LI. Alb«rt, archevêque de Saltzbourg, déposé
En Allemagne , l'empereur Fridéric tint à Ratisbonne, le vingt-sixième de mai, une cour la plus célèbre que l'on se souvient d avoir jamais vue en Bavière (:!). II s'agissoit de fixer l'état de l'église de Saltzbourg, dont l'archevêque Albert, attaché an pape Alexandre et odieux à l'empereur, s'étoit inutilement présenté deux ans auparavant à une diète que l'empereur avoit tenue dans la ville même de Saltzbourg. Il se présenta à celle-ci avec son oncle Henri , duc d'Autriche. Ce prélat n'a voit plus de demeure fixe depuis la mort de Ladislas , roi de Bohême, son père, arrivée l'année précédente, mil cent soixante-treize ; car l'empereur s'étoit emparé de la Bohême. D'ailleurs , plusieurs prélats de Bavière s'étoient élevés contre leur métropolitain , et a voient envoyé secrètement au pape des accusations contre lui , demandant sa déposition ; mais le pape , mieux instruit par la plupart des prélats de la p.rovince, soutenoit l'archevêque Albert.
En cette diète de Ratisbonne, le plus grand adversaire d'Albert étoit Richer, évêque de Brixoii , qui , ayant été élu sans son consentement, fut aussi sacré malgré lui en cette même assemblée pari évêque de Gurc. Le lendemain, Richer engagea tous les prélats qui étoient présents à déposer Albert, suivant l'intention de l'empereur, et tous les seigneurs y consentirent , excepté le duc d'Autriche. Aussitôt on élut pour remplir le siège de Saltzbourg Henri , prévôt de Berthesgad. On l'intronisa, l'empereur lui donna l'investiture, et tous les seigneurs qui tenoient des fiefs de cette église lui en firent hommage , à commencer par le duc de Bavière et le duc de Saxe. Il y eut quelque peu de prélats et d'ecclésiastiques
(1) Petr. Blés. Ep. 09, (2) Chr. Reichersp. an. 47. Gervas. 1172,1174.
qui ne prirent point de part à cette élection à cause de son irrégularité , car la personne de Henri leur eut été agréable si le siège eût été vacant. Il témoignoit beaucoup de piété, il avoit de la prudence et de Tèloquence, et avoit été élevé dés l'enfance dans la discipline de l'Eglise, en sorte que ces qualités lui attiroient l'estime, tant des ecclésiastiques que des séculiers.
L'archevêque Albert, ainsi opprimé, porta ses plaintes au pape Alexandre, et lui envoya Erchempold, son chapelain, chanoine de Reicherperg , qui avoit déjà été deux fois en cour de Rome pour la même affaire. Il rapporta trois lettres du pape, datées d'Anagui, le huitième de septembre. La première, à l'archevêque Albert; la seconde, à Conrad, archevêque de IMayence et son légat en Allemagne; la troisième, au prévôt et au chapitre de Saltzbourg. Par (es lettres , le pape casse la déposition d'Albert comme faite contre tout droit divin et humain, et par attentat sur l'autorité du saint-siège ; il ordonne à son légat de prescrire à l'évéque de Gurc, à celui de Brixen et au prévôt Henri, un terme dans lequel cet intrus soit obligé de retourner à son église sous l'obéissance de son archevêque , à laquelle il ordonne au chapitre de Saltzbourg de revenir incessamment. Il est remarquable que les deux évêques de Gurc et de Brixen prétendoient avoir élu le prévôt Henri, sous l'obéissance du pape Alexandre, comme le pape le témoigne dans ces lettres. Toutefois, elles furent sans effet par l'opposition de l'empereur, et Henri demeura quatre ans en possession du siège de Saltzbourg.
LU. Lambert \v bègue à Lic^ge.
Raoul , évêque de Liège , successeur d'Alexandre, étoit possédé d'une telle avarice, qu'il faisoit vendre les i)rèbendes en plein marché (1). Un saint prêtre, nommé Lambert, et surnommé le brgue , parce qu'il l'éloit en eft'et, ne put souffrir ce scandale, et commença à déclamer contre, et contre les mœurs corrompues du clergé. 11 avoit peu de lettres , mais il étoit animé d'un grand zèle ; toute la ville fut émue de ses prédications , on le suivoit en foule, et il convertit plusieurs [K'cheurs. Les principaux du clergé en furent indignés, et, ayant délibéré ensemble , ils s'adressèrent à levêque, qui envoya l'arrêter prisonnier. Comme on le menoit par léglise de Notre-Dame , quelques prêtres et quelques clercs le piquoient de leurs st>lets, et l'égratignoient avec les ongles. Il leva les yeux vers l'autel, et dit en soupirant : Hélas! le temps approche où les pourceaux fouilleront la ferre sous toi. Ce qui fut confirmé par l'événement. L'évéque le fit donc enfermer
(1)' Aegid. c. 02. M.Chr. Ccig. p.iu3.
AndeJ.-C. 1175.J
dans le château de Rivogne , où il traduisit les actes des apôtres de latin en françois. Ensuite, suivant le conseil du clergé, l'évéque consentit que Lambert lût envoyé à Rome pour faire punir sa témérité de s'être attribué 1 autorité de prêcher i mais le pape Alexandre, connoissant sa bonne intention, et qu'on ne le poursuivoit que par envie, lui donna la permission de prêcher et le renvoya chez lui. H avoit assemblé des femmes et des filles à qui il avoit persuadé de vivre en continence , et que de son nom il appela les béguines; et cette institution continue dans les Pays-Bas, où l'on voit avec édification plusieurs communautés des personnes de ce sexe , qui , sans engagement de vœu perpétuel, vivent ensemble, s'appliquant à la prière et au travail. Lambert le bègue mourut à Liège en mil cent soixantedix-sept, et fut enterré dans l'église de Saint- Christophe qu'il avoit bâtie.