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CHAPITRE XVI

Enquête parlementaire sur rindustrîe textile

Au cours de notre étude, nous avons fait connaître les réponses de Reims, Sedan, Fourmies^ Elbeuf, Vienne et Mazamet ; il importe d'y ajouter les appréciations du Nord, car le travail parlementaire n'aura de véritable sens que s'il expose la situation telle qu'elle existe.

La vitalité industrielle du Nord nous console des défaillances de certains autres centres ; car elle a, sur la marche sociale des choses, une influence fort grande. Nulle part on n'a plus osé, nulle part on n'a mieux réussi.

La situation même des villes industrielles est pour beaucoup dans le succès, aussi cette population toujours croissante, où se mêle l'élément belge, demande-t-elle qu'on s'occupe d'elle. De là, des questions économiques qui se doublent sans cesse de considérations politiques qui veulent être examinées.

Si le Nord n'avait que l'industrie lainière, il serait relativement facile de faire la part du plus ou du moins économique, mais l'industrie minière et l'industrie métallurgique, aussi bien que la vaste industrie des produits chimiques, jettent sur le marché du travail, une foule d'individus qui, faisant groupe avec les ouvriers des peignages, des filatures et des tissages, peuvent gêner considérablement la production dans son essor. De là, un grand danger.

La question est complexe. Si nous l'envisageons au point de vue particulier de la laine, c'est qu'elle nous offre l'occasion de comparaisons utiles aux villes nommées plus haut. Quant au reste, espérons que l'éducation aidera l'ordre et l'union à s'établir partout.

Tourcoing

Le rapport de M. Eug. Jourdain, président de la Chambre de Commerce de Tourcoing, porte sur l'application de la loi du 30 mars 1900, sur la limitation de la durée du travail dans l'industrie, dont la plus sérieuse conséquence est l'augmentation du prix de revient du produit fabriqué provenant du sursalaire, puisque, en autorisant l'ouvrier à travailler moins, la loi ne peut prétendre diminuer son salaire. « L'ouvrier a une arme pour lutter, la grève ; il ne manquera pas d'en user. »

« Dans les sphères gouvernementales, on a trop l'habitude de considérer l'industrie comme taillable et corvéable à merci, elle est atteinte plus que quiconque par l'impôt, sous

ses formes les plus variées, et trop souvent elle paie seule tous les frais de réformes démocratiques et sociales. »

On devrait voir, d'après l'opinion de M. Maxime Lecomte, sénateur du Nord, ce qu'est l'état du marché du monde, les conditions favorables à l'étranger et celles qui permettent, aux industriels français, de consentir les sacrifices nécessaires.

La production ne sera vraisemblablement pas diminuée suivant une progression mathématique à la durée de présence des ouvriers à l'usine, c'est-à-dire en passant de 12 lieures à 10. heures, pour fléchir de 20 ^/o, car une modification de l'outillage ou l'attention plus soutenue de la part de l'ouvrier peut arriver à récupérer une faible partie du temps perdu. Cependant la diminution de la production sera encore fort sensible.

Dans le peignage et la filature, la production est subordonnée à la marche du métier, donc la diminution est fatale. Un métier tournant 10 heures ne pourra donner la production de 12 heures. Si même il y a accélération des machines, à 5 ou 6 "/o? l'écart définitif sera encore de 14 à 15 V°.

En matière de tissage, les petits accidents de la marche ne permettent pas l'accélération possible et les évaluations les plus modérées fixent de 12 à 13 "o la diminution de production entre 12 et 10 heures de travail.

Ces diminutions de 14 à 15 «/o et de 12 à 13 % augmentent d'autant la part des frais généraux s'appliquant directement à. la marchandise, aussi la Chambre de Reims, dit-elle, en une enquête faite en 18Ul :

« Dans une filature de laine produisant annuellement, avec la journée de 12 heures, 10.925.688 échées, la production serait réduite à 9.104.740 échées, avec la journée de 10 heures soit 17 Vo de diminution.

(( Dans un tissage de 380 métiers, la production annuelle étant, avec le travail de 12 heures, de 7.932.214.824 duites, serait réduite à 6.635.179.020 duites, avec la journée de 10 heures, soit 16.7 ^/o de diminution. »

Autre considération. Le taux de surélévation ne sera pas le même partout.

Les ouvriers du peignage, de la teinture et des apprêts, les mécaniciens attachés aux filatures et tissages sont payés à la journée donc l'augmentation serait égale à l'écart plein. Tel ouvrier payé à raison de 30 centimes l'heure, pour 12 heures, sera payé (si on lui maintient le même salaire) à 36 centimes l'heure, c'est-à-dire 20 7'o de plus, pour 10 heures.

Ailleurs, les variations du travail, pour les ouvriers aux pièces, sont si nombreuses, qu'il est impossible de chiflVer exactement la majoration des salaires.

De toute manière, il y aura sursalaire c'est-à-dire augmentation du coût delà main d'œuvre dans un prix de revient laissant déjà trop peu de marge.

Il y a, dans le problème qui se pose, un facteur qu'on ne saurait éliminer, la concurrence étrangère.

Les statistiques officielles de 1902 donnent, au commerce général, pour plus de 35 millions de francs de draps et d'étotïes pour habillement, en pure laine ou laine mélangée, à l'entrée en France :

24.990.604 fr. sur draps et tissus foulés et drapés, 705.606 fr. sur mousselines de laine, 5.029.080 fr. sur autres étoffes de laine pure, 4.632 212 fr. sur tissus mélangés.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que les tissus étrangers trouveront, dans l'aggravation de nos frais généraux résultant des augmentations de salaires, une sorte de protection qui favorisera leur introduction en Fiance. Leur prix nominal ne manquera pas d'exercer une influence sur le prix des ét-ofï'es françaises, qu'il maintiendra à un taux trop bas.

Les droits prétendument protecteurs de 1892 ont-ils agi efficacement en entravant

dans une certaine mesure, l'entrée des marchandises étrangères venant concurrencer, sur le marché intérieur, nos propres produits ?

Les draps représentant 75 à 80 ^o des tissus importés donnent :

De 1867 à 1876 Fr. 13 191.744

Cette dernière période décennale comprend des années de transition entre l'ancien et le nouveau régime économique :

■Or, 1891 a donné Fr. 5'2. 048.540 1892 » » 40.874.346

parce que, pendant ces deux années, on a forcé l'importation en prévision de l'application de nouveaux droits.

Si l'on met en parallèle les chiffres de 1890 et de 1902, soit 24.519.379 fr. et 24.990.640 on conclut que le tarif de 1892 n'a rien modifié, en ce qui concerne l'entrée des draps étrangers.

Quant aux étoffes de pure laine pour habillement, nous relevons .

En 1892 Fr. 3.061.256 1893 )) 4.740.083

Donc importation de 20.9 % plus élevée qu'il y a 10 ans et 97 °/o plus élevée qu'en 1892.

(( Cependant le droit (ou tarif minimum) avait été' relevé de :

140 à 200 fr. pour les tissus de 400 gr.

123 à 170 » » » 401 gr. à 550 gr.

103 à 130 » » )) 551 gr. à 700 gr.

« Qu'on ne prétende donc pas qu'on nous a accordé des droits protecteurs, puisque' nous avons toujours à compter, sur les marchés intérieurs, avec la même concurrence des produits anglais et allemands. »

Les doléances de la Chambre de Commerce de Tourcoing ne manquent pas d'amertume, quand il s'agit de l'opposition faite à l'entrée de nos produits en des pays autrefois nos clients les plus fidèles, au moyen de taxes douanières extraordinairement élevées.

Nos importations de tissus de laine ont été :

Draps, casimirs, tissus drapés. 1867 à 1876 Fr. 61.428.234

» » En 1890 » 158.564.210

Mérinos 1867 à 1876 » 43.242.893

Etoiles de laine p»- habillement 1867 à 1876 • » 74.272.511

y compris moire et mous- 1877 à 1886 »' 71.425.240

seline 1887 à 1896 » 82.539.416

» » En 1890 » 81.502.671

Nous exportions donc en 1890 pour Fr. 260.880 706

D'où une différence de » 95.041.535 ou 32 ^jo sur la valeur de nos tissus de laine exportés.

Il y a là une série de faits économiques à étudier, puisque l'exportation des fils de laine est :

En 1893 de kil. 4.2.39.400 et de fr. 21.073.000

Moyenne de 10 années » 5.582.540 » 28.169.700

La dernière année de la période a dépassé la moyenne de kil. 1.143.460 (20 o/o) 3.759.300(130/0 en valeur)

L'augmentation des exportations des fils est la conséquence de la diminution des exportations des tissus, le fil de laine n'étant autre chose que la matière première du tissage.

Dans les pays à industrie neuve, on prélève, en France et en Angleterre, la laine filée qui alimente les métiers à tisser. Au fur et à mesure que le nombre des métiers y croit, nos exportations de fils de laine, grevés de droits d'entrée très faibles, augmentent.

Quand les étrangers auront complété leur outillage, ils se passeront de nos fils de laine. La situation prospère pour nous, à cet égard, n'est donc pas chose définitive.

L'avenir a une certaine incertitude à laquelle il faut songer.

Les droits de douane sur les tissus de laine varient dans les puissances avec lesquelles nous avons des relations d'affaires.

Droits spécifiques ad valorem

Allemagne de 1.25 à 2.75 le kil. soit de 15 à 20%

Autriche 2 » 10 à 25 »

Belgique » 10 à 15 »

Brésil 14 à 28 » » 100 à 150 »

Etats-Unis 3.75 »

et 50 Vu 5.70 le kil. et 60 « 0 » 80 à 100 »

Espagne draps 10.75 et autres G f. le kil. » 60 »

Grèce de 3.90 à 9.37 le kil. )) 40 à 90 »

Italie l..50à 2 50 » » 10 à 15 »

Japon )) 10 »

Mexique 8.75 à 15 » » 75 à 125 »

Pays-Bas » 5 »

Portugal 9.51 à 12. 88 » » 80 à 100 »

Rép. Argentine. . . 15 le kil. et 35 % » 15 à .35 a

Roumanie 1 à 1.50 le kil. » 10 à 15 »

Suisse 0.25 à 0.85 » » 5à 7 »

Turquie 10 »

Russie 10.35 le kil. » 100»

(L'entrée des tissus n'est en Russie que de 387.000 fr. en 1902.)

Les causes de décroissance de nos exportations de tissus sont visibles.

La Chambre de Commerce de Tourcoing connait les propositions protectionnistes de MM. Balfour et Chamberlain. Elle sait ce que les théories libérales de Richard Cabden ont donné à l'Angleterre et à la France. Le monde a gagné un système de sage liberté et de réciprocité équitable. M. Jourdain dit, avec autant de fierté que de raison : a Ce n'est pas notre région qu'on accusera d'avoir jamais reculé ni devant l'effort, ni devant l'opiniâtreté et la persévérance du travail. A armes égales, nous ne redoutons pas nos concurrents et nous serions nettement libre-échangistes, si l'on arrivait à égaliser partout les conditions du travail ».

C'est aussi la conclusion de M. Poullot, président de la Chambre de Commerce de Reims. « Laissez-nous alimenter plus grandement notre marché intérieur ! s'écrie M. Jourdain, Dieu merci ! C'est encore le premier marché du monde. Gardons-le bien, et conduisons-nous à l'égard des pays étrangers, comme ceux-ci se conduisent envers nous. »

Roubaîx

Le travail dure ordinairement de 6 h. 1/2 à midi; de 1 h. 1/2 à 6 h. 1/2.

On travaille de nuit dans les peignages, à certaines époques, et quelquefois, dans de rares filatures de laine et de coton, mais jamais dans les tissages. Le système des heures supplémentaires n'est pratiqué dans aucun établissement.

La réduction de la journée de travail à 10 heures déterminera une augmentation très sensible du prix de revient. De grands efforts ont été faits pour maintenir la production au point où elle en était avant la mise en application de la loi Millerand-Colliard. Il ne semble pas que l'on puisse aller plus loin, à moins qu'il ne soit apporté une certaine élasticité à cette loi, en permettant, par exemple, à l'industriel, de répartir les 60 heures de travail de la semaine, au mieux de ses intérêts et de ceux de ses ouvriers, et en ne comprenant pas les nettoyages dans ces 60 heures.

La Chambre pense qu'il convient de laisser, aux hommes, la faculté de travailler plus longtemps, s'ils le désirent.

Ce point nous semble d'une application partielle difficile; puis, si la loi a pour but de ménager les forces de l'ouvrier, cette protection s'impose à l'ouvrier.

Les ouvriers étrangers employés dans les industries de Roubaix, sont, en grande partie, de nationalité belge. Ils représentent de 35 à 40 ° o de l'effectif total. Leur salaire est Je même que celui des Français. Il n'est rien fait pour empêcher leur immigration; la plupart sont en résidence en France.

Les syndicats fonctionnent régulièrement et légalement, mais certains syndicats ouvriers penchent trop vers la politique.

Il y a, à Roubaix, une Société de secours mutuels très importante créée par un syndicat mixte fondé en 1888.

D'autres sociétés de secours mutuels, dont les industriels sont membres honoraires, existent également.

On compte aussi, à Roubaix, quatre sociétés d'habitations à bon marché.

Les ouvriers sont, en général, payés aux pièces. Font exception, les hommes de peine les mécaniciens, les chauffeurs et d'autres encore qui sont payés à l'heure ou à la journée.

En général, les règlements de compte ne donnent lieu à aucune contestation.

Dans les tissages, depuis une quinzaine d'années^ les difficultés ont été un peu plus nombreuses, mais toutes ont été réglées facilement.

(( L'apprentissage se fait difficilement, soit qu'il y ait, delà part de certains syndicats, une tendance à le limiter, soit que la loi sur la réduction des heures de travail fournisse une cause d'empêchement.

« Il y a là une question qui peut être grosse de conséquences pour l'industrie textile, s'il n'y est apporté une solution satisfaisante.

« Les apprentis sont payés dès leur engagement. »

Il n'y a pas eu de grève importante à Roubaix, depuis celle du mois de mai 1890.

Presque toutes celles qui ont éclaté depuis ont, le plus souvent, été inspirées par la politique. Toutes ont été réglées très rapidement. On n'a jamais recours à l'arbitrage.

Bien que peu importantes, ces grèves ont toutes été très préjudiciables aux intérêts des industriels et des ouvriers.

D'une manière générale, l'industrie roubaisienne est moins prospère que par le passé, en raison des charges énormes qui pèsent sur elle et de la fermeture des principaux marchés sur lesquels elle avait l'habitude d'écouler ses produits.

L'outillage reçoit tous les perfectionnements possibles.

Dans les tissages, l'ouvrier conduit deux métiers. Pour certains articles, il ne peut en conduire qu'un ; en d'autres matières, il pourrait en surveiller plusieurs.

Les ouvriers de la filature de laine travaillent par équipe, conduisant 1 000 à 1 .200 broches. Chiffre difficile à dépasser.

Dans la filature de coton, un ouvrier soigne 4 à 500 broches, c'est-à-dire 33 «/o de moins qu'en Angleterre et 50 Vo de moins qu'en Amérique.

Pour des raisons diverses, les charges fiscales et sociales de toute nature, les frais généraux sont généralement moins élevés à l'étranger qu'en France. Il s'en suit une augmentation du prix de revient des produits français, augmentation qui rend la lutte très difficile contre la concurrence étrangère et qui occasionne des chômages fréquents.

La concurrence sera d'autant plus redoutable que les charges deviennent plus lourdes.

Les exportations de fils de laine souffrent en raison du prix de revient de ces produits. Celles des fils de coton sont à peu près nulles dans la région. Quant aux tissus, on estime que le tiers environ de la production roubaisienne est destiné à la consommation étrangère.

Les établissements de Roubaix sont généralement gérés par leurs propriétaires.

La conclusion de la réponse de la Chambre est bonne à méditer.

(( L'industrie textile, à cause des variétés infinies de sa production, ne peut être comparée à aucune industrie. Toutes les catégories n'ont rien de commun entre elles, chaque usine ayant sa méthode, ses genres, ses tarifs.

Ce qui écrase l'industrie textile, ce qui l'empêche de prendre l'essor qu'elle devrait avoir, ce sont les charges énormes de toute nature que l'Etat ne cesse de lui imposer. »

La journée de 10 heures place l'industrie française dans une situation inférieure à celle de l'industrie étrangère.

La Chambre demande, comme celle de Tourcoing, la répartition des soixante heures de travail de la semaine suivant les besoins et les circonstances, au mieux des intérêts des des patrons et des ouvriers.

Les réponses de Roubaix et de Tourcoing forment, avec celles de Reims et de Fourmies, un ensemble de raisons auxquelles le Parlement ne pourra que se montrer sensible.

Aux épreuves actuelles de l'industrie, aux inquiétudes qui subsistent et tendent à diminuer les forces agissantes de tous les entrepreneurs, on peut mesurer l'étendue du mal qui peut encore être fait à une des plus grandes forces nourricières de la France.

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