XLII. Latins massacre^ à Conslantinople
L'empereur ÎManuel Comnène avoit été trèsfavorable aux Latins, et ne confioit qu'à eux les plus grandes affaires, y trouvant plus de tidelitè et de vigueur que dans les Grecs (3). Il répandoit sur eux abondamment ses libéralités, ce qui les attiroit auprès de lui de toutes parts • mais les Grecs, principalement'les nobles et les parents de l'empereur, n'en étoient que plus indignés et plus confirmés dans la haine qu'ils avoient déjà contre les Latins. Ils étoient encore échauiïés par les différents de la religion, ne voulant point céder à 1 autorité de l'église romaine, et regardant comme hérétiques tous ceux qui nesuivoient pas leurs traditions. C'est ainsi qu'en parle Guillaume, archevtV|ue de Tyr, qui avoit été plusieurs fois à Conslantinople , et il ajoute qu'après la mort de l'empereur Manuel les Grecs cherchoient l'occasion d'assouvir leur haine, et d'exterminer les Latins dans tout leur empire. Ils ne la trouvèrent pas tant que l'autorité fut entre les mains d'Alexis, protovestiaire et protosébaste , qui gouvernoit l'impératrice et le jeune empereur, son
(1) Guil. Armori. p. 72.
(d) Auct. Aquicinct. an.
(3) Guill. Tyr. v\H, c.
fils ; c^r Alexis se servoit aussi du conseil et du secours des Latins.
Mais son arrogance et son avarice le rendirent bientôt odieux, et les mécontents appelèrent Andronic, de la même famille des Comnénes, homme inquiet et perfide, qui, sous l'empereur 31anuel, avoit été en prison, puis fugitif dans tout l'Orient. Enfin Manuel, trois mois avant sa mort , Favoit rappelé pour le tenir dans un exil honorable, et lui avoit donné le gouvernement du Pont. Etant donc invité par les mécontents, il vint avec une armée camper sur l'Hellespont en présence de Conslantinople; tout lui céda, on prit le protosébaste , on le lui envoya, et il lui fit crever les yeux (1) ; ensuite il fit passer à Conslantinople des troupes contre les Latins, qui toutefois furent avertis du mauvais dessein des Grecs. Les plus vigoureux s'embarquèrent sur quarante-quatre galères et plusieurs vaisseaux qu'ils trouvèrent au port, emmenant leurs familles et ce qu'ils pou voient emporter ; les plus foibles et les plus négligents furent attaqués dans leur quartier par les troupes d'Andronic et par le peuple de Conslantinople. Le peu de ces pauvres Latins qui purent prendre les armes résistèrent long-temps et vendirent chèrement leur vie; les autres , c'est-à-dire les femmes, les enfants, les vieillards et les malades, furent brûlés impitoyablement dans leurs maisons, et tout le quartier réduit en cendre. Les Grecs n'épargnèrent pas même les églises et les autres lieux de piété, qui furent brûlés avec ceux qui s'y étoient réfugiés, et ils ne distinguèrent les prêtres et les moines d'avec les laïques qu'en les traitant plus cruellement.
Entre eux se trouva Jean, cardinal-sousdiacre, que le pape, à la prière de l'empereur Manuel, avoit envoyé travailler à la réunion des deux églises. Comme il étoit dans son logis pendant ce massacre, quelques personnes pieuses vinrent l'exhorter à se retirer. A Dieu ne plaise, dit-il, je suis ici pour l'unicm de l'Eglise et par l'ordre du pape, mon maître. Alors les Grecs entrèrent et lui coupèrent la tête, qu'ils attachèrent à la queue d'un chien, et la traînèrent ainsi par les rues. Ils traînèrent aussi par la ville les corps des Latins déjà morts après les avoir déterrés; ils entrèrent dans Fhùpital de Saint-Jean, appartenant aux chevaliers hospitaliers de Jérusalem , et égorgèrent tous les malades qu'ils y trouvèrent (2). Les prêtres et les moines Grecs étoient les plus ardents à exciter le massacre; ils cherchoient les Latins dans le fond de leurs maisons et dans les lieux les plus cachés, de peur que quelqu'un n'échappAt, et les livroient aux meurtriers, à qui même ils donnoient de l'argent pour les encouger ; les plus humains vendoient aux Turcs et aux autres infidèles ceux qui s'étoient réfugiés chez eux, et à qui ils avoient promis de les
(1) Nicct, p. 102. 1182. Cangc. C. V. lib. iv,
(2) Rob. de Monte ann. 163.
sauver ; on en comptoit plus de quatre mille de tout âge, de tout sexe et de toute condition réduits aussi e.i esclavage. Tel fut le traitement que tirent les Grecs aux Latins établis chez eux depuis long-(emps, quoique plusieurs leur eussent donné en mariage leurs fiiîes ou leurs parentes. Ce massacre arriva au mois d'avril mil cent quatre-vingt-deux (1).
Les Latins qui s'étoient sauvés par mer en firent de cruelles représailles. Ils s'assemblèrent près de Conslantinople, et s'y arrêtèrent quelque temps , attendant l'événement du tumulte ; mais, quand ils eurent appris ce qui s'étoit passé, ils partirent enflammes de colère, et faisant le tour de l'Hellespont depuis l'embouchure de la mer Noire jusqu'à celle de la Méditerranée, ils descendirent dans les villes et les places, et firent main basse sur tous les habitants. Ils attaquèrent aussi les monastères de ces cotes et des îles voisines, tuèrent les moines et les prêtres, et brûlèrent les monastères avec ceux qui s'y étoient réfugiés; ils en enlevèrent des richesses immenses, dont ils réparèrent leurs pertes, et firent encore un grand profit; car, outre ce que les citoyens de Conslantinople avoient donné depuis long -temps à ces monastères, ils y avoient encore mis en dépôt une grande quantité d'or et d'argent que les Latins emportèrent , et ils firent les mêmes ravages aux côtes de Thessalie et des autres provinces maritimes, pillant et brûlant les villes et les bourgades. Ils rassemblèrent aussi les galères qu'ils trouvèrent en divers lieux , et armèrent une flotte formidable contre les Grecs. Quelques-uns, ayant horreur de prendre part à ces violences , s'embarquèrent sur un vaisseau avec leurs femmes et leurs enfants, et se retirèrent en Syrie.
XLIU. Andronic appelé à Conslantinople.
Cependant , tout ce qu'il y avoit de grand à Conslantinople passoit le détroit pour aller saluer Andronic (2); le patriarche Théodose y alla 1(^ ('ernier avec les principaux du clergé, et Andronic, apprenant qu'il approchoit de sa tente , alla au devant vêtu d'un habit violet, ouvert par devant, qui lui descendoit seukment jusqu'aux genoux , avec un bonnet pointu de couleur brune. Il se prosterna devant le patriarche, qui étoit à cheval; puis, s'étant relevé , il lui baisa les pieds , l'appelant le sauveur de lempereur, l'amateur du bien, le défenseur de la vérité, et un second Chrysostôme pour Féloquence. Le patriarche, voyant alors Andronic pour la première fois, le trouva tel que l'empereur Manuel le lui avoit dépeint, la taille au-dessus de l'ordinaire, le regard farouche, les sourcils d'un homme superbe , caché , soucieux et toujours pensif, la démarche fière, les manières arti-
(1) G. Tyr. c. 13.
(2) Wicet. p. 163, D.
HISTOIRE DU CHKISTIAJNISIME
ficieuses et affectées. Leur conversation fut civile en apparence , et lis se direî.t des vérités qu'ils fei^^noi^nt de ne pas entendre. Andronic entra ensuite à Constantinople, où il étoil absolument le maître, aussi bien (ju:' par fout l'empire. Il rendoit néanmoins tous les ijonneurs au jeune Alexis, qu il tit couronner avec son épouse Agnès, sœur du roi de France, Philippe.