LVII. Ambassadeurs de Jérusalem en France
Pendant la tenue du concile, le quatrième jour de novembre, comme le pape, l'empereur, les cardinaux, et la plu[)arl des évéques étoient assemblés dans la j,Taiide église , Gérard , archevêque de Ravenne , exposa publiquement le triste état du royaume de Jérusalem , exhortant toutes sortes de personnes à le secourir pour la rémission de leurs péchés (1). Le roi Baudouin lY sentoit son mal croître de jour en jour ; il avoit perdu la vue, la corruption de la lèpre lui ùloit l'usage des pieds et des mains, et de plus il fut attaqué d'une grosse fièvre à Nazareth. Il ne pouvoit toutefois se résoudre à quitter la couronne; mais en présence des seigneurs, de la reine, sa mère, et du patriarche, il établit régent du royaume Guy de Lusignan , comte de Joppé et d'Ascalon, se réservant la dignité royale, la seule ville de Jérusalem, el une pensicm de dix mille écusd'or.Mais quelque tempsaprès, le roi, connoissanl l'incapacité de ce jeune seigneur, et d'ailleurs mal satisfait de lui, retira le pouvoir qu'il lui avoit donné ; et pour lui ôler même l'espérance de la succession à sa couronne, il fit couronner solennellement Baudouin , son neveu , lils de Sibile et du marquis de Montferrat, son premier mari , quoique ce ne fût qu'un enfant, qui avoit à peine cinq ans. Il fut couronné le vingtième de novembre mil cent quatre-vingt-un , et les plus sages n'approuvèrent cette action qu'en tantqu elle otoit l'autorité à Guy de Lusignan ; car le royaume demeuroit toujours sans gouvernement, par la maladie du premier roi et le bas Age du second. Guy de Lusignan s'enferma dans Ascalon, et refusa ouvertement d'obéir au roi, son beau-frère, qui donna la régence du royaume au comte de Tripoli (2).
Alors ce pauvre roi , voyant les progrès de Saladin, el en craignant de plus grands, envoya en Occident Iléiaclius, palriarclie de Jérusalem, Arnaud, maître des templiers, et Roger,
(1) Rad. de Dice, to. p.
63i. G. Tyr. x\ii.
(2: C. 29, iib. .\.\ni.
maître des hospitaliers (1). Ils arrivèrent heureusement à Brindes, et, ayant appris que le pape et l'empereur étoient à Yérone, ils s'y rendirent, mais ils ne reçurent aucun secours effectif de l'un ni de l'autre. Seulement le papi» leur donna des lettres de recommandation pour les rois de France et d'Angleterre. Le maître des templiers mourut à Yérone , le patriarche et le maître de l'Iiopital passèrent en France, et arrivèrent à Paris le seizième de janvier mil cent quatre-vingt-cinq (2). Maurice, évéque de Paris, les reçut en procession avec le clergé et le peuple ; et le lendemain le patriarche célébra la messe dans Notre-Dame, et y prêcha. U* roi Philippe-Auguste ayant appris l'arrivée des ambassadeurs, quitta toutes ses autres affaires pour venir promptement les trouver. Il les reçut avec honneur, leur donna le baiser de paix ; et ordonna à ses prévôts et à ses intendants de les défrayiT partout sur ses terres. Ils lui présentèrent les clefs de la ville de Jérusalem et du Saint-Sépulcre ; et, quand ils eurent expliqué le sujet de leur voyage, le roi assembla à Paris un concile général des évéques et des seigneurs de son royaume; et par leur conseil il ordonna à tous les prélats d'exhorter ses sujets, par de fréquentes prédictions, à faire le voyage de Jérusalem pour la défense de la foi. 31ais on ne lui c(mseilla pas d'y aller en persoime , parce qu'il n'avoit pas encore d'enfants. 11 y envoya seulement à ses dépens de braves chevaliers, avec une grande multitude de gens de pied.