CHAPITRE XXII
Conclusion générale
• Toute l'histoire économique de la laiae est comprise entre ces deux mots : production, emploi définitif. La même équation se présente sous deux autres mots : matière première^ produit fabriqué.
De l'un à l'autre terme, il y a une distance de plusieurs siècles d'observations, de cultures diverses, de travail manuel et mécanique, d'inventions multiples, de transformations, d'applications.
A tout prendre, la laine n'est qu'un produit agricole ; en définitive, elle est la substance à laquelle l'humanité doit personnellement la santé, le bien-être et, économiquement, le travail, la richesse et même le luxe.
La toison a été une conquête du temps. Primitivement, elle se réduit à quelques mèches de longuaur inégale, de poils plus ou moins grossiers répandus sur le dos du mouton. Par des soins attentifs, le cultivateur qui eut une vague idée des merveilleuses lois des croisements de races, obtint une matière frisée, douce, chaude, abondante. Elle devint la substance par excellence car, comparée aux autres fibres naturelles, elle a, plus qu'elles, flexibilité, brillant, beauté ; en outre, elle regagne, par un bain raisonné, les qualités que la vie en troupeau lui fait partiellement perdre.
L'homme fut longtemps à comprendre les avantages qu'il pouvait retirer de la laine; son ignorance et son inhabileté l'empêchaient de réaliser son rêve qui était de se vêtir chaudement. Peu à peu, la main mania la substance apte à s'allonger en fil, grâce à sa forme même, les petites aspérités qu'elle présente et que nous avons expliquées, les ondulations qu'elle subit en raison de sa finesse, aidant à fixer, jusqu'au feutrage, les fibres les unes contre les autres.
La vie pastorale encouragea l'élevage du mouton, le filage de la laine et même le tissage fort élémentaire, des fils grossiers obtenus au prix d'une patiente application.
Un jour vint où, au moyen de matières tinctoriales rapportées de loin, on embellit le vêtement obtenu, dû à un art nouveau, le tricotage, vêtement non seulement commode, de longue durée, mais hygiénique. La guerre même en encouragea la production, aussi, par tricotage et foulage, en tire-t-on un excellent parti.
L'humanité vécut des siècles sur ces trouvailles, puis, les métaux se transformèrent en machines ingénieuses auxquelles le génie humain imposa la tâche de grossir la production et de la réduire au prix minimum.
l3e la fusée volante, qui était déjà un progrès sensible, au métier continu ; du cadre de bois à cotés mobiles, sur lequel se plaçaient les tils d'une chaîne, afin de l'obliger, par des croisements successifs, à retenir la trame donnant épaisseur au tissu, à la machine Jacquart, et aux métiars américains récents, il y a des siècles de recherches, de souffrances, d'injustices sociales, car le pouvoir civil ne vit pas plus tôt naître une substance nouvelle et utile, manufacturée à grands frais et coûtant relativement très cher, qu'il songea à en tirer parti par une réglementation trjs compliquée qui nuisit beaucoup à la .vulgarisation des moyens et à la prospérité des industries. Les mesures fiscales, dont il semble impossible de se débarrasser, ont retenu les arts utiles dans une espèce de minorité incroyable aujourd'hui.
11 faut raconter les longues vexations légales, pour faire comprendre le désir éprouvé par les travailleurs et les entrepreneurs, de rejeter toutes les entraves. En bien des choses, la liberté est un fruit lent à mûrir; rien ne le démontre mieux que l'histoire de la laine.
Les populations rurales furent longtemps seules à travailler la laine, mais elles durent reconnaître la supériorité du machinisme qui, en de vastes ateliers, activèrent des moteurs hydrauliques, puis des engins à vapeur, lesquels en ménageant les forces humaines, laissèrent toute liberté à l'œil observateur de l'ouvrier, à son désir d'alléger ses efforts personnels; à son légitime besoin d'augmenter une production quotidienne sur laquelle on basait son salaire. C'est ainsi que de multiples inventions se produisaient, inventions que le génie du patroningénieur porta à un si haut degré de perfection.
La vie des ateliers imposa des devoirs particuliers aux employeurs et aux employés. De leurs rapports, naquit un monde social nouveau. On comprit qu'il fallait protéger ces grandes familles, les doter d'institutions charitables, philanthropiques, économiques, tout en les soumettant à une éducation capable d'assurer la concorde, de faire vivre la confiance dans le présent, l'espoir dans l'avenir.
Dans les milieux où l'éducation est plus parfaite, la paix s'est établie ; ailleurs, les grèves, fomentées trop souvent par des agents politiques, ont désolé des populations auxquelles étaient réservées de cruelles et longues épreuves.
De pays à pays s'établirent des rapports commerciaux qui se développèrent, grâce aux traités de commerce et de bonne amitié, traités qui devaient tenir compte du degré industriel de chaque contractant. Les théories les pluslibéralesetles plus larges ont le devoir d'introduire, dans leurs applications, les idées d'équité.
Dans làge merveilleux qui fut le xix^ siècle, tous les progrès marchèrent parallèlement, puisque la transformation de la marine, par exemple, n'empêcha ni la création des routes, ni l'établissement des chemins de fer. L'invention des machines est chose merveilleuse. Ce qui ne l'est pas moins, c'est la création des pâturages dans tout le nouveau monde, pâturages qui se peuplèrent, comme par enchantement, de races de moutons admirables, pour la toison desquels le machinisme dût encore s'améliorer.
C'est ainsi qu'on mit, au service du commerce, des moyens de transports puissants, des ports nouveaux, des entrepôts immenses. Les gouvernements ne demeurèrent pas insensibles à ces avantages ; certaines conventions douanières le disent assez, hélas ?
Remontons un peu le cours du temps pour parler de la vie industrielle qui naît un peu partout.
Autrefois, on s'établissait sur des cours d'eau ; lorsque le charbon de terre cessa d'être un objet de luxe, on préféra choisir des emplacements commodes, en pays à grosse population, où la vie matérielle, à cause de la fertilité du sol, pouvait être relativement facile ou peu coûteuse.
C'est dans ces conditions que des hommes bien doués, intelligents et laborieux se cherchèrent et associèrent leurs ressources financières et leurs eiforts.
Des usines s'élevèrent comme par enchantement. Par un bonheur exceptionnel, un tissu facile à établir, le mérinos, resta longtemps de mode; il enrichit les fabricants.
On ne s'est pas dit à temps que rien ne dure indéfiniment.
La fortune acquise amena une quiétude trop grande. On était arrivé au but avec une instruction élémentaire et des moyens industriels relativement bornés ; on vécut ainsi jusqu'au jour où les goûts des consommateurs se transformant, où les caprices des modes «'imposant, où la lassitude du même tissu devenant inévitable, on s'éveilla au bruit des industries étrangères rivales.
: On s'aperçut alors que l'ancienne route par laquelle avaient passé tant de tissus, était
barrée, et qui plus est, barrée par des progrès nouveaux ne nous favorisant pas.
Le coup fut dur.
Les maisons les plus avisées, les mieux outillées, les plus capables de s'imposer de sérieux sacrifices, réagirent promptement. Elles améliorèrent immédiatement leur machinisme, transformèrent leur production et ainsi acquirent de nouveaux droits à l'existence. Celles, au contraire, qui voulurent persévérer dans leurs anciens errements furent vaincues et obligées de déposer les armes.
Le spectacle qu'offrent certains centres industriels est désolant. Il est le résultat de plusieurs causes.
1° On ne comptait pas assez la nécessité de la dépréciation annuelle des usines qui, en réduisant le prix de l'outil, fait la part de l'usure subie par toutes les choses industrielles;
2^ On ne vit pas assez combien les machines perfectionnées facilitaient et augmentaient la production, tout en abaissant le prix de revient des objets fabriqués ;
3^ Au lieu de vivre en riche et de prendre certaines habitudes étrangères à l'industrie générale, il eut été sage de consacrer, à l'amélioration du machinisme, une partie de ses revenus, afin de conserver plus de valeur à l'usine et plus de vogue aux produits fabriqués •
4° On aurait bien fait d'apprendre quelques langues étrangères et la géographie commerciale, afin de mêler ses efforts d'expansion aux efforts d'attraction des pays voisins ou éloignés ;
5° Quand il fallut lutter contre d'heureux concurrents, on ne s'y trouva pas préparé par l'éducation technique, celle qui profite à la fabrication pour laquelle seule elle est instituée. Les connaissances pratiques et l'habileté matérielle firent défaut. On dut s'avouer impuissant à réparer le mal causé.
6« Les arts du dessin avaient été si négligés que le goût du beau ne s'était pas développé. On avait tari inconsciemment la source de l'inspiration sans laquelle le progrès industriel devient un mot vide de sens.
7° Une telle infériorité intellectuelle ne pouvait qu'affaiblir l'espoir d'une amélioration désirable.
C'est ainsi que le génie créateur continua à sommeiller.
Qu'arriva-t-il ?
Les circonstances pressantes de la vie se firent sentir^ l'impuissance paralysa les efforts isolés, des ateliers se fermèrent, les vieilles machines s'arrêtèrent et, afin d'éviter de lourdes contributions, les ateliers se vidèrent ou se réalisèrent dans des conditions affligeantes.
Cette histoire est si triste qu'on a hâte d'en perdre le souvenir, mais il faut bien l'étudier, car elle implique des leçons dont il convient de tenir compte, si l'on a souci de l'avenir.
Dans sa réponse, au questionnaire de la Commission d'enquête parlementaire sur l'industrie textile, la Société de l'Industrie et du Commerce de la région de Fourmies établit tes comptes suivants : ; .
1° Un peignage d'Avesnes, ayant 78 peigneuses et ayant coûté 1 .170.000 fr. s'est vëndii
- 2'' 17 filatures, comptant 186.960 broches, d'une valeur de 10.128.000 fr. se sont
vendues 1.840.030 fr. -
Le prix coûtant 11.298.000 fr. s'est réduit à 1.995.200 fr. Perte totale : 9.302.800 fr.
ou81o/o.
En admettant que ce sacrifice se soit consommé en 25 années de tiraillements, de chômage et de crises industrielles, le sacrifice annuel a été de 372.000 fr. Ce sacrifice a même été plus considérable, à cause des pertes d'intérêts et de la ruine de quelques individus. On peut l'évaluer facilement à 500.000 fr. par an.
Gela suppose une somme moyenne de 30.000 Ir. pourchacun des 17 établissements; c'est pourquoi nous disons que, moyennant un sacrifice de 30.000 fr. en faveur du matériel, on eut sauvé les 17 usines et la fortune particulière de plusieurs industriels.
L'industrie du tissage a-t-elle été plus favorisée ?
La même réponse à l'enquête parlementaire donne les noms de trois établissements coûtant 1.085.000 fr. et vendus 245.000 fr. de sorte que, pour les trois genres : peignage, filature, tissage, on obtient :
Peignage
Filature
Tissage
Prix coûtant