CHAPITRE V
L'Instîtut technique de Roubaîx
Cet établissement est l'œuvre d'un homme de bien aimant sa profession et comprenant la portée d'une entreprise à laquelle il a consacré sa vie. L'abbé H. Vassart, nous écrivait : « Votre belle thèse sur la nécessité de l'éducation technique pour les progrès de l'industrie textile a été la pensée dominante de mes 40 années d'enseignement industriel. Je crois être arrivé à faire, de l'Institut technique, un type supérieur par l'outillage, par l'orientation de nos cours théoriques et pratiques, et par l'ensemble de nos services généraux. Pour arriver à ce résultat, il a fallu pour ainsi dire soulever une montagne de difficultés. »
Fondé, en 1895, par Vinitiative privée, l'Institut technique s'est donné pour but de former, pour la direction des usines, dans les différentes branches de l'industrie textile, des hommes de devoir, àQ justice, de travail, de progrès.
Cet enseignement spécial a cinq branches importantes :
l'' La Section de filature s'occupe des matières premières, de peignage au point de vue mécanique et chimique, puisque le désuintage, le dégraissage, l'ensimage, le lissage (dégraissage ou épuration des rubans de peigné) constituent des opérations qui veulent être parfaitement faites; le montage des machines, leur réglage méthodique, les fonctions des engins ou pièces diverses, le travail général exigent un coup d'œil, une habileté manuelle, un esprit d'observation exercés.
Qu'il s'agisse de la laine ou du coton, les principes ne diffèrent guère, mais les applications veulent des hommes experts. Le retordage semblait chose élémentaire, facile ; pendant plusieurs années, on l'a cru, et il a été prouvé qu'en cela encore, le génie humain était pour beaucoup dans la réussite de l'industriel qui doit pouvoir dessiner ses machines atin d'en calculer scientifiquement les mouvements.
2° La Section de tissage a deux branches, l'une industrielle, l'autre artistique.
Lorsqu'on connaît les hls et leur numérotage, il faut savoir les faire passer sur l'ourdissoir; depuis le piquage du carton, jusqu'au battement régulier de la chasse du métier à la main, ou au mouvement incessantdu métier mécanique, il y a l'épaisseur d'une expérience habile sans laquelle le travail est imparfait et coûteux. Deux ouvriers d'habiletés diff'érentes obtiennent des productions de quantité et de perfection différentes.
S'il s'agit du Tissage artistique, la difficulté augmente.
Le dessin d'ornement et la composition décorative exigent une application d'un ordre supérieur; c'est pourquoi les ouvriers d'art obtiennent l'exemption de deux années de service militaire Ceux qui connaissent l'admirable inv^ention de Jacquard et qui peuvent lire, sur
un cartoH percé de trous, le chemin à parcourir par le fil, à travers la chaîne, comprennent toute l'utilité d'un enseignement absolument technique.
L'épanouissement du genre est la tapisserie des Gobelins, mais, du simple tissu à cette meveille, il y a la durée d'une instruction qui, corrime toutes les connaissances parfai- . tes^ se perfectionne jusqu'à la mort, sans s'achever jamais.
Il faut ces deux bras, tissage industriel et tissage artistique, à l'industrie de Roubaix dont l'initiative est ingénieuse, la tâche sans borne, la perfection intangible.
Roubaix est la cité merveilleuse. Avec une habileté dont on n'a pas l'idée, quand on ne connaît pas bien son existence, ses ouvriers-artistes trouvent presque instantanément l'application des matières textiles les plus différentes ; et, non seulement ils réussissent à les soumettre à un travail ingénieux, mais à leur donner la beauté que l'art réserve aux choses de valeur.
Retirez, à ces ouvriers-artistes, l'habileté technique, et les articles attendent indéfiniment une transformation qui fasse valoir leurs qualités.
Celui qui a pu obtenir, par croisement, une toison améliorée, n'a pu jouir.du fruit de sa conquête que grâce à l'industriel expérimenté, habile à préparer la laine sans la feutrer, à la peigner sans déchet coûteux, à la filer, de façon à en rendre l'usage universel; à la tisser, pour l'appliquer à tous les besoins de l'humanité.
Il est impossible de pénétrer dans une école technique sans avoir la vision de tout cela ; c'est pourquoi nous pensons que son influence intellectuelle et mécanique est déjà un grand bienfait.
3^ Tout teinturier digne de ce nom doit être chimiste. S'il n'est qu'un manipulateur de mordants et de colorants, il ne mérite que l'épithète de barbouilleur. Non seulement le inordançage varie suivant les substances, mais il demande des doses proportionnelles qu'un praticien instruit peut seul fixer.
On ne sort pas un tissu d'un bain, sans l'exposer à des irrégularités de teinture ou de nuance résultant d'accidents imprévus. L'homme répare les fautes commises; le barbouilleur les subit.
Aujourd'hui, que l'industrie lainière se plait à imiter les nouveautés si délicates des soieries, tout comme l'industrie du coton imite celle de la laine ; celle du fil de lin celle du coton, il faut des nuances d'une délicatesse et d'une vivacité fort grandes, qu'il n'est pas donné à tout le monde de faire vivre.
Un teinturier capable peut être un savant ; il devient un artiste avec le développement de son goût et de la pratique ; si son idéal repose sur des combinaisons matérielles dont la chimie a le secret, il se vivifie par l'étude des choses naturelles à imiter et des efforts à obtenir.
Le temps n'est plus où une cuve suffisait. Pour le chinage, les vigoureux, les impressions, il y a un machinisme qui se perfectionne chaque jour.
On n'a pas toujours su teindre la laine peignée, quand cela semble si facile aujourd'hui.
A Roubaix même, nous avons vu, il y a 35 ans, briser, en morceaux d'un ou de deux mètres, des rubans (pie le gill-box réunissait après teinture. La filature, qui venait ensuite, laissait, dans le fil, des irrégularités connues sous le nom de pointes. Ces passages plus maigres, moins solides, occasionnaient, au tissage, une perte de temps considérable; les chaînes étant moins résistantes.
Depuis, par compression, on a trouvé le moyen déteindre parfaitement les bobines de peigné et les filés.
Les matières chimiques, employées en teinture, sont en si grand nombre, qu'un chimiste seul peut les faire valoir tour à tour, aussi les écoles techniques allemandes. et anglaises veulent-elles que les manipulations soient la base de l'étude technique.
A Roubaix, il en est de même. Les programmes des cours sont intéressants à étudier sous ce rapport.
4° Tout moyen mécanique repose sur une théorie scientifique. Quand Archimcde disait : Donnez-moi un point d'appui, je soulèverai le monde, il expliquait un problème que tout mécanicien doit résoudre à chaque instant.
Quand une roue en commande une autre, il faut qu'on sache bien la distance qu'elles parcourent. Un engrenage se raisonne, la production d'un effet nait d'une cause, la rotation d'un cylindre est calculée, le cercle excentrique a sa raison d'être, le contrepoids est d'une puissance dont il faut tenir compte. Tout se règle et se calcule, avec une précision telle que le mécanicien fait faire, à la machine-outil, des merveilles d'adresse, de rapidité et d'économie indicibles.
L'industriel non mécanicien est incomplet. Il faut savoir distinguer, raisonner, appliquer. Bien souvent, l'ouvrier trouve d'excellentes choses, mais il est inhabile à les rendre pratiques. Le patron-ingénieur réalise le rêve du travailleur et invente un moyen ou une machine.
La pratique est indispensable, car il est une manière de se servir d'un outil qui n'appartient pas à tout le monde. C'est pourquoi l'école technique a tous les genres de moteurs, toutes les machines-outils, tous les modèles, tous les instruments, ce qui permet, aux élèves, de se familiariser avec un ensemble de choses qu'ils ne connaîtraient jamais autrement.
50 L'Électricité sera, dans ses applications, très probablement, la merveille du xx^ siècle. On le pressent et l'on se préoccupe moins de l'épuisement possible des gisements de houille. Le mouvement est coûteux, mais on l'obtient par les chûtes d'eau, le cours des rivières et des fleuves. Les piles, les accumulateurs, les dynamos, avec lesquels on se familiarise, n'ont plus rien qui efïVaie. La lumière brille, la force se transmet à longue distance, la voix humaine se fait entendre d'un bout à l'autre de la France.
Chaque jour amène des découvertes inattendues.
On ne sait pas encore quel parti tirer de la chaleur du soleil, mais il est évident que cet inépuisable réservoir de chaleur et d'électricité sera un jour mis à contribution aussi bien que le flux et le reflux de l'Océan.
Rien n'est intéressant à étudier comme l'amphithéâtre d'une école technique, sur les bancs duquel s'assoient des jeunes gens avides de connaître. C'est un monde en formation. Ces esprits déjà réfléchis sont la terre meuble où l'on jette la bonne semence. Le milieu est favorable à l'éclosion du germe ; l'air ambiant est fortifiant. Tout appelle le succès.
6» La Section commerciale n'est pas moins utile. Ce qui a surtout manqué, aux commerçants de la deuxième moitié du xix'' siècle, c'est l'ensemble des connaissances commerciales. Il est plus facile d'édifier une fortune que de la fixer ou de la retenir, parce que le succès cause des éblouissements, des enthousiasmes pernicieux.
L'habileté d'un négociant consiste à voir une affaire dans ses résultats, avant même de la traiter; cela implique : savoir pratique, prudence, mesure, opportunité, sagesse.
Pour bien se posséder, un homme d'affaires doit pouvoir raisonner de tout, voir son droit, connaître tout ce qui concourt au succès, non seulement en sa propre langue mais dans celle de ses correspondants.
Il ne peut rester enfermé dans son comptoir, mais il va au-delà des frontières de son pays, calculant les chances que lui laissent les tarifs des douanes et les conventions commerciales internationales.
En un mot, on peut dire que l'École technique complète l'homme qui se livre au commerce et à l'industrie.
En nous exprimant ainsi nous ne cédons pas à un enthousiasme fantaisiste, mais nous songeons au musée que l'Institut roubaisien a formé de tant de choses.
Quoi de plus intéressant qu'une ruche où travaillent et où se transforment les hommes de l'avenir ?
Les amitiés qui naissent en semblable milieu, créent, pour l'avenir, des points d'attache précieux, des amitiés Ibrtes'et durables, un concours de connaissances et d'aflaires extrêmement utile.
Un écrivain distingué, qui s'est occupé, avec tact et justice, de l'Institut technique roubaisien, en comprenait l'enseignement techique ; de là cette appréciation : « Toutes les écoles, en France, répondent à des conceptions plus théoriques que pratiques ; elles forment une génération de parleurs qui veulent gouverner l'industrie et réglementer le commerce, sans souci de la compétence, et une autre génération plus nombreuse encore de fonctionnaires qui n'ont pour idéal que de s'asseoir sur la chaise et que de dormir sur l'oreiller de l'État. »
Cet écrivain rapporte le mot de Guillaume II vantant les Technishe Hochschiile (hautes écoles techniques) et affirmant qu'elles font la grandeur de l'Allemagne.
Quand l'Angleterre a des écoles techniques s'appliquant à 90 professions différentes, et des instituts où l'on forme des professeurs pour les écoles techniques, nous devons avouer que la France est loin d'avoir compris encore ce que l'on peut tirer d'établissements ayant la mission de perfectionner, de développer les industries pour lesquelles ils sont créés.
A ce point de vue, l'entreprise et l'initiative, la persévérance et l'énergie de l'abbé H. Vassart, constituent un bon exemple et un mérite exceptionnel.