IX. Retour de saint Vilfrid
A près le concile de Rome , saint Vilfrid partit pour retourner en Angleterre , par ordre du concile , dont il devoit pionlrer le jugement à l'archevêque Théodore et au roi Egfrid (1). Il obtint aussi un privilège du pape Agathon, en faveur de son monastère de Ri pou. Pour la consolation des églises d'Angleterre, il emporta quantité de reliques, écrivant les noms des saints dont chacune étoit, et quantité d'autres meubles pour l'ornement des églises (2). Ayant passé les plaines de Lombardie et les montagnes des Alpes , il entra sur les terres des François , où il apprit que son ami , le roi Dagobert , vcvnoit d être tué en trahison par la conspiration des ducs, et du consentement des évêques* C'est-à-dire par le parti d'Ebroïn , qui avoit alors toute l'autorité en Neustrie , sous le nom du roi Théodoric , et qui avoit établi même en Austrasie plusieurs faux évêques en la place des légitimes, comme Vaimer àTroyes, et Pharamond à Mastrict ; car, en général , l'église de France tomba depuis ce temps en une grande désolation (3). Le roi Dagobert II fut enterré à Stenay, et y est honoré comme martyr depuis plusieurs siècles ; suivant l'usage du temps , où l'on donnoit co titre à tous ceux qui, ayant bien vécu , avoient été tués injustement. Plusieurs , dans les derniers temps, l'ont confondu avec Dagobert P^ son aïeul , plus connu que lui , à qui ils ont attribué la fondation des églises et des monastères fondés par le second , principalement en Alsace (4).
Le roi Théodoric , qui régnoit déjà en Neustrie et en Bourgogne , commença alors à régner aussi en Austrasie, et réunit toute la puissance des François. Ainsi fut accomplie la prophétie de saint Éloy ; car, du vivant du roi Clovis second , il eut de nuit une vision qu'il raconta de cette sorte (5) : Je voyois le soleil brillant avec un grand éclat, vers la troisième heure du jour disparoître tout d'un coup. Comme je regardois attentivement ce prodige, je voyois comme une lune en quartier se lever environnée en rond de trois étoiles , et suivre le cours ordinaire du soleil. La lune s'évanouit , et les étoiles demeurèrent ; elles avancèrent jusque vers le midi , se frappèrent l'une et l'autre de leurs rayons , et la plus belle disparut subitement. Les deux autres sembloient se joindre; mais, en un moment , l'une s'obscurcit et disparut; la dernière continua à suivre le cours du soleil augmentant toujours en lumière, en sorte que, quand elle arriva au couchant , elle senabloit plus éclatante que le soleil même. Telle fut la
r(l) Vita per Ed. c. 31.
(3) V.Mab. Praîf. part, i, ssc.
(4) V.Ab.Hist.ord.S.B.
(5) Vita S. Elig. lib. 11,
HISTOIRE DU CIllUSTIANISME.
vision de saint Eloy. Saint Oucn , qui la rapporte, ne la voyoit encore accomplie qu'en partie; car ilécrivoit du vivant de Chilpenc. En voici l'explication entière. Le soleil etoit le roi Clovis second, qui régnoit seul en France, et mourut peu de temps après. La lune etoit la reine sainte Bathilde , les trois étoiles ses tpois fils , Clolhaire , Childéric et Théodoric , avec lesquels elle réî?na quelque temps. Apres sa retraite , ils se firent la guerre , et Clothaire mourut bientôt. Childéric fut tué quelque temps après , et Théodoric demeura entin seul roi des François , comme avoit été son père.
Saint Yilfrid , arrivant en France (1) , un des évêques qui avoient fait périr le roi Dagobert vint au devant de lui avec une grande armée , à dessein de prendre toute sa suite , tuer ceux qui résisteroient , vendre les autres à l'encan, et le mettre en prison lui-même , pour lejeserver au jugement d'Ebroïn. Mais saint V ilfrid lui parla si fortement , qu'il le réduisit a lui demander pardon. Il acheva heureusement son voyage , et arriva en Angleterre.
Cependant , en France , la vengeance divine éclata sur Ebroïn (2). Trois ans après la mort de saint Léger, c'est-à-dire en six cent quatrevingt-un , un seigneur , nommé Hermanfroy, qu'il avoit dépouillé de ses biens, et qu'il menacoit encore de mort , le guetta un dimanche avant le jour ; et , comme ilsortoit de sa maison pour aller à matines , il lui déchargea sur la tète un si grand coup d'épée qu'il en mourut. On voit par cet exemple qu'en ce temps-la les plus grands seigneurs , les plus occupés et les moins pieux, ne se dispensoient pas d'aller aux offices publics , même de la nuit.