LIVRE CINQUANTIÈME
Vers le même temps, Hincmar reçut un mémoire avec vingt-trois questions touchant le divorce du roi Lothaire et Thietberge , de la part de plusieurs personnes considérables, tant ecclésiastiques que laïques , qui le prioient de leur en écrire plutôt son sentiment sans les nommer (1). C'est ce qu'il Gt par un écrit adressé aux rois , aux évêques et à tous les ûdèles, comme ayant tous intérêt en cette affaire. La première question étoit, quel égard on devoit avoir à la confession secrète que Thietberge avoit faite aux deux conciles d'Aix-la-Chapelle de Tan huit cent soixante (2). Hincmar répond qu'une confession donnée au roi par écrit devoit être suivie d'un jugement prononcé par les laïques selon les lois , et non pas d'un jugement ecclésiastique , et que les évêques n'ont pas du sur cette confession, prononcer la dissolution du mariage , ni imposer à la femme une pénitence publique, parce que les coupables doivent être jugés, ou sur des preuves convaincantes , ou sur la confession faite de leur bouche devant les juges (3). Il demande en passant pourquoi les évêques exhortoient la reine à ne s'accuser de rien de faux , s'ils ne savoient au moins qu'elle dut s'accuser; et quelle foi on doit ajouter aux protestations du roi Lothaire, quand il disoit que, loin de forcer Thietberge à cette déclaration, il étoit fort affligé de son crime , lui qui déclaroit en même temps qu'il avoit acquiescé au jugement de l'eau chaude , le reconnoissaut faux.
On demandoit en général pour quelles raisons les personnes mariées peuvent se séparer, et si après la séparation on peut se remarier. Hincmar répond: L'adultère est, selon l'Evangile(4), le seul motif de séparation-, encore faut-il qu'elle soit ordonnée par l'évêque. Mais après cette séparation, les parties peuvent se remarier. Dans le fait, il n'y avoit contre Thietberge qu'un soupçon, et avant que de la croire coupable il falioit la faire condamner par les seigneurs laïques. Comme l'épreuve de l'eau chaude lui avoit été favorable, on demandoit ce qu'il falioit croire de ces sortes de jugements. Hincmar prétend les soutenir non-seulement par les coutumes , mais encore par l'autorité de l'Ecriture, qu'il applique comme il lui plaît. Il s'objecte les capitulaires et les canons , auxquels il ne répond rien de solide, et c'est peutêtre l'endroit de tous les écrits d'Hincmar où son raisonnement est le plus foible. Il soutient que Thietberge, ayant été justifiée par ce juge-
ment de l'eau chaude, et réconciliée à son mari par l'autorité des seigneurs et la bénédiction des évêques, elle ne peut plus être accusée du même crime. Mais, disoit-on (1), son honinu» n'a point été brûlé, parce qu'elle a en même temps ( onfessé son crime, ou, selon d'autres, parce qu'elle a dirigé son intention à un autre frère du même nom, avec qui elle n'avoit rien fait de mal. Hincmar se moque avec raison de ces subtilités grossières , par lesquelles on prétendoit, ou que Dieu trompât les hommes en faisiint paroitre innocente la coupable, ou qu'il pût être trompé. Que, s'il y avoit eu de la fraude dans cette épreuve, il convient que l'affaire peut être examinée de nouveau.
Est-il vrai, disoit-on (2), qu'il y ait des femmes, qui par des maléfices mettent une haine irréconciliable entre le mari et la femme , et ensuite un amour très-ardent, et qui puissent ôter et rendre l'usiige du mariage? Hincmar le croyoit ; et en général que Dieu, pour punir les péchés des hommes, permettoitaux de mons de faire beaucoup de mal par les sur ciers. Que les évêques dévoient j veiller, et prêcher fortement contre les sacrilèges. Mais, ajoute-t-il, s'ils ne se œrrigent, il faut lesamter; et si ce sont des serfs, employer pour leur correction le fouet et les tourments ; s'ils sont libres, les enfermer pour faire pénitence. Si ces corrections ecclésiastiques ne suCûsent , le rui doit les ôter de dessus la terre.
Si l'on revient à un nouveau jugement ,d que Thietberge soit trouvée coupable, Lothaire pourra-t-il se remarier à une autre (3) ? Hincmar répond : Si le premier mariage est déclare nul selon les lois ecclésiastiques et civiles, Lothaire peut en contracter un autre; mais tant que le mariage subsiste, quelque cause de séparation qu'il y ait, on ne peut de part m d'autre se remarier. Si le roi a commis des ( ri mesqui méritentpénitence publique, pourra l il
se remarier en cas qu'il soit libre d'ailleurs: On peut le lui permettre pour éviter rinconli nence. Pourra-t-il en ce cas épouser celle avee laquelle il auroit commis adultère pendaii le mariage précédent? H le pourra en cas qui soit libre, et après avoir fait pénitence. Est il vrai que les évêques doivent prendre la défense de ceux qui se sont confessés à eux,*] empêcher qu'ils ne soient poursuivis devain les tribunaux séculiers pour ces mêmes (fîmes, quoique connus d'ailleurs ? Cette prétention est absurde, et la prottH:tion que les cn^ ques donnent aux pécheurs ne doit jamais arrêter le cours de la justice.
Ceux qui avoient envoyé ces questions a Hincmar lui en envoyèrent six mois après ï»epi autres en forme d'objections (4), savoir : h roi Lothaire ayant dans son royaume des ( >^^ ques et des seigneurs qui ont jugé la eau
(1) De Divort. Lolh. et Th. 1. 1, p 557.
^(2) Sup. n. 6.
(a) Inlerr. ii, Int. 1.
(4j JMatt. M\y U.
entre lui et sa femme, les évêques d'un autre royaume ne peuvent en prendre connoissance. n n'est pas raisonnable de renouveler une cause une fois jugée par des évêques ; et c'est anéantir leur autorité. Les autres archevêques, excepté le pape , ne sont pas de plus grande autorité que ceux qui ont jugé cette cause; et si leur jugement est cassé , les évêques qui y ont eu part doivent être déposés. A ces trois objections , Hincmar répond qu'elles sont schismaliques, que l'Eglise est une dans tous les royaumes , et que suivant les canons on peut appeler d'un concile particulier à un plus nombreux , et enOn au pape. On disoit encore pour Lothaire : S'il ne lui est pas permis de prendre une autre femme , on l'obligera bon gré malgré à reprendre Thietberge , et il trouvera quelque expédient pour s'en délivrer. C'est un roi qui n'est soumis au jugement que de Dieu seul , et qui ne peut être excommunié , ni par les évêques de son royaume , ni par d'autres. Enfin on demandoit s'il étoit défendu de communiquer avec lui. Hincmar répond que l'on no forcera point Lothaire à reprendre Thietberge, parce que la réconciliation entre mari et femme doit être volontaire, mais qu'elle ne retournera pas avec lui sans prendre les sûretés nécessaires. Que Lothaire, pour être roi, n'est pas moins soumis aux lois de l'Eglise , mais que ses péchés sont plus dangereux par le scandale. Il semble même dire qu'un roi n'est roi que tant qu'il fait son devoir, et qu'on ne doit point obéir à un prince criminel (1).
On prétendoit qu'Hincmar avoit consenti au jugement des évêques en faveur du roi Lothaire (2). Il convient d'avoir été invité à un concile dans le royaume de ce prince ; mais il montre qu'il s'en est excusé , tant par la maladie que parce qu'il n'avoit pas eu le loisir de consulter les évêques de sa province , sans 1 avis desquels il ne pouvoit, selon les canons, rien faire hors de son diocèse.
XXm. Lothaire épouse Yaldrade.
Cependant Lothaire fit tenir un concile à Aix-la-Chapelle le vingt-huitième d'avril l'an huit cent soixante-deux , indiction dixième (3). Huit évfVjuess'y assemblèrent, savoir : Gonthier de Cologne, archichapelain , à qui le foi faisoit espérer qu'il épouseroit sa nièce ; Theutgaud de Trêves , Adventius de Metz , Hatton de Verdun, Arnoul de Toul, Francon deTongres, Hangaire d'Ulrecth, et Ratold de Strasbourg. ^ prétexte étoit les besoins de l'Eglise , le ^rai motif, l'affaire du mariage du roi. |1 présenta aux évêques une requête, où, après les avoir nommés médiateurs entre Dieu et les nommes , et reconnu leur dignité supérieure à ^3 dignité royale, il dit que, suivant leur con-
(1) Interr.7, 9.
(2) Int. 45^ 17, ExGreg.l.7,m(l
I, n. 564. .ï,bp.06.
(3) Int. 10, 20, 21. Si
(4) P. 083, q. 1, 3l,l'' OW, q. i, 6, 7-
Cl) P. my
(2) lûtcrr. 3, p. 583.
(3) Tom. 8, p. 730, 741.
seil, il s'est séparé de Thietberge ; et qu'il est prêt d'expier, comme ils lui prescriront , les péchés qu'il a commis depuis par fragilité. Il ajoute : Considérez ma jeunesse , et voyez ce que je dois faire. Je vous avoue simplement que je ne puis me passer de femme, je veux toutefois éviter le crime ; je vous conjure de me secourir promptement en ce péril.
L'archevêque Theutgaud rendit témoignage que le roi Lothaire avoit fait pénitence pendant tout le carême , par les jeûnes , les aumônes et les autres bonnes œuvres , jusqu'à marcher nu-pieds , pour expier le commerce qu'il avoit eu avec sa concubine (1). Le concile chargea deux évêques d'examiner la question ; et,!aprés avoir travaillé la nuit, ils rapportèrent dès le matin un écrit , où ils expliquoient leur avis , et le prouvoient par l'Ecriture , les conciles et les pères. La question, disoient-ils (2), est, si un homme ayant quitté sa femme peut en épouser une autre, elle vivante. Selon l'Evangile (3), un mari ne peut quitter sa femme que pour cause d'adultère ; et quiconque ayant quitté sa femme en épouse une autre, commet adultère. Dans le fait, il n'y a point de cause de séparation, parce que le crime que l'on impute à Thietberge auroit été commis avant son mariage ; donc elle n'est point adultère. Et si on recherchoit les fautes commises avant le mariage, on donneroit grande licence aux maris , et encore plus aux femmes de rompre les mariages. Celui-ci ne peut être non plus cassé à cause d'inceste, puisque Lothaire et Thietberge ne sont point parents ; et Tinceste commis auparavant avec un autre ne regarde point le mari. Donc Lothaire peut et doit garder Thietberge. Nonobstant cet avis si sage , le concile décida que Lothaire ne pouvoit demeurer avec elle. Se fondant sur le quatrième canon du concile de Lérida , qui porte : Que ceux qui commettent inceste seront excommuniés tant qu'ils [demeureront dans ce mariage illicite. Or, il étoit clair que Thietberge n'avoit jamais épousé son frère (4). Les évêques, supposant avoir montré la nullité de ce mariage, permettent à Lothaire d'en contracter un légitime, se fondant sur le commentaire de saint Paul , attribué à saint Ambroise (5) , où il est dit que la nécessité de garder la continence après la séparation pour cause d'adultère, n'est pas réciproque , et ne regarde point le mari , mais la femme seule. On convient que ce commentaire n'est pas de saint Ambroise ; et quelques-uns croient que les paroles dont il s'agit y ont été ajoutées. Quoi qu il en soit, la doctrine contraire est constante dans l'église latine (6).
En conséquence de ce jugement, le roi prétendant être libre, on fit venir à la cour la nièce de l'archevêque €k)nthier ; mais elle fut ren-
! fi-
(1) Cap. 4, et p. 743, B.
(3) Matth. V, 32; xix, 9. Marc XII. Luc. xvl 18.
(4) Conc. c. 7. Sup. liv.
XXXII, n. 2.
(5) In. I, Cor. viill.
(0) V. not. edit. Bened.
et 4, Sent. dlst. 35. Conc.
Trid. sess. 24. c. 7.
voyée hontensement , après que le roi en eut abusé une fois, à ce que l'on disoil. H fit paroître en public Yaldrade, qu'il cnlretetenoil depuis long- temps, et qui éloit la veritabU cause de son divorce avec Thielborge (1). Il l'épousa solennellement , et la lit couronner reine, au grand déplaisir de ses plus fidèles serviteurs. On disoit qu'elle l'avoit ensorcelé.