CHAPITRE VIII
Le Mouton espagnol
L'expérience démontre qu'aux pays à culture intensive appartiennent les races à viande: au système pastoral, les races à laine fine; aux situations intermédiaires, les races qui réunissent, dans une moyenne mesure, les deux aptitudes.
En général, le mouton doit être exploité, à la fois, pour sa laine et pour sa viande.
Les premiers éleveurs espagnols n'ont pu être guidés par ces considérations. Leur mouton semble né de heureux hasards plus que de tout raisonnement basé sur des faits acquis.
On a parlé de moutons anglais envoyés en Espagne, en 1399, comme une portion de la dot de la hlle de John de Gaunt.
D'après Pline et d'autres écriv^ains anciens, l'Espagne possédait, avant l'occupation romaine, des moutons réputés pour leur laine line.
Il ne faut pas confondre le mouton ordinaire ou ancien espagnol avec le mérinos. Suivant les saisons, le premier descendait de la montagne dans la plaine, ou allait de la plaine à la montagne; le second se cantonne dans les lieux bas et fertiles.
Le mot Mérinos aurait difierentes sources.
On le fait dériver de Lnri, fameuse race de Palestine, ou de Marino (outre mer), parce qu'une tradition dit qu'il fut apporté, d'Angleterre en Espagne, sous Henri IL
Les troupeaux étaient soumis à des règlements sévères qu'il serait oiseux de rappeler.
C'est en mars que l'on coupe les cornes des jeunes béliers ainsi que la queue, à cinq pouces de sa naissance. Alors aussi, on les marque au nez, d'un fer chaud.
Le commerce des mérinos est centralisé à Ségovie, autrefois la capitale des manufactures lainières.
Gela ne dura pas, car lors de l'installation des machines, les tisseurs à la main détruisirent les usines, et les capitalistes cherchèrent d'autres lieux plus propices à leurs travaux.
La rivière Eresma, près de Ségovie, facilitait, par son eau douce, le lavage des moutons. Un ouvrier en tondait 8 ou 10 par jour.
La laine, triée par les reclbidores, était mise en tas; la partie inférieure, las carda.>, ne faisait pas partie de la J0i7a (masse) qu'on vendait immédiatementou que l'on envoyait au lavadero (laveur).
Le produit de la laine espagnole était, au xvi^ siècle, de 7.000.000 de livres; au commencement du xvii« siècle, de 4.000.000 de livres ; en 1807, de 5.000.000 de livres.
La laine des moutons des autres stations donnait 8.000.000 de livres.
Les progrès du troupeau rencontrèrent quelquefois des difficultés considérables. Ferdinand, roi de Portugal (1340-1383), qui porta trois fois la guerre en Castille (1309, 1372, 1381), avec l'aide des Anglais, s'opposa au libre parcourset voulut que tout possesseur de moutons s'engageât à cultiver une certaine portion de terre, sous peine de perdre son troupeau,
Don Gasp. Melchior de Jovellanos, homme d'Etat, légiste et littérateur (1794-1812) dit, dans un mémoire adressé au roi : « Les propriétaires de moutons jouissent d'énormes prérogatives. Ils ont non-seulement accaparé 'la terre, mai^ils éloignent les cultivateurs des champs les plus fertiles. C'est ainsi qu'ils ont ruiné l'agriculture, dépeuplé le pays ».
Les pâturages d'été se trouvaient sur les montagnes de Léon, de Castille, Soria, Ségovia, Guencas, Burgos, Aragon, Navarre, Albaracia, Asturies et Galicie.
Les pâturages d'hiver étaient en Estramadure, en Andalousie, dans la Manche, les plaines de Castille, de l'Aragon, les royaumes de Valence et de Murcie, ainsi que près de Cadix.
Les bergers commençaient leur apprentissage à l'âge de 6 ou 7 ans, sous la direction du rabadan, c'est-à-dire l'homme immédiatement au-dessous du ??iaî/o?'«/. Ils étaient ordinairement aussi ignorants que superstitieux, très crédules et obligés d'aller à la messe, chacun à son tour, et à confesse une fois par an.
Les apertadores (trieurs) faisaient un apprentissage de cinq années.
La première qualité de laine portait la marque R, la seconde F, la troisième T et la quatrième K. La laine d'agneaux s'appelait A.
Le mérinos est décrit comme ayant de longues jambes et des os fins, le poitrail lourd. Les cornes des mâles sont relativement grandes et courbées. La tête passablement iorte avait le front assez bas.
Le mâle et la femelle portaient, au front et sur les joues, une certaine quantité de poils.
On considérait la race comme vorace avec une tendance à avorter ou à rester stérile. Les brebis ayant peu de lait ne se montraient pas très bonnes mères.
Ce mouton n'a pas été exporté seulement en Angleterre ; dès 1723, la Suède en prit une certaine quantité. En 1764, 65.000.
Bischolf dit que, malgré la rigueur du climat, la race y prospéra conservant sa forme et sa toison originelle, sans rien perdre de son poids ou de la douceur de sa laine.
Le Danemark en eut 300, en 1780, qu'on plaça à Esserum, près de Copenhague. En 1797, on en introduisit 3.000 autres. Depuis, les descendants de ces moutons donnent une excellente laine.
L'expérience ne réussit pas si bien en Hollande à cause de l'humidité du climat.
La Saxe eut deux périodes d'importations : 1765 et 1778. L'Electeur acheta 100 béliers et 200 brebis dans l'année 1765, au roi d'Espagne. Ces animaux prospérèrent plus en Allemagne qu'en Espagne.
Sur le marché de Londres, en mars 1832, la meilleure laine de Saxe obtenait de 4 sh. à 6 sh. 6"' par livre, tandis que la meilleure laine d'Espagne, de Léon, ne se payait que 2 sh, à 2 sh. 9''. On trouvait que le mérino gagnait à être éloigné de son pays natal. Toutefois on crut reconnaître que, en Saxe, le mouton perdit un peu de son poids et sa laine un peu de sa linesse.
Les autorités prussiennes défendirent, en 1719, l'importation et le port des vêtements étrangers et des lainages venant du dehors. Par ordre royal, en 1723, tous les ministres luthériens parlèrent, dans leurs temples, de l'élevage des moutons, du lavage et du triage de la laine.
L'année 1804, vit introduire dans le pays, 1.200 mérinos d'Espagne de choix. Le succès fut tel que, en 1843, on déclare que 4.000.000 de moutons étaient égaux en qualité à ceux d'Espagne.
Le premier essai remonte à Frédéric le Grand (1786), mais, en celte époque troublée par la guerre, le résultat ne fut pas très satisfaisant.
Les plaines de la Hongrie étaient splendides pour cet excellent animal, mais on dût, à cause du Iroid, renfermer les moutons l'hiver et les nourrir d'herbes sèches. Un grand propriétaire de moutons, ayant demandé au prince Esterhazy, s'il avait autant de moutons que lui, le prince avoua qu'il possédait 250.000 mérinos.
C'est en 1775, que 300 moutons espagnols furent introduits dans la ferme impériale de Hongrie.
L'Irlande, au climat inhospitalier, n'avait pas, en 1703, moins de 279.812 moutons de toutes sortes. Les moutons espagnols importés en 1756, ne réussirent pas. Les soins firent probablement défaut, mais le voisinage du Gulf stream a toujours causé beaucoup d'humidité.
Un second essai (1808) donna de bons résultats. On voyait, sur les hauteurs, l'été, des bètes à laine T{u'on tenait enfermées l'hiver.
La Russie a été une contrée très importante par le nombre de ses moutons, mais ses glaces et 'ses rigueurs ne favorisaient pas les pâturages. Les magniiiques steppes du sud convinrent au mouton espagnol.
Un émigré français, RouvLer, eut l'idée de demander à l'Empereur, une large concession de terrain qui lui fut accordée. Mais alors, les dejx gouvernements n'étant pas dans les meilleurs termes, l'Espagne refusa la sortie des moutons, Rouvier, usa d'un stratagème ; il obtint 80 moutons espagnols qui furent partagés, par moitié égale, entre l'Empereur et lui. Ainsi commença une grande fortune.
L'Italie fut longtemps une contrée pastorale. Les Apennins offraient d'excellents pâturages, une grande partie de l'année ; les moutons en descendaient à une certaine époque et trouvaient de l'herbe dans les plaines où la végétation avait beaucoup souffert au temps de la canicule.
Les Abruzzes, l'Apulie, la Galabre étaient les principaux centres. Des mesures légales favorisaient l'émigration d'une place à l'autre suivant la saison.
La France a apprécié le mérinos, puisque Louis XVI en dota Rambouillet dont la réputation s'est étendue au loin . Napoléon par des importations de moutons d'Espagne, a augmenté la richesse ovine de la France. On estime à 200.000 le nombre des moutons espagnols ayant traversé les Pyrénées.
Les premiers moutons de cette origine arrivèrent en 1776.
Dix ans après, Rambouillet reçut 367 béliers. Perpignan, Pompadouret Alfort en eurent un certain nombre.
Les succès de Rambouillet s'expliquent par le nombre des béliers qui en sortirent pour être envoyés dans les plaines de l'Australie.
L'Inde a reçu ses premiers mérinos en 1796, malheureusement on les plaça sur le versant méridional et sur le versant occidental des Monts Himalayas, où ils souftVirent et moururent. Depuis, surtout à partir de 1836, d'autres, mis en pâturages plus secs, ont prospéré.
Les mérinos ont aussi réussi sur les plateaux de Mysaore, de Deccan, Poona, Salem, Coimbatoreet les collines Neilghiri. Quelques moutons furent tirés du Gap, de plus nombreux de l'Australie.
Le Gap de Bonne Espérance éprouva de grandes difficultés à se procurer le mouton favori. Les Bœrs hollandais tenaient beaucoup aux Fat tails (mouton à queue charnue) quoiqu'ils portassent, non de la laine, mais du poil.
Lord Somerset, gouverneur du Gap, obtint du célèbre troupeau de Lord Western, quelques spécimens qu'il envoya à la ferme du gouvernement, à Groote Point. Depuis, le mouton de Rambouillet est devenu familier aux éleveurs du Cap.
Les colonies espagnoles eurent de bonne heure le mouton mérinos, quoique les conquérants y eussent trouvé une bête à laine indigène.
La variété européenne se développa si rapidement au Pérou, de 1580 à 1600, que le prix de vente fit négliger l'élevage. Le mouton espagnol s'y développa d'une manière sensible. Le Vicana avait une laine rougeâtre ; celle de l'espagnol-péruvien avait une laine clair-semée dont le brin atteignait quelquefois douze pouces. Cette race fut envoyée au Chili.
Le ChUiheuque ou mouton indigène du Chili, a les jambes et le cou longs. Sa longueur atteint six pieds et sa hauteur quatre. On s'en sert comme de bête de somme.
Le mouton des montagnes a chair agréable et bonne laine ; celui qui vit plus bas est moins bon de viande ; sa laine est grossière.
Les Andes ont un produit croisé, mouton et chèvre, qui atteint une grande taille.
Le vrai mouton espagnol du Chili est remarquable par sa force et son poids ; il peut donner de 12 à 16 livres de laine.
C'est au D"" Livingston que les Etats-Unis sont redevables du premier mérinos, car, en 1803, il y introduisit les deux premières paires de moutons espagnols.
Ayant lu que Ximenès, le Bismarck espagnol du xvi^ siècle, renouvela les troupeaux de son pays par des croisements, avec des moutons du rivage africain, et que l'oncle de Columelle croisait des béliers d'Afrique avec des brebis de Tarente, le D"" Livingston arriva à cette conclusion : « Il est très probable que l'Espagne doit sa race de moutons mérinos au croisement des bêtes à laine de ce pays avec celles de la Barbarie ».
En 1823^ les Etats-Unis envoyèrent, à Londres, 30 livres de laine fine. Le mouton saxon parut en 1826. En 1840, on comptait de toutes races, 19.311.374 moutons, donnant seulement 35.802.114 livres de laine.
Le Canada, depuis 20 ans, a sensiblement grossi la quantité de laine fine obtenue de ses troupeaux, malgré l'inclémence des saisons, mais ce pays exporte beaucoup de viande. On n'y épargne aucun sacrifice pour l'amélioration du mouton, mais cette amélioration n'a pas pour objectif la viande seulement.
L'Angleterre a été, plus longtemps que ses voisins du continent, à faire connaissance avec le Mérinos dans un but pratique, quoiqu'on dise que Henri YIIl obtint, de l'amitié de Charles V d'Espagne et d'Allemagne, environ 3.000 moutons de la péninsule.
Une autre tradition attribue l'introduction de ce mouton en Angleterre, à George III (jui aimait à être appelé le « Fermier George ».
A la demande du roi, Sir Joseph Banks surveilla le troupeau royal espagnol. Ce vieux compagnon du Capitaine Cook vendit les moutons de sa propriété (Outlands estate, Lincolnshire) et en 1797, les remplaça par les bêtes à laine étrangères.
On a enregistré ceci : la laine qui, en 1796, se vendit 2^'' la livre, obtint, l'année suivante, 2*^'' 6''.
En 1798, il classa sa laine, suivant la méthode espagnole, en trois (jualités : toreros (la plus commune), finas (la moyenne), ra/finas (la prime), dont il obtint: 2^ 6^, 3^ 6*^ et 5*''. ■ En 1801, les prix furent : 1« 9^ — 3^ 6'i — 5* 6'i ; » 1805, » is 9^» — 3^ 6'» -^ 5^ 9*' ;
» 1804, sans triage, il avait obtenu : 4^ 6'' .
Une vente aux enchères d'une portion du troupeau royal se lit, en août 1804, sous la direction de Sir Joseph même. Sur 45 lots, le Capitaine Macarthur, le iouda.ieuv du sguating australien (l), acfpiit quelques beaux béliers et même des brebis pour sa ferme de New
(1) Le squateur s'éta])lit sur des terres qui ne lui appartiennent pas.
South Wales, aux prix de H, 15, 16, 21, 22 et 27 guinées (de 290 fr. à 710 fr.).
Banks se déclara satisfait car, en contrat privé, on n'avait obtenu que 6 guinées (160 fr. env.). Sa conviction était que le mouton mérinos s'améliorait encore.
Dans une lettre du 6 février 1842, Lord Western, qui contribua à l'introduction du mérinos en Australie, déclare que son premier troupeau eut pour origine un don de George III (40 brebis).
En Angleterre, l'implantation du mérinos a toujours rencontré de grandes difficultés, parce que l'on considérait la production de la viande comme le premier résultat à atteindre.
Pourtant, certains éleveurs anglais s'imposaient des sacrifices, puisque, en 1805, à une vente de 17 béliers et de 21 brebis, on obtint un prix moyen de C 30. Un bélier obtint i: 74,17*ï». En 1811, un autre bélier fut adjugé 173 guinées (4580 fr.).
La. Merino Society fondée en 1811, sous la présidence de Sir Joseph Banks, ne put faire accepter volontiers l'animal en Angleterre. Voici l'opinion de .Jouatt, la plus grande autorité concernant la race ovine : « Le public a décidé qu'on ne peut faire de changement important et durable dans les races de moutons anglais, au moyen du mérinos, sans s'exposer à des pertes considérables ».
De l'essai tenté, en Irlande, en 1810 et en 1820, il n'y a plus de trace.
Le chroniqueur Walsingham parle d'une importation de moutons espagnols, par voie de France, dans le Northumberland; il en résulta une maladie qui, durant 28 ans, causa dos pertes énormes dans les troupeaux de l'Angleterre.
Eu définitive, le régime économique de l'Angleterre, ne fut pas favorable à l'importation durable des moutons espagnols; c'est pourquoi les éleveurs anglais préfèrent ne s'occuper cpie de leurs propres races.
Quoiqu'il en soit, on peut affirmer que le mérinos espagnol a rendu de grands services en aidant à la transformation de très nombreuses races ovines de l'Europe, de l'Amérique et de l'Océanie.
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