du même mois de rannée précédente. Elle ne laissoit pas d'être fréquentée par un grand concours de peuple, à cause des miracles qui se faisoient au tombeau de 1 archevêque Thomas , et qui commencèrent vers la fêle de Pâques mil cent .soixante-onze (1).
Sans l'arrivée des légats, le roi d'Angleterre seroit demeuré en Irlande pour achc»ver de la soumettre en faisant la guerre au roi deConacte,qu il auroit aisément vaincu. Mais, étant pressé d aller trouver les légats, il s'embarqua ledix-septièmed'avril milcentsoixanledouze, qui étoit le lendemain de Pâques, et arriva à Saint-David , au pays de Galles (2). D'Angleterre il passa en Normandie, et le mardi avant les Rogations, c'est-à-dire le dixseptième de mai , il joignit les légats qui lui donnèrent |le baiser de paix. Le lendemain, ils vinrent à l'abbaye de Savigny, près d'Avranches , où tous les évêques et les seigneurs étoient assemblés. Après que l'on y eut long-temps traité de la paix, le roi refusa de prêter absolument le serment que les légats lui demandoient, et se sépara d'eux avec indignation, disant : Je m'en retourne en Irlande, où j'ai beaucoup d'affaires ; allez en paix dans mes terres, où il vous plaira, et exécutez votre légation. Les légats, ayant consulté en particulier, rappelèrent les évêques de Lisieux, de Poitiers et de Salisbury, et par leur moyen firent convenir le roi de se trouver avec eux à Avranches le vendredi suivant. Là ils s'accordèrent entièrement, et le roi convint de tout ce que les légats lui proposèrent. Mais, parce qu'il vouloit que son fils y fût pour faire les mêmes promesses, on remit au dimanche suivant, qui étoit le vingt-deuxième de mai.
Ce jour le roi lit publiquement ce serment en touchant les saints Evangiles : Je n'ai ni pensé, ni su, ni conmiandé la mort de Thomas, archevêque de Canlorbéry ; et quand je l'ai apprise j'en ai été plus atlligé que si j'avois perdu mon propre fils. Mais je ne puis m'excuser d'avoir donné occasion au meurtre, par l'animosité et la colère que j'avois conçue contre le saint homme. Or, po r la réparation de cette faute, j enverrai incessamment à Jérusalem deux cents chevaliers pour la défense de la chrétienté, et ils y serviront un an à mes dép<»ns. Je prendrai même la croix pour trois ans , et je ferai le voyage en personne, à moins que le pape ne me permette (i<» demeurer. Je casse absolument les coutumes illicites que j'ai introduites de mon temps en tous nies états, et défenilsde lesobserverà l'avenir. Je permettrai désormais de porter librement les appellations au saint-siège, sans en empêcher personne. Le roi promit encore de rendre à l'église de Cantorbery, toutes ses terres et ses autres biens, comme elle les possédoit un an avant que l'ar-
chevêque encourût sa disgrâce , et de rendre ses bonnes grâces et leurs biens à tous ceux contre lesquels il avoit été irrité à cause de ce prélat (1). Les légats lui enjoignirent de plus en secret des jeûnes, des aumônes et d'autres œuvres pénales , dont le public n'eut pas de connoissance.
Le roi accepta tout avec grande soumission , puis il dit devant tout le monde : Seigneurs légats, ma personne est entre vos mains; sachez certainement que quoi que vous m'ordonniez , soit d'aller à Jérusalem , à Rome ou à Saint-Jacques, soit autre chose , je suis prêt d'obéir. Ce qui toucha les assistants jusqu'aux larmes. Ensuite les légats menèrent le roi de son bon gré hors la porte de 1 église , où il reçut l'absolution à genoux , mais sans ôler ses habils , ni être fustigé ; puis ils le firent entrer dans l'église. Pour donner connoissance de ce qui s'étoit passé à quelques personnes du royaume de France, ils ordonnèrent que l'archevêque de Tours et ses suffragants se présenteroient à Caen devant le roi d'Angleterre et les légats, le mardi, après l'Ascension. Le jeune roi Henri promit entre les mains du cardinal Albert d'observer ce que le roi, son père, avoit juré, et d'accomplir la pénitence, si le père ne le pou voit par mort ou autrement.