XXVI. Benoît III, pape
Aussitôt que le pape Léon fut mort, le clergé de Rome , les grands et le peuple s'assemblèrent ; et , ayant prié Dieu de leur faire connoître celui qui devoit être leur pasteur, ils élurent tout d'une voix le prêtre Benoît (4). Il éloit Romain ; son père , nommé Pierre , l'ayoit instruit dans les saintes lettres ; ensuite , il fut mis au palais de Latran , et reçu dans le clergé. Le pape Grégoire IV l'ordonna sousdiacre, et lion IV l'ordonna prêtre du titre de Saint-Calliste , où le peuple en foule alla lui porter la nouvelle de son élection.On le trouva en prière. Il se leva , et , voyant de quoi il s'a- {nssoit , il se remit à genoux , et dit avec beaucoup de larmes : Ne me tirez point de mon église, je vous en prie; je ne suis point capable de porter le poids d'une si grande dignité. Toutefois , ils l'emmenèrent au palais de Latran, chantant des hymnes et des cantiques spirituels, et le mirent, suivant la coutume, dans le trône pontifical avec une joie publique. Puis on dressa le décret d'élection, qui fut souscrit du clergé et des grands , et envoyé 3UX empereurs Lothaire et Louis par deux
(1) Anast. io Léo.
^^1) Anasl. to. 8, Conc.
(>) to. 8, Conc. p. 33.
(3) Sup. n. 7.
(4) Aoast. in Ben. m.
députés , Nicolas , évéque d'Anagnia , et Mercure , maître de la milice.
Mais ils rencontrèrent en chemin Arsène , évéque d'Eugubio, qui leur persuada d'abandonner Benoît, quoiqu'ils lui eussent juré fidélité, et d'élire pape le prêtre Anastase , déposé dix-huit mois auparavant dans le concile de Rome (1). Ayant donc rendu à l'empereur Louis le décret d'élection, ils revinrent à Rome, où ils donnèrent avis qu'il envoyoit des députés , et rendirent ses lettres à Benoît. Les députés arrivèrent quelques jours après à Horta , à quarante milles de Rome , où ils prirent le parti d' Anastase, à la persuasion de l'évêque Arsène , qui étoit allé au devant d'eux avec l'évêque Nicolas et trois capitaines , Mercure , Grégoire et Christofle. Deux autres évéques , Radoalde de Porto et Agathon de Todi , se joignirent aussi à eux.
Benoît , l'ayant appris , envoya Grégoire et Maion , évéques, avec des lettres aux députés de l'empereur ; mais, à la poursuite d'Anastase, on les lia et on les fit garder contre le droit des gens. Benoît y envoya encore Adrien , secondicier du saint-siège , et le duc Grégoire. Le lendemain , les députés de l'empereur demandèrent à tout le clergé , le sénat et le peuple , de venir au devant d'eux au delà de Ponte- Mole ; à quoi ils obéirent et vinrent à l'église de Saint-Leucius , martyr, où les députés s'étoient arrêtés , et Anastase avec eux. De là , ils marchèrent vers Rome, menant comme prisonniers Adrien , Gratien et Théodore, officiers du saint-siège. Ils entrèrent dans la cité Léonine et dans l'église de Saint-Pierre , où Anastase fît briser et brûler l'image du concile , que le pape Léon avoit fait peindre sur la porte , apparemment celui où il avoit été déposé.
Ensuite il entra dans Rome, même à maîn armée, et dans le palais de Latran , et s'assit dans le trône pontifical, après en avoir fait ôter de force Benoît par les mains de Romain, évéque de Bagni. Il le fit aussi dépouiller des habits pontificaux , et charger d'injures et de coups, et le donna en garde à Jean et Adrien, prêtres déposés par le pape Léon , pour leurs crimes. Alors toute la ville de Rome fut dans une grande consternation , et on n'entendoit que des cris : les évéques et les prêtres, se frappant la poitrine et fondant en larmes , étoient prosternés devant les autels. Cela se passoitle samedi.
Le lendemain dimanche, les évéques qui étoient à Rome s'assemblèrent avec le clergé et le peuple dans l'église d'Emiliène ; et les députés de l'empereur y vinrent aussi. Ils montèrent jusqu'à l'abside , où les évéques étoient assis, chantant avec le clergé, et leur présentoient les pointes de leurs dards et de leurs épées, disant avec fureur : Rendez-vous, et reconnoissez Anastase pour pape. Les évéques répondirent : Nous ne recevrons jamais un
(i) Sup. n. 15.
HISTOIRE DU CHRISTIANISME
homme déposé et anathématisé par le pape et parle concile ; nous le rejetons de tont(» assemblée ecclésiastique. Les Françoss, voyant leur constance, les quittèrent en colère, et entrèrent dans une chapelle de Té^Mise , ou ils commencèrent à délibérer et proposer divers avis. Ils contraignirent les évéquos d'Ostie et d'Albane d'v entrer, et, ayant commencé par la douceur, ils finirent par les menaces, et leur dirent d'un ton très^rude . Il y va de votre tête si vous refusez de sacrer ^^n? 'Jise. Lesévéques répondirent, qu'ils aiir.i nt mieux souffrir la mort et être rais en pièces ; ils reprirent même les députés de Vemix-reur . et leur remontrèrent, par l'autorité de l'Ecriture, Tinjustice de leur prétention. Alors les François se mirent à parler en secret en leur langue tudesque , après quoi ils parurent apaisés.
Le mardi matin , les évéques s'assemblèrent dans la grande église de Latran, avec le cierge et le peuple, qui cria à haute voix : Nous voulons le bienheureux pape Benoît; c'est lui que nous désirons. Les députés de l'empereur, étonnés de cette union du peuple , et voyant qu'ils ne pouvoient faire élire Anastase, assemblèrent les évc^Kiues et quelques-uns du clergé dans une chambre du palais patriarcal. La dispute y fut grande; mais les 1 omains apportèrent de si puissantes raisons, que les François se rendirent, et dirent aux évéques : Prenez celui que vous avez élu et le menez en telle ét'lise qu'il vous plaira : nous allons chasser de ce palais Anastase, que vous dites être déposé. Passons trois jours en jeûnes et en prières , puis nous ferons ce que Dieu nous inspirera. Les évéques s'écrièrent que l'imcommençàt par chasser Anastase -. et aussitôt on le fit sortir honteusement du palais patriarcal, et tout le peuple en rendit grâce à Dieu.
Alors les évéques tirèrent Benoît de lèfflise, où on le gardoit , et le menèrent au palais de Latran, dans la basilique du Sauveur; puis ils le mirent sur le cheval que montoit ordinairement le pape Léon, et le menèrent comme en triomphe à Sainte-Marie-Majeure, où ils passèrent trois jours et trois nuits en jeûnes et en prières. Ensuite, tous ceux qui avoient suivi le parti d' Anastase vinrent dans la même église baiser les pieds de Benoît , avouant leur faute, et le priant de les recevoir. Il les reçut à bras ouverts, les embrassa et les consola. Les députés de l'empereur s'y rendirent aussi, et lui parlèrent en secret avec amitié. Tous étant ainsi réunis, les évoques remenèrent Benoit au palais de l^lran , chantant des hymnes, et accompagnés d'un grand peuple , et le remirent dans le trône pontifical. Enfin, ledimanche, premier jour de septembre huit cent cinquantecinq, ils le menèrent à léglise de Saint-PiiTre, où il fut sacré solennellement en présence des députés de l'empereur Louis et de tout le peuple (1). Il tint le siège deux ans et demi.
(l) V. Papebr. Couai.
[AndeJ.-C 850 XXVII. Mort de l'erapercur Lolhaire.
Cependant l'empereur Lothaire étoit malade; et, n'espérant pas d'en guérir, il se retira dans le monastère de Prum, où, renonçant au monde, il se lit cou|>er les cheveux et prit Thabit u.onastique (l). H partagea les états qu il avoit au deçà des Alpes à ses deux fils, qui etoi- m auprès de lui, Lothaire et Charles: celui-ci ut la Provence jusque vers Lyon, et Lothain le reste jusqu'aux embouchures du Rh n et de Ici Meuse; ce qui fui non.mé le royai«-.iir de Lolhaire; et de là est venu \v nom de Lm laringue ouLoraine. L'empereur crut Louis, Mm fils aine, assez bien partagé , ayant dej;. le royaume de Lombardie et le litre d'empcn ir. L'empereur Lothaire ne vécut que six j(» irs depuis qu'il eut pris l'habit monastique, et mourut le vingt-huitième de septembre luil cent cinquante-cinq ayant régné quinze m depuis la mort de son père.
An de J.-C. 866]
XXVm. Mort de Raban.
Raban, archevêque deMayence,mourutrnnnée suivante, huit cent cinquante-six, le quatrième jour de février , après avoir rempli re siège huit ans. Outre les ouvrages dont il a ele parlé , il écrivit dans les derniers temps <lesa vie une lettre canonique à Iléribal, évcque d'Auxerre, qui l'avoit consulté sur plusieurs cas de pénitence. Il fit paroitre sa charité dans une grande famine dont l'Allemagne fut affligée l'an huit cent cinquante ; car, étant dans un village de S(m diocèse , il recevoit tous les pauvres qui venoient de divers lieux , et en nourrissoit tous les jours plus de trois cents, outre ceux qui mangeoint ordinairement levant lui (-2). Il vint enire les autres, une leiinne si épuisée , quelle expira en entrant, a. ail que de pouvoir passer ia porte; et son enl 'il, ne laissiinl pas de la téter toute morte cpi 'lie étoit , excita les larmes des assistants. 1 n homme marchant avec sa femme et son en; inl, résolut de le tuer pour s'en nourrir , et arracha des bras de sa mère , qui s'écarta , our ne pas voir ce spt»ctacle. Le malheureux jX;re avant déjà le couteau tiré pour l'égorger, enfant vit de loin des loups qui dèchiroient une biche. Le père y courut, leschassa,et vint tiuiiver sa femme, lui apportant de cette viaade. D'abord, le voyant couvert de sang, elle toiuW presque pâmée; mais il la consola en lui u outrant son fils. Ainsi , dit l'annaliste du teiiip. la nécessité les contraignit de manger d' w viande défendue par la loi. Ce qui montre ,ue les chréliens se croyoient encore alors ob-re^ à observer la défense pf>rtée par la loi ie Moiee, démanger de la chair des animaux tf^î» par des bétes (3). Lt» successeur de Raban, a; «^^
le siège de Mayence , fut Charles, fils de Pépin, roi d'Aquitaine, qui obtint cette dignité par la volonté du roi Louis, son oncle, plutôt que par l'éleclion du clergé et du peuple. Il présida à un concile à Mayence vers le commencement d octobre, l'annéesui vante huit cent cinquantesept (1).