XLIV. Voyage de Benjamin
Le juif Benjamin parle de ces assassins dans la relation de ses voyages, qui finit en mil cent soixante-treize. Il les place près du mont Liban , et dit qu'ils se rendent terribles en tous lieux , parce qu'ils tuent les rois en trahison. Ce juif étoit de Tudelle en Navarre , et, étant parti de Sarragosse , il parcourut la Catalogne et le bas Languedoc; puis il s'embarqua à Marseille et passa en Italie. Il marque en chaque lieu le nombre des juifs et leurs plus fameux docteurs (3). Il dit que Rome est la
(1) Eimac. p. 174. Sup.
J»v. L\ , n. 3i. Elmac. p.
Itti. Sup. liv. LV, n. 1.
(2) Id. p. 280.
(3; Benjamin, p. 32, 10,
capitale de l'empire des chrétiens ; qu'il y a environ deux cents juifs , entre lesquels sont des officiers du pape Alexandre , dont le plus distingué est un jeune homme, nommé Rabbi Jehiel , son intendant. Il dit que le pape est le grand évêque de toute la religion chrétienne. Benjamin, s'étant embarqué à Otrente , passa en Grèce, et vint à Constantinople, où régnoit l'empereur Manuel. Là , dit-il , est le pape des Grecs , parce qu'ils ne suivent pas la religion du pape de Rome ; et il parle avec admiration de la richesse des églises. Il compte à Constantinople environ deux mille juifs rabbanistes, et cinq cents caraïtes, entièrement séparés les uns des autres (1). Les caraïtes sont ceux qui s'attachent uniquement au texte de l'Ecriture , rejetant les traditions des rabbins, (|ue les rabbanistes reçoivent. Il dit que les juifs logeoient à Péra.
Benjamin passa ensuite dans les îles de l'Archipel , et trouva en Chypre des juifs que les rabbanistes nommoient épicuriens, c'est-à-dire hérétiques. Il marque Anlioche comme étant encore une grande ville, et ayant un patriarche. II trouva près de Sidon des drusiens , gens sans religion , et qui croient la métemsycose. A Césarée et à Naplouse, qui est Sichem, il trouva des cuthéens ou samaritains , dont il décrit les superstitions particulières , leur en attribuant même de fabuleuse» (2). Il dit que Jérusalem étoit une petite ville, mais fort peuplée de jacobites, de Syriens, de Grecs, de Géorgiens et de Francs; et il n'y trouva que deux cents juifs , teinturiers en laine , et logés à un coin de la ville. Il y a , dit-il, deux hôpitaux , de chacun desquels sortent tous les jours quatre cents chevaliers pour aller à la guerre , outre les chevaliers qui viennent de France et des autres pays chrétiens pour accomplir leur vœu en demeurant un an ou deux à Jérusalem. On voit bien qu'il parle des templiers et des hospitaliers de Saint- Jean. Il trouva peu de juifs dans toute la terre sainte , deux dans une ville, trois dans une autre , et la plupart teinturiers. Il n'en met que cinquante à Tibériade •• ce qui ne répond pas à l'idée que donnent les autres juifs de cette fameuse école.
Sortant de la terre sainte, il vint à Damas, qu'il dit être le commencement des états de Nouradin , roi des Turcs , et marque sa résidence à Alep. Son frère Zineldin résidoit à Mosoul, et avoit auprès de lui un astrologue juif, qui étoit son prophète. Benjamin vint ensuite à Aljobar, nommée auparavant Pompédita , école fameuse des juifs , mais ruinée depuis environ six-vingts ans par les musulmans. Il s'arrête long-temps à décrire Bagdad, résidence du calife Abbasside. Il est, dit-il, de la famille du prophète des ismaélites , chef de leur religion et de leur empire , et tel à leur égard que le pape à légard des chrétiens.
ToMK n
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
Benjamin compte à Bagdad environ mille juifs, dont le premier étoit R. Daniel, qui remontoil , dit-il , sa généalogie jusqu'au roi David, et étoit reconnu pour chef de la captivité (1). Il prétend que les musulmans eux-mêmes lui rendoient de grands honneurs, qu'il avoit de grandes richesses , et que son pouvoir s'étendoit dans tout l'empire du calife ; mais il reconnoit qu il recevoit du calife cette dignité, et l'achetoit chèrement : ce qui suffit pour montrer que ce chef de la captivité n'étoit rien moins qu'un souverain , et le seul nom de captivité le montre assez (2). 11 est vrai que Benjamin met au delà, dans un pays septentrional, des juifs récabites, indépendants de toute autre nation , gouvernés par un Rabi Hanan, dont la domination s'étendoit à seize journées; mais pour y arriver il falloit passer vingt journées de désert. Hanan avoit un frère, nommé Salomon, qui gouvernoit aussi un état ; ils étoient descendus de David , et il y avoit sous leur conduite trois cent mille juifs. Benjamin représente encore ailleurs des habitations de juifs nombreux et indépendants; mais toutes dans des pays éloignés et inaccessibles, pour ne pas dire inconnus. Or, lui •et les autres juifs n'ont inventé ces fictions que pour éluder les prophéties par lesquelles nous leur prouvons que le messie doit être venu, puisque leur nation, et en particulier la race de David, ne régne plus en aucun lieu de la
terre.
En général, la relation de Benjamin est remplie de fables et de fautes grossières contre la géographie ; en sorte qu'on le soupçonne avec raison de ne parler que sur le rapport d'autrui de plusieurs lieux qu'il dit avoir vus. Après avoir parcouru la Perse et l'Arabie , il vient en Egypte, où il marque la résidence du calife, sectateur d'Ali, et tenu pour schismatique par le calife de Bagdad (3). Il ne parle point des plus fameux rabbins d'Egypte, entre autres de iMoïse, fils de iMaïmon, qui vivoit alors. Il met près d'Alexandrie lécole d'Aristote , comme si ce philosophe y avoit enseigné , et marque qu'en cette ville le trafic attiroit un grand concours de toutes les nations. D'Egypte il vint par mer à Messine , où il dit que plusieurs chrétiens s'embarquoient pour passer à Jérusalem. De Sicile il revint en Italie , d'où il passa en Allemagne. Il marque les villes qui avoient des synagogues , et loue l'affection des juifs allemands p<mr l'étude, leur hospitalité envers leurs frères et leur espérance dans la venue du messie , qu'ils croyoient proche. D Allemagne Benjamin vint en France, où il ne parle que de Paris , qu'il nomme la grande ville , résidence du roi Louis (4). Là, dit-il, sont des disciples de la sagesse, qui n'ont point aujourd'hui leurs sem-
[ AndeJ.-C. \\1 '^
An deJ.-C. 1173.]