XXXI. Condamnation de Forraose
Dès le mois de février de cette année, huit cent soixante-seize, le pape se plaignit à l'empereur Charles de Grégoire, nomenclateur de l'église romaine, et de George, son gendre (2). Le nomenclateur étoit un officier qui appeloit ceux que le pape inviloit à manger , et écoutoit ceux qui lui demandoient audience. Celuici étoit fils de Théophy lacté , qui avoit possédé la même charge. Le pape, étant donc informé que Grégoire et son gendre «voient conspiré contre lui et contre l'empereur , lui en porta sa plainte, puis les fit citer le dernier jour de mars, pour se venir défendre à im certain jour. Ils répondirent honnêtement, et promirent de satisfaire le pape ; mais ils différèrent de jour en jour, sous prétexte de maladie, espérant cependant faire mourir le pape avec ceux qui lui étoient affectionnés, ou faire entrer dans Rome les Sarrasins. Mais, voyant que le pape étoit sur ses gardes et que le jour de leur jugement approchoit, ils se joignirent à Formose, évêque de Porto, Etienne, secondicier, Sergius maître de la milice de Constantin, fils du nomenclateur , qui n'avoient point encore été cités parle pape, mais qui avoient toujours été ennemis de l'empereur , et s'étoient toujours opposés à son élection.
Ils sortirent tous de Rome pendant la nuit, par la porte de Saint-Pancrace, dont ils avoient défausses clefs, et qu'ils laissèrent ouverte, quoique les Sarrasins courussent partout aux environs ; et ils emportèrent avec eux tous les trésors de l'église. Le pape envoya chez eux deux évêques , à qui leurs gens dirent qu'ils ne savoienl où ils étoient allés. On remit leur jugement à unaulrejour ; et, après les avoir encore fait chercher juridiquement, le pape assembla son concile dans 1 église de Notre- Dame-des-Martyrs, aujourd'hui la Rotonde , où, après la procédure régulière , il prononça celte sentence contre Formose (3) :
Formose, évêque de Porto, ayant été eqvoyé en Bulgarie par notre prédécesseur Nicolas, d'heureuse mémoire, sut tellement gagner, par ses artifices, lesprit du roi nouveau baptisé , qu'il l'engagea , sous de terribles serments , à ne jamais demander au saint-siège d'autre évêque, lui vivant: et de son côté il promet, par des serments semblables , de retourner au plus tôt trouver ce roi, et obtint de nous la permission , les lettres et les secours nécessaires pour ce voyage. Depuis longtemps il s est efforcé par brigue de passer d'un
(i) Joan. Ëpist. 310.
(3) Sup. 1. U, n. 54.
HISTOIRE DU CHRIST1AJ!^ISME
moindre sîége à un plus grand , c'est-à-dire au siège de Kome ; et maintenant il a abandonné son diocèse sans notre permission , est sorti de Rome, et a conspiré avec ses fauteurs contre le salut de Tétat et de notre cher Gis Charles , que nous avons élu et ordonné empereur. C'est pourquoi , si dans dix jours, c est-à-dire le vingt neuvième d'avril de cetle iadiction neuvième, il ne se représente pour nous satisfaire , nous ordonnons qu'il sera privé de toute communion ecclésiastique. L'ordonnez-vous aussi? Tous répondirent : Nous l'ordonnons Et si dans quinze jours, c'est-àdire le quatrième de mai prochain , il ne se présep'e pour nous satisfaire . nous le jugeons dépouillé de tout ministère sacerdotal. Le jugez vous aussi ? Tous répondirent . JNous le jugeons. Et s'il ne se représente dans vingt jours, c'est-à-dire le neuvième de mai , ou s'il cause du trouble dans l'église , et prétend revenir contre notre présente sentence , qu'il soit anahématisé, sans espérance d'absolution.
L** lecteur prudent doit suspendre son jugement sur les crimes dont Formose est chargé dans ce jugement prononcé par défaut : la suite fera voir qu'il passoit pour un évéque de grande vertu, et on peut croire que S(m plus grand crime éloit de ne pas approuver l'élection de Charles le chauve pour l'empire.
Le pape prononça une pareille sentence contre Grégoire, nomenclateur , comme ayant deshonoré l'Eglise pendant prés de huitanspar ses parjures , ses fraudes , son avarice , ses rapines: ayant brigué le souverain pontificat, s'étant rendu coupable, tant contre remp<Teur Charles que contre le pape , de plusieurs chefs qui furent lus publiquement : ayant promis de se représenter et de restituer ce qu'il avoit pris aux églises et à d'autres : et s'étant enfui de Kome en fraude pour éviter le jugement , et conspirer contre l'état et l'empereur. La même sentence comprenoit Etienne , secondicier , frère de Grégoire , comme coupable d'avoir pillé et dépouillé plusieurs é lises: George, gendre de Grégoire, accusé d'adultère, d'homicide , et particulièrement d avoir pillé le trésor du palais de Latran : Sergius, maître de la milice, et Constantine, fille de Grégoire, accusés aussi de divers crimes qui font voir la corruption qui régnoit à Rome , même dans les familles des papes : car Grorge avoit épousé la nièce du pape Benoit , qu'on l'accusoit d avoir tuée ; Sergius avoit épousé la nièce du pape Nicolas, ot l'une et l'autre avoit enrichi son mari. Tous cvs accusés étoient ex communies après les dix jours, et après les quinze anathématisés à jamais.