CHAPITRE XII
Apprêts des Tissus
(Foulage, Lainage, Tordage, etc.)
Lorsqu'une pièce de drap tombe du métier à tisser, elle a une longueur et une largeur bien dillerentes de celle qu'elle conservera en fini. Pour l'amener à ce dernier état, on lui fait subir différentes opérations qui constituent les apprêts.
Les fibres de la laine ont la propriété, sous Faction. de pression et de frottements qu'on leur fait subir, de s'enchevêtrer, de se lier entre eux, à tel point qu'ils forment des masses compactes et qu'il n'est plus possible de les séparer sans les rompre.
Les étoffes soumises à ce feutrage se rétrécissent et se raccourcissent ; en même temps, elles augmentent d'épaisseur et de force. C'est ainsi qu'elles prennent un aspect et un toucher particulier.
Le foulage se lit primitivement en piétinant sur l'étoffe chiffonnée, dans un réservoir formant cuvette et rempli d'eau savonneuse additionnée d'une argile très tine et grasse dite terre à foulon.
Lorsque le machinisme le permit, on soumit l'étoffe à fouler à l'action de pilons ou de maillets cannelés à leur partie inférieure. Cette disposition avait pour but de fouiller la pièce soumise au travail, de façon à déplacer sans cesse la partie touchée par le marteau.
Ces maillets pouvaient avoir de 40 à 50 centimètres de hauteur et de 20 à 25 centimètres carrés à la base. Leurs manches, sur l'extrémité desquels agissait une roue dentée, so levaient et s'abaissaient régulièrement frappant l'étoffe, c'est-à-dire la feutrant, la foulant.
Le progrès des choses a fait modifier tout cela.
Des machines reposant sur le même principe, sont moins encombrantes que celles d'autrefois ; on effectue même actuellement le foulage en faisant passer la pièce, rassemblée en une sorte de boudin, par un anneau entre deux cylindres fortement pressés les uns contre les autres, qui la compriment énergiquement, puis dans un conduit dont elle ne peut s'échapper qu'en refoulant une espèce de sabot qui oppose, à sa marche, une forte résistance.
Les pressions données transversalement et longitudinalement déterminent le foulage qui.s'évalue par le retrait qu'éprouve la pièce et qu; peut atteindre jusqu'à 30 °o dans.les deux sens. .- ,
Au cours de l'opération, on s'assure de sa marche en mesurant plusieurs fois sa largeur. Le praticien est habile à apprécierj par le toucher, le degré de feutrage atteint. ; . ,^. -,
La Maison Grosselin Père et Fils, de Sedan, frappée de l'irrégularité qui résultait pour le tissu, du foulage au moyen de maillets, établit des fouleuses perfectionnées.
Le premier modèle date de 1881 ; il est à maillets actionnés par ressorts d'acier et à réaction instantanée ou par ressorts pneumatiques.
Ce n'était pas encore la perfection. Outre que le foulage présentait des irrégularités, les ressorts d'acier cassaient au bout d'un certain laps de temps. D'un autre côté, les ressorts pneumatiques étaient d'un fonctionnement délicat nécessitant beaucoup de soin et d'entretien.
Le problème à résoudre restait le même : douceur de marche, régularité de foulage.
La nouvelle fouleuse à trois maillets, à marche symétrique, construite par MM. Grosselin, offre de très grands avantages, sur tous les systèmes connus.
La rapidité de la production est remarquable, la régularité du foulage est absolue. Ce résultat est dû à l'équilibre parfait réalisé dans le travail des maillets dont Tun, placé au milieu de la machine, alterne avec les deux maillets latéraux. La symétrie des actions évite le dérangment et l'enchevêtrement des pièces à fouler, dont on peut régler d'une manière précise et certaine, le degré de foulage sur les deux dimensions.
Le fonctionnement facile et parfait de la machine révèle, chez les constructeurs, une habileté technique qu'on ne peut trop louer.
Le lainage est l'opération que subissent les draps en sortant du foulage, alors qu'ils sont encore grossiers et raides, dans le but de réduire leur épaisseur et leur donner la souplesse et la douceur nécessaires.
Le foulage froisse les poils et les mêle en tous sens. Il faut tirer les filaments à la surface des étolfes, de manière à former sur celles-ci une couche de duvet homogène d'égale hauteur, recouvrant, autant que possible, les traces laissées par le croisement des lils au tissage.
M. L. Knab fait cette observation': « Jusqu'à présent l'opération du lainage s'effectuait exclusivement sur des machines à tambour de systèmes et de constructions diverses. Un constructeur, M. Martinet, a imaginé, comme principe nouveau de lainerie, d'adapter," à cette opération, le mouvement alternatif rectiligne ou curviligne.
(( Dans sa machine, le cylindre ou le tambour porte-rouleaux de certains systèmes particuliers est remplacé par des leviers garnis de rouleaux à leursextrémitéset animésd'un mouvement de va et vient curviligne, ce qui permet de traiter l'étoffe à poil et à contrepoil simultanément. On arrive, en outre, à lainer plus rapidement.
Il y a, dans chaque machine, deux ou quatre couples de cadres de rouleaux travailleurs garnis de chardon métallique en ruban. Le tissu entraîné régulièrement par des attracteurs, met lui-même en mouvement ces travailleurs et se trouve en moyenne une trentaine de fois en contact avec eux, à chaque passage, à cause du mouvement alternatif ».
L'ancienne laineuse, avec ses cadres à chardons provenant du midi (celui d'Avignon est le plus estimé) demandait une attention soutenue de la part de l'ouvrier. La qualité des chardons plus ou moins usés réglait le plus ou moins grand nombre des contacts. L'ouvrier toujours aux prises avec des objets humides, avait les pieds plus ou moins dans l'eau.
L'Exposition Universelle de 1900 nous permit de voir, sortant des ateliers de MM. Grosselin Père et Fils :
1° Une laineuse à 24 travailleurs^ à un seul tambour, lainant simultanément à poil et à contrepoil, avec énergie variable, pour draps et nouveautés;
2» Une laineuse à deux tambours de 24 travailleurs chsicun, lainant à poil et à contrepoil, soit un seul côté du tissu, soit les deux côtés à la fois, avec réglage variable de l'énergie des cardes, pour tissus de coton en tous genres ;
3« Une laineuse à un tambour de 15 travailleurs, dont dix à poil et cinq à contrepoil, avec réglage variable, spécial pour les draps lisses;
4° Une laineuse à 4 travailleurs (système Martinet), laïnant à poil et àcontrepoil, et fonctionnant, comme nous l'avons dit plus haut, par entraînement^ pour draps.
Cette exposition, fort intéressante, était complétée par une machine à aiguiser les cardes travailleurs, en pointes d'aiguilles. Ce nouveau modèle perfectionné est muni d'une brosse aiguiseuse et d'un appareil à monter les rubans de cardes sur les travailleurs.
Ces diverses machines ont complètement changé les conditions dans lesquelles le lainage se faisait autrefois et l'on s'explique très bien pourquoi certains établissements vieillis ont préféré disparaître plutôt que de se reconstituer avec un machinisme perfectionné donnant une production plus-considérable.
Vaiguisage joue, dans le lainage, un rôle aussi important que le choix d'une garniture de cardes dans la filature.
Suivant la nature des tissus à traiter et le genre de duvetage que l'on veut obtenir, on doit varier le numéro du fil de fer, d'acier ou de laiton, la forme du crochet, l'élasticité du tissu. C'est un point essentiel. Si l'aiguisage n'est pas parfait, le travail laissera à désirer.
La meule d'émeri laissant un morfii, sur la pointe des cardes, qui se courbe ou s'écrase en forme de crochet, MM. Grosselin ont obtenu l'aiguisage par le rodage des cardes l'une sur l'autre, rodage fait par voie humide avec l'aide d'émeri lin délayé dans l'huile.
C'est une application nouvelle du système d'aiguisage des lames de tondeuses qui ne pourraient pas couper sans être aiguisées par voie humide l'une sur l'autre.
Les laineuses Grosselin ont rendu de grands services à la fabrication de la draperie, mais elles ont puissamment contribué au développement de l'industrie cotonnière en Europe et en Amérique. De là, ces flanelles de coton si agréables et si utiles. Cette industrie est très florissante.
L'Extrême-Orient a aussi adopté ces machines si favorables au développement de sa production déjà énorme.
En Angleterre, le succès de la laineuse Grosselin a été constaté officiellement, et un arrêt de la Cour d'appel, de 1893, dit que, depuis son introduction dans ce pays, la production de la flanelle coton est cent fois plus considérable « the production has been a hundred times greater or more ».
La Tondeuse est une machine au moyen de laquelle on rase, sur les étoffes, les fllaments ramenés à la surface par la lainerie.
Le contact des lames parfaitement aiguisées et de l'étoffe est tel qu'on peut donner jusqu'à vingt coupes au même drap.
Le déchet ou bourre, qui en résulte, s'appelle tontisse.
Dès le xvii^ siècle, on l'a utilisée pour faire des tentures qui s'appelaient tenture de tondure ou de tontisse. L'Industrie du papier s'en sert pour les qualités veloutées.
MM. Grosselin se sont tout particulièrement appliqués à la construction des tondeuses, puisqu'en 1872, ils établirent la première tondeuse à double cylindre. Avant cela, la machine était beaucoup plus simple, et l'on tondait longitudinalement et transversalement.
L'expérience démontra qu'on ne produisait pas plus d'avaries avec deux cylindres qu'avec un seul. On remarqua même que le nombre des mauvaises chances était diminué parce que le tissu, à son passage, sous le second cylindre, se trouvait tendu et bien guidé.
Pour la même raison, le tondage à deux cylindres est plus régulier et plus parfait, aussi fut-il immédiatement adopté par MM. Balsan de Châteauroux, Normant Frères de Romorantin, Yarinetet Delhotel de Sedan.
MM. Grosselin ont aussi perfectionné ce type par un modèle à deux cylindres aussi, qui date de 1889.
De là aux tondeuses pour tissus de coton, de soie, il n'y avait qu'un pas. Il a été fran-
chi. Aujourd'hui, on tond mécaniquement : velours, tapis, toiles, aussi bien que les étoffes mérinos, les tissus pour robes et pour ameublement.
Une tondeuse d'invention plus récente (système Marchand et Grosselin) permet de tondre des articles de petites dimensions. On présente, à l'action des lames, dans tous les sens et très facilement, l'objet à tondre. On arrête tout mouvement au moyen d'une pédale.
Des dispositions spéciales permettent de soumettre au travail de cette machine : les chaussons, les bérets, les fez, la bonneterie dite orientale.
Aujourd'hui, nouveau progrès, on passe de la tondeuse à trois cylindres avec déboureur automatique, pour les tissus de laine peignée, les tissus de coton et la draperie.
Le Régit âge.
Après une première opération de lainage en écru, la plupart des tissus de laine et de coton subissent diverses manutentions (teinture, blanchiment, apprêts) qui détruisent en partie l'effet produit antérieurement par la machine à lainer. Il convient alors de démêler, peigner les filaments quelque peu feutrés ou collés par les bains divers que les étoffes ont subis. De là, suivant les phénomènes produits, la nécessité de coucher, de lisser ou de dresser verticalement les filaments.
Les draps sont généralement regités à poil couché, au moyen de laineuses à chardons végétaux ou par une machine spéciale qu'inventèrent MM. Yarinet et Delotel. Ce regitage se fait à pleine eau.
MM. Grosselin, au moyen d'une macto^ à ve/ot^fer, ont trouvé le moyen de traiter l'endroit à poil lisse ou couché, et l'envers à poil debout.
Le Veloutage a pour but de dresser verticalement tous les filaments qui se trouvent à la surface du tissu, que ce tissu soit de laine ou de coton.
Le tissu de laine se traite à frais.
Toutes ces machines venues successivement constituent un ensemble mécanique vraiment curieux, surtout si on le compare à ce qui existait en 1850. Celui qui a assisté à ces progrès successifs, ne peut qu'avoir une grande estime pour les travaux appliqués de constructeurs absolument dévoués à leur art, créant, pour les apprêts, des produits absolument nouveaux et à bas prix. Le bien-être général s'en trouve augmenté.
Un progrès déterminant une suite d'autres progrès, on doit encore, à MM. Grosselin Père et Fils, une machine à vaporiser, à brosser, à lustrer les tissus de coton, de même qu'une machine à épeutir, pour raser les nœuds et fils pendants des tissus.
Le fondateur de la Maison Grosselin était un homme calme, réfléchi, soucieux de bien faire et même de perfectionner sans cesse les machines sortant de ses ateliers, machines recommandables par leurs qualités spéciales et intrinsèques. Il a fait mieux que d'établir une industrie essentiellement utile et pratique; il a assuré, par l'éducation technique de ses collaborateurs, la suite des travaux allant toujours se perfectionnant.