XLII. Lettre de saint Théodore Sludite
Saint Platon, ou plutôt saint Théodore sous son nom, en écrivit au moine Siméon, parent de l'empereur , qui étoit de leurs amis , et fort affligé de la déclaration de l'archevêque Joseph (4). Platon le prie d'apaiser l'empereur, pour lequel , dit-il , nous n'avons que toute sorte de respect , loin de rejeter sa communion. Notre différent n'est que contre celui 2ui a fait ce mariage illicite , et que Jésushrist lui-même a déposé par deux canons entre les autres. Le premier défend à un prêtre d'assister au festin d'un second mariage , car le canon n'a pas osé parler d'un adultère (5) , et combien aurdit-il plus défendu d'y donner la bénédiction nuptiale ? Le second canon porte que celui qui a été déposé pour un crime n'est pas reccvable , après un an , à demander son rétablissement. Celui-ci a été déposé plus de neuf ans (6). Yoilà, mon père, ce qui nous épouvante et nous serre le cœur. C'est pour ne point communiquer avec lui et avec le défunt patriarche que nous avons été enfermés, moi au lieu où vous demeurez, notre abbé et les autres à Thessalonique ; et après notre retour nous ne serions pas réconciliés au patriarche s'il n'eût avoué que nous avions bien fait (7). Si donc, pendant le règne du prince adultère , Dieu nous a fait la grâce de ne nous pas relâcher; comment aujourd'hui, sous un règne si pieux, trahirons-nous jau pé-
(1) Theod. Stud. lib. 1, Ep. ai, 25, 30.
(2) Lib. l,Epbt. 30.
(2) Sup. n. 7.
(4; \ita Th. n. 45.
(l)Tbeopb.an.7,p iOO.
(2) Theod. !,Ep. 25,31.
(5; r^eocs». Can. 7. Sup.
(6) Cod.Can. Afric.Can.
(7) Sup. o. 3.
ril de nos âmes ? Nous souffrirons tout jusqu'à la mort plutôt que de communiquer avec le coupable. Qu'il soit économe, à la bonne heure ; qu'est-il nécessaire qu'il célèbre le sacrifice? Il n'est plus prêtre. Nous n'avons rien dit jusqu'ici , nous avons dissimulé deux ans , depuis son rétablissement , pour garder la paix. Ensuite : Si on ne veut pas l'interdire, du moins qu'on nous laisse en l'état où nous sommes depuis dix ans. Quant à ceux qui communiquent avec lui , évéques , prêtres , abbés , quand ils seroient dix mille, il ne faut pas s'en étonner. Ils ont bien communiqué avec l'adultère , et pas un n'a dit un mot.
Dans une autre lettre au même Siméon , il dit (1) : Jésus-Christ déclare coupable d'adultère celui qui quitte sa femme légitime (2) , et ce crime, suivant le canon de saint Basile , est égal à l'homicide et aux crimes les plus abominables ; toutefois celui-ci, présentant le prince adultère à l'autel , a osé dire devant tout le peuple (3) : Unissez , Seigneur, votre serviteur et votre servante en une chair, suivant votre bon plaisir , et le reste de la prière pour la bénédiction nuptiale , que nous lisons encore dans l'euchologe des Grecs. Puis il ajoute (4) : N'est-ce pas une chose horrible à penser? quelle a été Tindignation du Saint- Esprit sur un tel blasphème? Comment la terre n'a-t-elle pas englouti sur-le-champ, comme Dathan et Abiron , celui qui le proféroit. Et toutefois, au lieu de pleurer jusqu'à la mort , et d'être en exécration pour l'exemple de la postérité, il est rentré dans l'Eglise , et a repris publiquement les fonctions sacerdotales , comme s'il avoit fait une belle action. Et qu'il ne se trompe pas , en ce que l'adultère étoit empereur : tous les hommes sont soumis auxlois de Dieu. 11 prétend donc se montrer plus saint que saint Jean-Baptiste, et l'accuser d'avoir repris Hérode mal à propos , et d'être mort pour une mauvaise cause. Que s'il veut s'excuser sur l'ordre du patriarche Taraise , pourquoi Taraise ne les épousoit-il pas lui-même? car c'est aux patriarches à marier les empereurs et non pas à un prêlre , cela ne s'est jamais fait ; mais je ne crois point, non plus que plusieurs autres, qu'il ait reçu une telle commission. Que s'il dit qu'il n'a point été interdit par le patriarche Taraise , pourquoi donc a-t-il été neuf ans sans servir? pourquoi prétend-il avoir été absous par le concile ? il ne faut point d'absolution à celui qui n'est lié d'aucune censure.
Cependant Théodore, prévoyant bien la persécution qui le menaçoit lui et les siens, écrivit aux moines de Saccudion ce qui s'étoit passé entre l'archevêque Joseph et le logothète; puis il ajoute (5) : Treize jours se sont écoulés depuis sans qu'il y ait eu ni réponse ni ioter-
(1) Ep. 22.
(2) Malt. XIX, 9.
'^^3) Ad Amphil. c. 7,
(4) Euchol. fol. 69, 70.
(5) 1, Ep. 31.
[AndcJ.-C. 808.
rogation nouvelle, seulement nous avons écrit au seigneur Siméon les lettres incluses. L'affaire est venue aux oreilles du patriarche , et presque de toute la ville : plusieurs compatissent à notre affliction et parlent comme nous ; mais ce sont des adorateurs nocturnes , qui n'osent se montrer au jour. Il explique ensuite, comme dans les lettres à Siméon , les causes de leur séparation , et exhorte ses moines à la constance, et à prier pour l'empereur, pour le patriarche et pour la paix de l'Eglise.
Comme quelques-uns soutenoient, que Théodore de voit au moins tolérer le rétablissement de l'économe par condescendance , il en écrivit une lettre à Théoctiste, maître des offices, où il explique jusqu'où peut aller la condescendance en matière de religion (1). Nous avons , dit-il , gardé le silence autant qu'il a été possible ; encore à présent nous disons : Que l'on éloigne du service celui qui est déposé, et aussitôt nous communiquons avec le patriarche , sinon nous demeurons dans la même soustraction de communion où nous étions auparavant, laissant à Dieu la vengeance de cet excès. Aller plus loin ne seroit plus condescendance , mais prévarication contre les canons. Car la règle de l'économie , comme vous savez, est de ne violer en aucune manière les lois établies , et toutefois de relâcher quelque chose selon l'occasion et la raison pour arriver à votre fln : au lieu que vous perdriez le capital en gardant une trop grande rigueur. Nous l'avons appris de saint Paul quand il se purifia et circoncit Timothée (2) , et de saint Basile quand il reçut l'offrande de Valens , et cessa pour un temps de nommer le Saint-Esprit simplement Dieu (3); mais ils ne continuèrent ni l'un ni l'autre , au contraire, ils montrèrent qu'ils mourroient plutôt. On ne s'est jamais trompé en suivant cette règle d'économie , et imitant le pilote, qui détourne un peu le gouvernail pendant l'orage.
Vous dites que saint Chrysostôme se dispensa du canon des apôtres contre les ordinations simoniaques, à l'égard des six évéques qu'il déposa ; mais il ne s'en écarta point en effet , car il les interdit de toute fonction sacerdotale, et ne leur accorda que de communier dans le sanctuaire (4). Ici ce n'est pas de même : celui qui a marié l'adultère sacrifie comme s'il n'avoit rien fait , et publiquement, comme pour servir d'exemple aux prêtres. Et qu'avonsnous affaire de la bigamie païenne de Valenti nien? Quelqu'un lui a-t-il donné la bénédiction nuptiale , ou quelqu'un des pères a-t-il écrit (pi'il ait bien fait (5)? Théodore suppose ce fait sur la foi de l'historien Socrate , mais quelques savants en doutent. Il continue : Plusieurs autres, comptant leur volonté pour loi ,
(1) 1, Ep. 24.
(2) Act. XVI, 5.
(3) Sup. liv. XVÎ, n. 24,
(4) Sup. Uy. XXI, n. 0.
Pall. p. 137.
(5) Socr. IV, Hist. c. 31, el iW Vales.
ont fait des choses semblables; mais l'Eglise ni ses lois n'en souffrent point de préjudice. Faut-il donc s'étonner de ce que viennent de faire environ quinze évéques ; un concile n'est pas simplement une assemblée d'évêques et de prêtres , quoique nombreuse ; il faut qu'ils s'assemblent au nom du Seigneur , en paix et pour l'observation des canons. Ils n'ont pas le pouvoir de lier et de délier absolument; mais, selon l'exactitude des règles , ils n'ont reçu aucune puissance de les transgresser , et je ne sais s'il y a quelque chose qui n'ait pas été réglé. Si on accorde aux évéques ce pouvoir arbitraire, l'Evangile est inutile, en vain il y a des canons : chacun du temps de son pontificat sera un nouvel évangéliste , un nouvel apôtre, un nouveau législateur; mais il n'est pas ainsi , l'apôtre nous défend de rien enseigner ou ordonner au delà de ce que nous avons reçu (1).
Ce qui s'étoit passé à Constantinople fut rapporté à Rome d'une manière qui fit blâmer la conduite de Théodore , en sorte que Basile, abbédeSaint-Sabbasde Rome, etsonami, lui en écrivit durement (2). Théodore lui répondit, se plaignant qu'il le condamnoit sans connoissance de cause, et se justitiant de l'accusation du schisme par les mêmes raisons que dans ses autres lettres. Il parle du pape assez librement , comme en étant mal satisfait, et ajoute (3) : Quant à ce que vous marquez que l'on pourra dire que j'ai pris ce prétexte pour satisfaire mon chagrm , d'avoir manqué la dignité de patriarche , ne vous en mettez pas en peine : Dieu connoit toutes nos démarches , et nous comparoitrons devant son tribunal terrible. Il témoigne ensuite son estime et son respect pour le patriarche , et finit en remerciant Basile des riches présents qu'il lui a voit envoyés.
Les ennemis de Théodore disoient que, quand même il auroit interdit l'économe , il attaqueroit le patriarche , comme ayant communiqué avec lui depuis sa déposition ; et qu'il n epargneroit pas même la mémoire du patriarche défunt. Pour s'en justifier , Théodore écrivit ainsi au cartulaire Nicolas , qui s'étoit souvent entremis de l'accommodement (4) : Que l'on interdise l'économe de ses fonctions de prêtre, et nous officierons avec le patriarche, s'il l'ordonne , chacun selon notre ordre. Pour sûreté de ce que nous disons , nous en faisons une ample déclaration par écrit , consentant que si après l'interdiction de l'économe nous ne rentrons pas aussitôt dans la communion du patriarche , on prononce contre nous la condamnation qu'on voudra, et qu'il ne nous soit plus permis de parler sur ce sujet. Il n'y a ni ange ni homme qui nous y oblige : c'est Dieu même qui nous excite par votre moyen. Dans cette lettre il compte trois ans depuis le rétablisse-
(1) Gai. 18.
(2) 2, Ep. 28.
(4) 1, Ep. 32.
AndeJ.-C.809. 1
ment de l'économe , ce qui marque l'an huit cent neuf.