CHAPITRE XIV
La Laîne et !e régime économique
Les fluctuations de la laine française nous ont servi à établir une espèce de baromètre économique dont la hausse et la baisse indiquent des dépressions et des relèvements de l'atmosphère politique; il nous est aisé de démontrer que les événements essentiels amènent partout de l'aisance et des souffrances.
La laine d'Ecosse, dite Half-bred Hog irashed, c'est-à-dire la meilleure laine lavée à dos de ce pays, obtint :
20 à 231 p. livre.
32 1/2 (guerre américaine) 31 puis 24
27 — 21 guerre austro- prussienne 18 1/2 puis 23^1
21 1/2 — 17*1 guerre franco-allemande respectivement 31, 25, 30, 23
guerre franco-russe, 1 ï 12 faillite de grandes banques respectivement 19 12, 12 1 2, 13, 12 )) 12, 13 1 2, 11 1 2
MM. Adam Son et C'^, courtiers à Leith (Ecosse) basaient, sur ces chilfres, des réflexions inspirées par un aphorisme de J. Stuart Mill : (( Toute augmentation d'argent en circulation élève le prix des choses : la diminution de cet argent qui circule l'abaisse, n
1*^ 1863-1864. La circulation de l'argent est soudainement augmentée par les Etats- Unis émettant du papier-monnaie durant la guerre.
2o 1866. Guerre des Duchés Schleswig-Holslein. Pour réaliser les bons émis, les racheter, les Etats-Unis amassent leur monnaie d'argent et restreignent artificiellement l'augmentation naturelle de la circulation.
30 1872-73. La circulation est augmentée par l'accroissement de la Dette nationale
française et l'extraction de la monnaie française amassée pour payer l'indemnité de guerre.
4*^ 1873 à 78. Baisse considérable. Démonétisation de l'argent par l'Allemagne en
1873. La France cesse de frapper de la monnaie, d'argent en 1878. Diminution de circulation.
1880-1889. Nouvelle baisse. La monnaie d'argent n'est plus frappée comme autrel'ois;
elle diminue proportionnellement.
en
Il faut les illusions, les audaces, les spéculations incroyables qui accompagnent la lutte de 1870-71, pour faire remonter, en un an, les prix, de 17^ à 31d.
L'année 1872 fut une année de prospérité malsaine. La stagnation des affaires, durant la guerre, troubla tous les calculs des commerçants et la sagesse des industriels.
Sedan, où s'accomplit la catastrophe finale, vit le nombre de ses fabricants diminuer des deux tiers, sans jamais remonter au chiffre ancien. Sa belle fabrication s'en altéra : toutes les qualités déclinèrent.
On vivota un peu partout, sans revenir à l'ancienne splendeur. Reims, Elbeuf, Amiens, Fourmies, Saint-Quentin, etc., marchèrent encore, mais à tout instant, on entendait parler de liquidations ou d'établissements qui se fermaient.
Les cours des laines n'avaient rien de brillant, mais rien d'anormal ne s'y manifestait quand, par suite d'un nouveau système de spéculation, des opérations hasardées, fictives, amenèrent l'effondrement lainier de 1899-1900. Enorme réduction de capital.
Si le numéraire semble jouer un rôle effacé, ce rôle devient visible quand l'abondance des récoltes provoque, de la part des campagnes, des dépenses plus considérables.
D'un autre côté, la guerre même lointaine, trouble les calculs économiques de tous les pays, même de ceux non engagés dans la lutte.
Afin de donner plus de sécurité au commerce et aux métiers, les Etats forment des traités pour la confection desquels on pèse les ressources, les moyens, les richesses de chaque contractant.
Il est évident qu'un pays possédant de grandes richesses naturelles peut les céder à bon compte au. voisin qui en est privé; si ce dernier possède une industrie perfectionnée, supérieure à celle de son concurrent, n'a-t-il pas le droit de chercher à obtenir, par un sage arrangement, une portion de ce qui lui fait défaut et dont il est séparé par une frontière ?
Les traités de commerce sont, par le fait, des traités d'amitié. Quand un engagement réciproque lie deux individus ou deux peuples, leur trait d'union est digne de respect. Il demande, avant tout, l'honnêteté et la sincérité des alliés.
Nos convictions économiques cèdent souvent le pas à des considérations politiques; on en a la preuve dans la consultation faite en 1890, par le Conseil supérieur du Commerce réuni pour discuter le régime économique de la France, en vue de l'expiration des traités de commerce.
Huit questions furent adressées, par le Ministre, le 8 décembre 1889^ aux Chambres de Commerce, aux Chambres consultatives, aux Associations syndicales. Soit : 107 Chambres de Commerce de France et d'Algérie,
— 66 — consultatives des arts et manufactures,
— 817 Associations syndicales professionnelles ou commerciales,
Total 900 consultations qui se groupèrent ainsi :
Pour : 96 Ch. de Commerce et 45 Gh. consultatives.
Dénonciation des traités, i ^ , . o
f Contre : 1 — — .1
Pour de nouveaux arrangements 35 — — 10 —
Pour la liberté entière de l'État 62 — — 37 —
Les Associations syndicales se prononcèrent en majorité en faveur de la diminution des traitéset contre la conclusion de nouvelles conventions.
On a peine à comprendre un pareil éparpillement de considérations dont beaucoup ne tiennent assurément ])as assez compte de la nécessité de la bonne volonté internationale et de l'amitié indispensable à deux peuples. contractants. M. Poirier, ancien président de la- Chambre de Commerce de Paris, sénateur, dit, en une lettre adressée au Ministre du Commerce et de l'Industrie :
(( Les traités contribuent à développer les échanges entre les contractants, par la modération des taxes qui en sont la conséquence, et ils offrent, à l'industrie, une stabilité qui lui donne toute sécurité ; c'est donc la condition indispensable de sa sécurité ».
Puis : (( L'industrie ne peut, sans le plus grand préjudice, être exposée constamment, soit à des augmentations de taxes à l'importation des produits qu'elle emploie naturels ou manufacturés, soit à des augmentations de la part des nations étrangères sur les produits qu'elle exporte ; si elle n'a pas la sécurité, elle est paralysée, car elle ne peut entreprendre . aucune opération de longue haleine, elle ne peut se lancer dans des dépenses d'extension, de renouvellement et de transformation de son outillage ».
Lorsqu'on réclame la liberté pour soi, on doit nécessairement reconnaître le droit des autres à la liberté. Celui qui, se considérant libre et fort, met des droits, sur des marchandises, à la sortie ou à l'entrée, ne peut que subir les mêmes charges à lui imposées par son voisin.
Les industriels ne vivent pas des impôts, mais de leur production.
Les peuples ne peuvent que gagner à l'échange de leurs richesses naturelles ou industrielles.
Un fait est certain : nos échanges sont plus actifs avec les nations à traités qu'avec les pays auxquels aucun traité ne nous lie.
A l'époque oi^i cette question se discutait le groupe des nations jouissant de notre tarif conventionnel donnait à l'importation 2 milliards 468 millions,
à l'exportation 2 — 200 — Difïerence 12 «/o ou 268 —
Le groupe des nations sans fan/ donnait à l'importation 1 milliard 340 millions.
à l'exportation 807 — Différence 65 ^/o ou 533 —
Comme toute discussion a une fin, le Conseil supérieur du commerce fit connaître sa résolution :
|o Par 26 voix contre 4, il y a lieu de dénoncer les traités.
2*^ » 25 » 20, il n'y a pas lieu de négocier les engagements à long
terme, sur la base des anciens traités.
3'^ » 38 » 8 abstentions, il y a lieu de négocier des traités nouveaux
de moindre durée, ayant les mêmes dates d'échéance et pouvant impliquer l'admission du double tarif.
C'est ainsi que l'on constata combien les questions économiques sont mal étudiées ■en France.
Le directeur général des douanes ne voit que ses tarifs. Le ministre du Commerce se met au-dessus des questions difficiles à trancher. Une innovation constitue un péril. Rien ne dure que le provisoire. On est frondeur et l'on redoute les libertés commerciales par pur intérêt personnel.
H y aussi le chapitre des chinoiseries.
La laine expédiée d'Australie, par les Messageries nationales via Marseille, coûte plus, pour le nord de la France, que pour Anvers et Londres. C'est une prime donnée à l'étranger.
On encourage la marine marchande aux détriments de l'industrie et du commerce. Nos rivaux paient 2,50 ; nous payons 3,50.
Les tarifs qualifiés de pénétration ont fait dire, à la Chambre de Commerce de Paris, que « les marchandises étrangères ne doivent pas être transportées sur nos chemins de fer
.106.856 fr.
français, à des taxes inférieures à celles (]ue l'on applique aux produits similaires de provenance française. »
La Douane, qui est omnipotente, ne se contente pas de connaître le poids des marchandises qu'elle taxe à l'entrée; son opération prend, comme chose taxable, l'enveloppe même, si lourde qu'elle soit.
Les conséquences de tels actes ont leur éloquence ; il devient même impossible de qualifier cette manière de faire.
Sur 200 balles de laine venant d'Anvers (6 cercles par balle), il y a un poids de kil. 3180, complètement étranger à \a laine, qui coûte 114 fr. 50 à l'importeur.
L'Etat perçoit sur la laine (kil. 76.000 à 3 6 10 centimes, fr. 2736. Ce n'est pas assez, pour le Gargantua fiscal ; il lui faut encore 114 fr. 50.
La partie entière ou la bergerie complète était de 400 balles dont la moitié fut achetée par Yerviers (Belgique) et l'autre moitié par Roubaix (France).
Ces deux fractions lavées donnèrent les résultats suivants :
à Yerviers : Kil. 76.000 à 1 fr. 40 Fr. 106.400
transport 0 fr. 60 » 456
à Roubaix : Kil. 76.000 à 1 fr. 40 ....... . Fr. 105^400
transport 1 fr. 25 » 950
douane 3 fr. 60 p. 100 kil. ... » 2.736 ) 110.379 fr. 60
statistique 0 fr. 10 p. balle. . , . » 20
1/10 en plus » 273,60
Différence : 3.523 fr. 60
Le rendement de la laine étant de 32 %, le lavé à fond ne coûta à Yerviers que 4,39, tandis qu'il revient à Roubaix à 4,54. Différence 0,15 par kil. ou 3 4/10 «/o, c'est-à-dire un bénélice supérieur à celui que procure l'opération elle-même à celui qui risque les chances du rendement et court les aléas du crédit.
De telles mesures fiscales ont beaucoup contribué au dépérissement de certaines industries.
La douane ne leur vient jamais en aide ; elle les exploite.
Quand nous avons la fatuité de croire que nous pouvons nous sufiire, lisons ces chiffres de 1866 et voyons ceux d'aujourd'hui !
Importation Exportation
Soies écrues et soies teintes. 7.518.000 kilos 2.435.000 kilos
Cocons et bourres de soie 7 . 445 . 000 » 3 . 102 . 000 »
Laines diverses 198 . 543 . 000 » 48 . 779 000 »
Coton 137.695.000 » 26.849.000 »
Lin et chanvre 72.088.000 » 12.637.000 »
421 299.000 kilos 93.532.000 kilos
Donc, l'étranger nous est utile, soit qu'il vende, soit qu'il achète. En voici la preuvedans les chiffres de 1886 :
Importation Exportation
Tissus 43 m. de f. 242 m. de f.
Fils et Tissus 93 — 109 —
Fils (lin, chanvre, jute) 15 — 23 —
Total 151 m. de f. 374 m. de f.
Donc, nous demandons à l'étranger 421.284.000.
et il nous prend 374.000.000 de produits fabriqués.
L'avenir est tout entier dans la liberté des transactions. Les restrictions ne créent que des avantages artificiels. La véritable force industrielle repose dans l'instruction spéciale de ceux qui la dirigent au moyen de leurs capitaux, dans le travail habile de ceux qui exécutent, dans la perfection des machines activées.
Nos rapports avec l'étranger sont d'autant plus désirables que nous ne sommes pas suffisamment outillés.
Le mouvement maritime français (entrée et sortie) se traduit ainsi :
Pavillon français Pavillon étranger
Est-ce assez clair ? Ces sommes ressemblent à deux béquilles inégales.
Si, au lieu de préparer la guerre, on préparait la paix, quel bien-être on assurerait ! Le mot si vis pacem, para hélium n'a pu être dit que par un peuple de brigands spoliateurs tels qu'étaient les Romains. Malheureusement, une foule de leurs idées s'est imposée à nous qui apprenons notre civilisation dans des livres comme ceux que F. Bastiat a qualifiés ainsi qu'ils méritaient de l'être.
Il faut se faire aux idées de justice et d'équité. Elles ont pour base des vérités d'une exactitude mathématique. Lé malheur veut qu'on s'en aperçoive trop tard.
A Fontainebleau, lors de la première abdication, Napoléon disait : « J'ai péri, parceqae je voulais m'opposer à l'esprit du siècle; il en sera bien d'autres qui mourront de la même mort. Ce ne sont pas les armées qui m'ont détrôné, ni les souverains alliés, ni les efforts extraordinaires de l'Angleterre, mais les progrès des idées libérales; si je les eusse adoptées, il y a quatre ou cinq ans, j'aurais consolidé ma puissance à jamais. — Tobhouse. Histoire des Cent-Jours )>.
Le remède à ces misères que l'économie politique signale inutilement est dans l'instruction de tout un peuple.
Quand les Allemands, encouragés par l'indemnité de guerre, se sentirent la force de marcher en avant, ils organisèrent des écoles où l'on fit des ouvriers, des contremaîtres, des ingénieurs, des directeurs.
Les Anglais, pour lutter contre les Américains, envahissant les colonies au moyen do leurs produits si remarquables sous tous les rapports, n'oiit pas employé d'autre moyen que l'école technique.
Pendant ce temps, nous étions aux spéculations hardies, aux cours fictifs, aux déceptions accablantes, au retrait des capitaux des affaires sérieuses, à la grève du milliard dans les Caisses de la Banque de France.
h^ pouvoir acheteur 2t. diminué; le capital roulant s'est amoindri; Y initiative industrielle s'est assoupie ; les établissements ont vieilli ; le matériel s'est usé; les machines se sont trouvées distancées par d'autres plus parfaites possédées par nos rivaux. Bref, l'industrie recule devant les sacrifices qu'aujourd'hui elle doit s'imposer.
Ce n'est pas à d'autres causes qu'il faut attribuer le dépérissement des entreprises reposant sur le travail de la laine.
Si nous avions poussé la jeunesse française vers l'étude des langues et dans les connais-
sances géographiques, il eut été facile de lui trouver des emplois dans nos colonies ; nos tils auraient déterminé des progrès nouveaux, grâce à leurs connaissances techniques. Le service militaire est un service dû à la patrie; le service industriel au loin est une autre forme de ce service national. Nous avons assez de soldats ; nous en avons même beaucoup trop, et nous ne possédons pas un nombre suffisant d'hommes capables.
Qu'aurait fait l'Angleterre, dans l'Inde, si, chaque année, il n'était sorti, de ses écoles spéciales, des jeunes gens parlant les idiomes orientaux et connaissant les occupations à exercer là-bas ?
L'Allemagne aurait-elle acquis cette force d'expansion au dehors, si, différant le service militaire de ses jeunes gens, elle ne les avait pas envoyés au loin avec une mission industrielle ou commerciale ?
La Hollande, avec ses 30.000.000 d'habitants coloniaux, peuple ses possessions d'hommes jeunes qui prospèrent, font souche ef contribuent à la richesse des pays lointains, tout en entretenant l'amour et le dévouement dont le petit pays européen est l'objet.
C'est un magnifique spectacle que celui de ces travailleurs courageux cherchant l'avenir ainsi et rajeunissant partout le sang national.
L'instruction techique que nous demandons comme un remède à de nombreux dépérissements, a ceci de particulier que, portant sur les difficultés et les ressources d'un métier ou d'une profession, elle montre sans cesse aux travailleurs tout ce qu'ils ont à acquérir.
Un teinturier ne saura jamais assez de chimie; un mécanicienne connaîtra jamais assez de géométrie ou de physique ; le décorateur du vase ou de l'appartement n'aura jamais vu assez d'œuvres remarquables et d'ouvrages pratiques spéciaux ; un émailleur restera toujours en deçà de l'expérience voulue ; un dessinateur n'aura jamais fini de compter les croisements de fil et d'agencer les nuances voulues ; un distillateur recherchera toujours, dans les substances, des propriétés nouvelles ; un ouvrier fileur arrivera toujours à améliorer les moyens mécaniques qui lui ont été enseignés ; un constructeur mécanique perfectionnera toujours les engins sortis de ses mains; le simple chauffeur de machine à vapeur, ou le surveillant de batterie électrique verra sans cesse, dans ses observations, des moyens de perfectionnement et d'économie.
Donc, toujours plus d'habileté pratique, de science progressive, d'attention plus capable déjuger les choses et de les diriger vers les progrès de chaque jour et de chaque profession. ,
Le moyen semble quelquefois long, mais il est le plus sûr : il s'appelle l'école.
Nous nous sommes vantés de la supériorité française pour la soie et les Allemands nous vendent des métiers pour la fabrication du velours, quand, en Angleterre, le grand Lister, devenu lord Masham, a fondé un immense établissement pour ce textile qu'il produit dans ses propriétés de l'Inde.
Là où les machines manquent, il faut des machines parfaitement adaptées aux besoins et produisant beaucoup et bien ; là où le machinisme est inférieur, il est de toute nécessité qu'on l'améliore suivant les perfectionnements les plus récents.
Les vieux modèles ont pu être suffisants, à une épocjue donnée ; les progrès des arts et les luttes de la concurrence acharnée, entre nations, veulent qu'aujourd'hui ils soient parfaits.
Les épreuves traversées parles industries lainières s'cxpliquentd'elles-mèmes, surtout quand on compare leur splendeur d'il y a quarante ans à leurs hésitations actuelles.