LVI. Lettre de Photius contre les Latins
Alors Photius , ne gardant plus de mesure avec le pape, s'adressa aux Orientaux, et composa une lettre circulaire qu'il envoya au patriarche d'Alexandrie et aux autres, et oii il parle ainsi ( 1 ) : IjCs hérésies sembloienl éteintes , et la foi se répandoit de cette ville impériale sur les nations intièles : les Arméniens avoient quitté l'hérésie des jacobites pour se réunir à l'Eglise ; les Bulgares, nation barbare et ennemie de Jésus-Christ, avoient renoncé aux superstitions païennes pour embrasser la foi. Mais il n'y avoit pas encore deux ans qu'ils étoient convertis quand des honmies , s<.>rtis des ténèbres de l'Occident , sont venus ravager ces nouvelles plantes, et corrompre en eux la pureté de la foi par leurs erreurs
Premièrement , ils leur ordonnent de jeûner les samedis , quoique le moindre mépris des traditions tende à renverser toute la religion. Déplus, ils retranchent du carême la première semaine , permettant d'y manger des laitages et du fromage. Delà, s'écartant du grand chemin et suivant les erreurs de Manès, ils détestent les prêtres engagés dans un mariage légitime : eux chez qui l'on voit plusieurs fdles devenues femmes sans maris , et plusieurs enfants dont on ne sait pas les pères. Ils ne craignent pas de réitérer l'onction du saint-chrênu' à ceux qui l'ont reçue du prêtre , disant qu'ils sont évê(iues , et que l'onction d(>s prêtres est inutile. Mais le comble de 1 impiété, c'est qu'ils ont osé ajouter des paroles nouvelles au sa( ré
vi; Episl. 2, edil. Lond. et ap. iJar. an. 803.
symbole milorisé par tous les conciles , en disant que le Saint-Esprit ne procède pas du père seul , mais encore du fils. Photius s'emporte sérieusement contre cette doctrine, jusqu'à dire que ceux qui la soutiennent prennent en vain le nom de chrétiens : il s'efforce de la réfuter par des raisonnements subtils , prétendant que c'est admettre deux principes dans la trinité, et confondre les propriétés des personnes divines (1). Il soutient que ce dogme est contraire à l'Evangile et à tous les péres; puis il ajoute :
C'est cette impiété , entre autres , que ces évfVjues de ténèbres ont semée dans la nation des Bulgares : quand la nouvelle en est venue à nos oreilles, nos entrailles ont été émues, comme celles d'un père qui voit ses enfants déchirés par des bêtes cruelles , et nous ne nous donnerons point de repos que nous ne les ayons désabusés. Cependant nous avons condamné en un concile ces ministres de l'antéclirist, cesc(»rrupteurs publics, en renouvelant les condamnations des apôtres et des conciles , qu'ils ont encourues (2). Car le soixante-quatrième canon des apôtres port(^ déposition contre les clercs qui jeûnent le dimanche ou le samedi, et (excommunication contre les laïques, et le cinquante-cinquième canon du sixième concile le renouvelle contre les Romains. Le quatrième canon du concile deCangres prononce anathème contre ceux qui rejettent les prêtres qui ont été mariés , et le concile sixième le renouvelle contres les Romains. Ce que Photius appelle ici le sixième concile , est le concile de Trulle , toujours rejeté par l'église romaine, qui ne connoissoit aussi que cinquante canons des apôtres (3). Il continue : Nous avons cru , mes frères, vous devoir donner connoissance de tout ceci , suivant l'ancien usage de l'Eglise : nous vous prions de concourir à la condamnation de ces articles impies , et d'envoyer pour cet effet des légats , qui représentent votre personne. Nous esf)érons ainsi de ramener les Bulgares à la foi qu'ils ont d abord reçue. Et ils ne sont pas les s<'uls qui ont embrassé le christianisme : les Russes si fameux par leur barbarie et leur cruauté, qui, après avoir soumis leurs voisins, ont attaqué l'empire romain, se sont euxmêmes convertis, et ont reçu un évêque (4). Nous avons aussi reçu d'Italit» une lettre sy- Hodique, pleine d'étranges plaintes des haletants contre leur évêque, où ils nous conjurt'ut de ne les pas laisser sous la tyrannie qui les accable , au mépris de toutes les lois ecclésiastiques. Nous en avions déjà reçu autrefois des avis par Basile , Zosime , Métrophane, prêtres ^*t moines, et quelques autres, qui nous prioieut avec larmc»s de venir au secours des cglises. Nous venons encore de recevoir des
ii) N. 16, U, il.
(S) Sup. XVII, n 35. Sup. I. XL, n. 5i.
.*) Pliol, n.37.
lettres de différentes personnes , remplies de lamentations pitoyables, qu'ils nous ont conjuré de faire passer à tous les sièges métropolitains et apostoliques. Nous vous en envoyons des copies , afin que l'on puisse prononcer sur ce sujet en commun , quand le concile œcuménique sera assemblé ; quelques prélats sont déjà arrivés, et nous attendons dans peu les autres.
Nous croyons devoir ajouter que vous ne manquiez pas de recevoir dans toutes vos églises le septième concile œcuménique (1). Car nous avons ouï-dire que quelques-unes ne le reconnoissent pas encore , quoiqu'elles observent fidèlement ce qu'il a ordonné. Toutefois il y a assisté des légats des quatre grands sièges, d'Alexandrie, de Jérusalem et d'Antioche, de l'ancienne Rome, et notre oncle, le très-saint homuie Taraise, archevêque de Constantinople. Ce concile a condamné rirapiété des iconoclastes, mais peut-être n'a-t-il pas été facile de vous en porter les actes , à cause de la domination des Arabes. Vous devez donc le mettre au rang des six conciles œcuméniques, autrement ce seroit introduire un schisme injurieux à l'Eglise, et favoriser les iconoclastes , dont je sais que vous n avez pas moins d horreur , que des autres hérétiques. Telle est la lettre circulaire de Photius, ia première pièce, que je sache, où les Grecs aient accusé ouvertement d'erreur les Latins ; mais il est remarquable que Photius ne les ( n a accusés que depuis sa condamnation, quoique l'addition au symbole , et les autres points qu'il nous reproche, ne fussent pas nouveaux. Car il est bien certain que , lorsqu'il écrivit au pape sa lettre synodique (i>) et lui envoya sa confession de foi pour faire approuver son ordination , l'église romaine n'avoit pas une autre créance ni d'autres pratiques que sept ou huit ans après. Phofius lui-même dans la lettre qu'il envoya au pape par le secrétaire Léon, disoit que chaque église devoit garder ses usages; et en donnoit pour exemples, entre autres le jeûne des samedis et le célibat des prêtres.
Les empereurs Michel et Basile , ou plutôt Photius sous leur nom , envoyèrent une lettre semblable au roi des Bulgares , tandis que les légats Formose et Dominique , destinés pour Conslaniinople étoient encore chezlui (3). Voulant que les légats donnassent une confession de foi où ces prétendues erreurs fussent anathématisèes, et qu'ils reconnusseiit Photius pour patriarche œcuménique. Ce n'étoit qu'à ces conditions que l'on offroit de les recevoir à Constantinople. Le roi des Bulgares envoya ces nouvelles au pape par les légats.