‹ Histoire économique de la laineChapitre 4 sur 151 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Curieux Mémoire sur les Laines

Ce mémoire intéressant répond aux trois questions suivantes posées par l'Académie d'Amiens pour sujet du prix de 17o4, prix né de l'initiative du duc de Chaulnes, qui offrit à l'Académie une médaille d'or de la valeur de 600 livres :

1° Quelles sont les différentes qualités de laines propres aux manufactures de France ;

2<^ Si l'on pourrait se passer, en France, de laines étrangères ;

3° Gomment on pourrait perfectionner la qualité et augmenter la quantité des laines de France.

L'auteur du mémoire, l'abbé Claude Carlier, naquit à Verberie (Oise), en 1725 ; il mourut prieur d'Andrezy (Seine-et-Oise) en 1787.

On a de lui cinq ouvrages qui témoignent de ses connaissances économiques et de l'expérience qu'il acquit dans l'élevage du mouton.

C'était un esprit aimable et sérieux, sensible aux choses de la littérature et de l'histoire. S'il fait remonter l'existence du mouton au premier àge^ du monde^ il dit que les Chaldéens ne furent que justes en décernant, au bélier, le premier rang parmi les constellations.

La fable de l'expédition des Argonautes, dit-il, et de la conquête de la toison d'or, tire son origine des belles laines que produisait le pays de Colchide. La course fameuse de ces nautonniers intrépides ne fut qu'un voyage de marchands allant se fournir de toisons.

Les Grecs employaient de préférence la laine jaune comme étant la plus précieuse. Ils la tiraient d'Italie, d'Espagne, ainsi que l'attestent Yaron, Virgile, Golumelle et Pline qui vantent beaucoup les laines dorées de la Bétique, de l'Ecosse, de Pallence, de Corse et de Canose.

Les Romains considérèrent l'élevage des bêtes à laine comme une branche de l'agri- <;ulture. Numa, qui inventa la monnaie, y mit l'empreinte d'une brebis, en signe de son utilité Pecunia à pecude.

Primitivement, on employa la laine pour soulager certains malades. Pline l'atteste. On lui donna toujours la préférence sur le chanvre et le lin pour le vêtement.

Propriétés générales de la laine, sa nature, ses couleurs

La laine est abondante, souple, solide, chaude. Ses poils sont moelleux et plus déliés que ceux des autres animaux. Ils tiennent à la superficie de la peau par une infinité de

de petits rameaux, véritables racines qui, en divergeant, forment autant de petits canaux au suc vital et nourricier, que la circulation met en mouvement.

Cette liqueur est d'autant meilleure que le sang de l'animal est plus pur. Une brebis malade ou négligée ne peut produire de bonne laine.

On classe ainsi les brebis :

10 La mère laine (celle du dos et du cou). 2^ La laine des queues et des cuisses.

Z° Celle de la gorge, de dessous le ventre, etc.

11 est une classe de laines inférieures : laines pelades, pelures, pelis ou avalies, que l'on abat de dessus la peau de moutons tués, après que ces peaux ont été trempées dans la chaux.

Il y a encore les laines cottisées (feutrées) ou salies en maladies, le croton, celle qui tombe avant le temps de la tonte, les laines élancées, c'est-à-dire qui poussent avant que les vieilles soient tondues. De ce nombre sont aussi les pelades que l'on abat depuis le mois de juin jusqu'en octobre.

Entin les morilles ou laines de moutons morts de maladies, dont l'usage est proscrit par les lois.

On met aussi les peignons et les bourres au nombre des laines grossières ou imparfaites. On désignait ainsi la laine restant au fond des peignes et celle tombant sous la claie.

Les abats portent le nom dejettices ou de rebut.

On prétendait que les laines arrivées à maturité n'avaient pas les qualités suffisantes. Les ouvriers en bas (règlement du 30 mars 1700) ne devaient pas employer ces laines. Les étoffes qui en étaient faites se creusaient, se perçaient à la longue, disait-on. Les vers s'y mettaient ! L'état de malpropreté des peaux de moutons déposées chez les bouchers et les mégissiers inspirait cette défiance.

On distinguait les laines en fine, moyenne, haute et basse laine.

(( La bonne laine doit être soyeuse, déliée, luisante et molle au toucher ».

Qualités partïculÊères des lasnes étrangères employées

dans les manufactures

La laine étant un tribut périodique ottert par l'animal au laboureur, celui-ci vit ses ressources croître avec l'habileté des ouvriers qui en tiraient parti.

Les manufactures de France donnaient le premier rang à la laine d'Espagne, le second aux laines d'Angleterre, le troisième au Languedoc et au Berry. Venaient ensuite les sortes de Valogne et du Gotentin.

L'Angleterre et l'Espagne ont des moutons d'une espèce inférieure à ce que nous avons de plus chétif en France.

Les Romains tiraient leurs belles toisons de Galatie, de la Pouille et de Tarente, de l'Attiquc et de Milet. Pline vante les toisons de la Gaule.

L'Angleterre et l'Espagne n'avaient pas alors leur supériorité.

La laine d'Espagne est préférée en France, étant soyeuse et douce au toucher, malgré l'affreux état de malpropreté dans lecjuel elle arrive de Castille. On la lave dans un bain composé d'un tiers d'urine et de deux tiers d'eau, he déchet est de 53 Oq.

Ces laines ont le défaut de fouler beaucoup, ce qui doit être pris en considération dans les mélanges. Les étoffes à carreaux peuvent ainsi présenter des irrégularités très apparentes.

Les plus belles laines d'Espagne viennent d'Andalousie, de Valence, de Castille, d'Aragon et de Biscaie. Les environs de Saragosse (Aragon) et de Ségovie (Castille) fournissent les genres les plus estimés.

Parmi les plus finesf, on distingue encore la pile de l'Escurial, celle de Munos, de Mondejos, d'Orlega, de Torre, de Paular, la pile des Chartreux, celle des Jésuites, et enlin de Ségovie.

Les Espagnols prisaient la pile de l'Escurial au-dessus de tout.

La laine était alors le plus important objet de commerce de l'Espagne. Les Français en faisaient leurs draps lins. Les Anglais en fabriquaient leurs plus belles étoffes.

L'Angleterre était, après l'Espagne, le pays le plus abondant en laine. L'Ecosse et rirlande avaient de bonnes sortes, mais la plus parfaite croissait dans le pays de Cantorbéry.

La laine d'Irlande était préférée par certains fabricants.

Celle d'Angleterre était plus longue et plus luisante que celle d'Espagne, mais moins tine et moins douce au toucher. Sa blancheur la faisait rechercher pour certaines nuances teintes.

Autres laines étrangères

Les laines du Levant et des pays du Nord sont inférieures aux nôtres. Les premières viennent par Marseille. On préfère celles arrivant de Constantinople et de Smyrne.Les Grecs et les Turcs en emploient une certaine quantité, nous laissant les moins bonnes, en pratiquant des procédés de conditionnement peu louables. Les laines du Nord les plus estimées viennent du Duché de Weymar, de la Pologne, comme de la Lorraine et des environs du Rhin. La Hollande nous en envoie également.

Le climat joue un grand rôle en cela. La chaleur excessive du Levant cause la dureté de la matière. Les plaines ombragées de Constantinople et de Smyrne sont favorables aux troupeaux.

Le froid du Nord nuit aussi aux qualités de la laine.

Ainsi s'explique l'inlluence du climat modéré de l'Angleterre et de l'Espagne sur la laine.

Tous ces sortes sont employées par nos bonnetiers, drapiers et tapissiers.

Emploi des laines

La draperie est l'art de tisser les étoffes : serges, étoffes croisées, couvertures.

A la fabrication du drap sont réservées les plus belles sortes.

La bonneterie se lait sur métier ou au tricot.

La tapisserie emploie la laine pour les matelas, les fauteuils et pour la tapisserie proprement dite.

On fait du fil à coudre, des chapeaux, des jarretières et cent sortes de choses.

La laine d'Espagne entre dans les plus beaux draps. Elbeuf est renommé pour cela.

La tierce se transforme à Rouen, à Darnetal en draps communs.

L'emploi de la laine demande des connaissances pratiques surtout pour la chaîne qui doit être très solide tout en conservant son élasticité.

La laine d'Angleterre se marie très bien aux sortes de Valogne et du Contentin ; d'où les draps de Valogne et les serges de Londres. On en fait de la bonneterie et des couvertures. Peignée et filée elle sert aux ouvrages à l'aiguille et aux canevas.

Laines de France

Du temps de Columelle et de Pline, on préférait les toisons de la Gaule, aux laines vantées de la Pouille et de l'Attique.

Les meilleures laines de France sont celles du Roussillon, du Languedoc, du Berry^ de Valogne, du Cotentin et de toute la basse Normandie.

Celles de la Picardie et de la Champagne sont inférieures.

Si on tire une ligne droite de Brest ou Rennes à Strasbourg, on peut dire que celles qui croissent au sud de ce trait ressemblent d'autant plus aux laines d'Espagne, qu'on s'approche davantage de ce pays.

Du côté du Nord, plus l'on s'approche de l'Angleterre plus les laines françaises ressemblent aux laines anglaises.

Donc, les laines du Berry sont moins parfaites que celles du Languedoc et de la Provence. Celles du Roussillon l'emportent en valeur sur toutes les autres.

Les exceptions à cette règle sont peu nombreuses.

Le Berry et le Beauvoisis sont les pays français les plus abondants en laine. Les sortes de la Sologne et du Berry sont courtes et dures.

Bayonne produit deux sortes de laines. Les moutons du pays portent une espèce de poil long; les brebis Flandrines, qu'on y a introduites depuis près d'un siècle réussissent très bien et donnent une toison préférable à celle du Poitou et des marais de la Charente.

De toutes ces laines, on fabrique des draps de Ségovie, c'est-à-dire fins, des Berry, des droguets d'Amboise, des draps de Yalogne, de Cherbourg, de Vire, des serges de Saint-Lô « tant finettes que rases ».

Les laines de Caiix sont propres aux Pinchinats, serges-cordelières de Fécamp.

Il y a des Pinchinats de Champagne. Ce pays donne aussi les chaînes de tissus de Reims, d'Amiens.

Les grosses qualités de Bayonne deviennent les lisières des draps unis ; on y mêle du poil de chameau.

Quant aux laines d'agnelin et aux bourres, qui figurent dans les jettices, elles n'ont ni hauteur, ni qualité ; on en fait des chapeaux. Elles sont interdites dans la fabrication des étoffes de laine. Elles entrent aussi dans des qualités grossières dont la chaîne est de fil. Nos ouvriers utilisent tous les genres de laines et en font une variété infinie d'étoffes.

Pourrait-on se passer, en France, de laînes étrangères ?

Au siècle dernier, alors que les manufactures étaient rares, on pouvait se passer des laines étrangères ; aujourd'hui, un ouvrier rougirait d'être couvert, un jour de fête, des habits qu'un laboureur portait dans sa campagne le jour de ses noces, il y a 200 ans.

La France, à cause de la multiplication de ses manufactures, consomme trois fois plus de laine qu'autrefois, de sorte que ce qu'elle tire de l'étranger lui suffit à peine.

La question se réduit à savoir si nous pouvons trouver chez nous des laines ayant les qualités de celles que nous livrent l'Angleterre et l'Espagne; puis, si nous pouvons produire chez nous les qualités nécessaires à nos manufactures.

L'opinion moyenne est que nos belles laines de France s'approchent de celles d'Espagne et d'Angleterre, mais elles sont insuffisantes comme quantité.

Reste à savoir si notre pays ne peut élever des troupeaux plus nombreux ayant les qualités des moutons espagnols et anglais.

Cela rentre dans la question suivante.

Comment on pourrait perfectionner la qualité et augmenter la quantité des laines de France

I I. — Trois choses concourent à donner, aux laines d'Espagne et d'Angleterre, la supériorité qu'elles ont sur les nôtres : la race, les pâturages, le climat.

Les détails historiques remontent à la conquête de l'Espagne par les Romains et à rincursion des Carthaginois qui avaient pour but, non de civiliser le pays, mais d'exploiter ses riches mines.

Les laines d'Espagne ont été longtemps en discrédit. Ce pays ne possédait que des toisons jaunes et des troupeaux noirs.

Un hasard changea les choses. Un riche métayer de Cadix, Marcus Columelle, oncle du célèbre écrivain de ce nom (1), voyant des marchands d'Afrique débarquer des moutons sauvages destinés aux spectacles, fut frappé de l'éclat et de la blancheur de leur toison.

Les croisements de ces béliers et des brebis indigènes produisirent des moutons à laine possédant la délicatesse de la mère jointe à la blancheur et à la qualité du père.

Cet essai ne se renouvela pas, probablement à cause des révolutions qui se produisirent dans le pays et de l'indolence naturelle de ses habitants,

Don Pedre IV, roi de Castille, frappé des bons résultats, des moutons de Barbarie, résolut de répandre la race dans ses états. Résultat excellent. C'est ainsi que, au xiv® siècle, la Castille acquit un genre de richesse inconnue jusque là

Ximenès imita Don Pèdre. Le succès des troupes espagnoles sur les côtes de Barbarie lui permit d'enlever des moutons de belle espèce dont les résultats, dans les environs de Ségovie, furent excellents. Les Anglais profitèrent de la leçon. Le roi Edouard IV obtint, du roi de Castille, la permission d'enlever un nombre illimité de moutons espagnols améliorés. 3.000 moutons furent ainsi déplacés.

Deux brebis castillanes et un bélier de même race furent envoyés dans chaque localité dont le climat et les pâturages paraissaient favorables aux animaux.

Défense de tuer ou de châtrer aucune de ces bêtes durant 7 ans.

Le notable laboureur qui en acceptait était exempté de la taille^ de la milice.

Les béliers espagnols et les brebis communes donnèrent des agneaux possédant la force et la fécondité du père à un tiers près.

Les qualités climatériques de Castille sont favorables aux troupeaux, les pâturages de Castille et de Léon ont des herbes excellentes. Leurs deux fleuves se nomment dans le pays, le bain sahUaire des brebis.

En Angleterre, le froid n'est pas excessif. Les bêtes y pâturent nuit et jour dans les plaines, ce qu'on ne peut faire, en France et en Espagne, à cause des loups.

Les Anglais proportionnent la qualité des pâturages aux besoins des troupeaux. Virgile a dit aux bergers de la Fouille et de ïarente : « Fuyez les pâturages trop abondants. » (G. L. 3. V. 384).

Les eaux de l'Angleterre ont la même vertu que celles d'Espagne. Les Anglais lavent la laine sur le dos des moutons, pour conserver sa blancheur.

I IL — Les efforts des Français pour améliorer leurs laines sont assez nombreux; ils datent surtout du moment où ils se sont vus privés des marchandises de leurs voisins.

Les Anglais, depuis le milieu du xvn" siècle, punirent de mort ceux qui contractaient des opérations commerciales avec l'étranger. On bravait les défenses; on s'y livrait la nuit, à cause du gain assuré.

La défense, loin de favoriser le développement des troupeaux, le diminua. Plus d'exportation de laine, moins de terres engraissées, moins de récoltes, la viande de mouton à haut prix.

L'intérêt des manufacturiers semble dicter ces mesures, mais d'un autre côté, s'ajoute la difficulté toujours grandissante de l'importation des laines d'Espagne.

(1) Le plus savant agronome de l'antiquité n. Cadix au 1er siècle de l'ère chrétienne. Se fixa à Rome l'an 42 de J. -G.

Comment remédier à cette espèce de disette?

1° Colbert songea à importer des moutons anglais, afin d'en perpétuer la race en France, mais ce projet dût être abandonné. On aurait dû imiter les Anglais et tirer d'Espagne des reproducteurs désirables, mais on pensa que climat et pâturages différaient trop.

2" Depuis, on se figurait qu'il était possible d'améliorer la race indigène en l'élevant en plein air, comme en Angleterre. La Gazette de France^ du 30 décembre 1752, parlait des expériences de M. de Perce, dans le parc de Ghambord. Résultats excellents.

La méthode a été discutée. Les anciens élevaient les bêtes à laine dans les bois. Yaron, Columelle et Pline affirment, avec Virgile, que le bois est indispensable aux brebis et aux chèvres. Palladius donne ces pâturages comme pernicieux aux moutons : sylvestria pascua damnosa lamitis.

L'auteur du mémoire dont nous nous occupons écrit l'incroyable alinéa que voici :

« La France est tellement menacée de manquer un jour de bois, qu'à tout prendre, il vaudrait mieux que ses laines fussent moins abondantes et moins parfaites et ses forêts mieux garnies. C'est une vérité dont on convient communément que V haleine des moutons est pernicieuse aux bois \ \\s y coupent les rejetons jusqu'à la racine, mangent les sommets des arbrisseaux et font, aux jeunes arbres des plaies mortelles ».

De là, la défense royale de mener dans les forêts, les bois, les landes et les bruyères, bêtes à laines, chèvres, brebis et moutons, à peine de confiscation de bestiaux et de trois livres d'amende, pour la première fois. En cas de récidive, les délinquants seront fustigés et bannis du ressort.

Charlemagne, loin de bannir des forêts les bêtes à laines, autorisait les bergers à les y mener pâturer. C'est pour assurer la sécurité des forêts qu'il ordonna de faire la chasse aux loups.

Projet d'Amélioration

Il convient d'examiner :

l'' S'il est pratique d'importer, en France, des brebis étrangères à laine préférable à la nôtre; 2» Si notre climat est favorable à cet établissement; 3*^ Si nos pâturages suffisent.

Ce procédé a-t-il réussi aux peuples qui l'ont essayé?

La même épreuve donnerait-elle résultat identique chez nous?

Avant d'avoir été améliorée, la laine d'Espagne était noire ; les mèches soudées par la graisse et le suint formaient une masse hideuse de peu d'utilité.

La laine commune d'Angleterre ne donne pas une haute idée de l'animal qui la produit.

Les Hollandais ont transporté, des Indes, dans leur pays, un certain nombre de bêtes, qu'ils nommèrent Flandrines^ dont ils tirèrent certains avantages.

Dans le Poitou, à Bayonne, dans la Charente, on créa une race de brebis Flandrines.

L'importation d'une race étrangère peut donner de grands avantages, mais il faut se délier des expériences en grand.

Nous pourrions tirer d'Espagne les bêtes nécessaires à la constitution d'une race en Languedoc et dans le Berry ; d'Angleterre, les moutons à répandre dans les environs de Valogne et dans le Cotentin.

Le pays plus chaud convient mieux aux brebis d'Espagne ; elles s'y développent de façon à donner de meilleurs résultats en fécondité, en lait, en laine, en peau. Le Gouvernement n'a pas favorisé ces idées.

La brebis doit avoir le corps grand, les yeux bien fendus, ouverts, éveillés, non troubles ; la queue, les jambes longues ; le ventre grand et large ; la démarche libre et

alerte; la tête, le cou, le dos et le ventre bien garnis d'une laine longue, soyeuse, déliée, blanche, luisante.

Le bon bélier doit être long, élevé ; il doit avoir : ventre grand, queue longue, tête grosse, nez camus, front large, yeux gros, noirs et hardis, oreilles grandes, rable et encolure larges. Il faut qu'il soit bien chargé de laine, jusqu'aux yeux.

La nature du pâturage est essentielle ; Pline attribuaitia bonté des laines de l'Attique à leur qualité.

Nous sommes, en France, très curieux de spéculation, mais nous ne passons pas facilement à la pratique.

L'auteur voudrait voir s'établir chez nous une Académie économique qui déterminerait des améliorations considérables. On pourrait associer, à ses membres, des laboureurs intelligents, pratiques, expérimentés qui gagneraient encore beaucoup au contact de personnes éclairées.

Apprêts des Laines

Les laines arrivent d'Espagne dans un état de malpropreté indicible ; celles d'Angleterre sont, au contraire, l'objet de précautions précieuses sans lesquelles elles perdraient plus d'un qiiart de leur valeur.

Lorsque la laine a été tondue, on la lave, on la trie, on l'épluche, on la carde ou la peigne, puis on la trousse et on la file.

1** Tonte des brebis.

Les anciens arrachaient la laine ; ils ne la tondaient pas. On profitait de l'époque où la laine tombe d'elle-même, mais comme cela ne se faisait pas au même moment, on couvrait, pendant quelques semaines, l'animal, d'une peau qui activait la maturité. C'était épargner aux moutons une douleur cuisante.

Aujourd'hui, les laboureurs intelligents font laver la laine sur pied avant de l'abattre. C'est à ces soins qu'est due la blancheur des laines anglaises.

L'eau de mer est préférable à l'eau douce ; l'eau de pluie à l'eau de rivière. En certains lieux, on mêle du sel à l'eau servant au lavage.

La laine a son point de maturité.

Dans le Piémont, on tond trois fois l'an : en mai, en juillet, en novembre. Là oii l'on tond deux fois, c'est en mars et en août.

Les toisons de la deuxième coupe sont inférieures à celles de la première. En France, il n'y a guère qu'une tonte, en mai ou en juin.

La tonte réclame des soins particuliers et de bons ouvriers. Chaque robe de laine doit être placée en lieu bien propre et bien aéré.

La tonte bien faite prépare une pousse plus abondante.

Les anciens, au lieu de laver leurs bêtes, après la tonte, les frottaient de lie d'huile ou de vin, de vieux oint, de soufre ou de quelque autre liniment semblable.

La toison tondue, on Témèche. Emècher, c'est couper, avec les forces, les extrémités plus grossières et plus sèches dépassant le niveau de la toison.

Peu à peu les progrès changent les pratiques. La toison de Champagne donne sept qualités différentes.

2" Lavage.

La laine en surge contient Vœsipe, matière gluante qui empêche la toison de se dessécher au soleil. Il ne faut pas qu'elle séjourne longtemps dans la laine abattue.

L'eau attiédie est favorable au lavage de la laine. Les laines de Castille fraient de 53 0/0. La pert^est plus forte quand l'année n'est pas pluvieuse.

On ne peut que regretter la pratique des laboureurs qui, pour distinguer les moutons

par quelque marque, plaquent des couleurs trempées d'huile sur la partie la plus précieuse de la toison. Le lavage en est impossible. Il faut les couper ou bien elles passent en petites croûtes dans les fils et tissus.

Les bouchers devraient prendre plus de précautions quand ils abattent des moutons et ne pas ajouter aux difficultés du lavage.

Pour dégorger les laines d'Espagne, on les trempe d'abord dans un bain particulier : 1 3 urine, 2 '3 eau.

Les laboureurs n'agissent pas toujours honnêtement, puisqu'ils laissent de l'humidité dans les toisons ; de plus, ils fardent les toisons en les blanchissant au moyen de craie ou d'autres substances. Le fabricant en souffre, un second lavage difficile étant nécessaire et d'autant plus coûteux qu'il occasionne un nouveau déchet.

30 Triage. —

Le triage sépare les diverses qualités ; la mère laine (celle du dos) des parties plus courtes, des cuisses et du ventre.

Les laines lavées, non triées, se vendent par toisons; celles triées, au poids.

Il faut se défier de certains marchands qui fardent leurs toisons, en roulant le plus fin extérieurement.

Les Espagnols opèrent plus honnêtement.

Il est tout à fait surprenant que, dans une nation aussi policée que la nôtre, et qui fait extérieurement profession d'une morale aussi sévère, il se trouve tant de marchands qu'une avidité sordide porte aux moyens les plus bas, pour faire une fortune rapide.

40 Epluchement. —

Cette opération consiste à enlever, de la toison, les ordures qui s'y logent quand le mouton la porte, et les paillettes ou matières qui s'y attachent quand on l'étend au soleil pour la faire sécher.

Il faut encore écharpir ou écharper la laine, c'est-à-dire étendre les mèches trop^ compactes. Ainsi on la prépare à recevoir mieux l'huile.

50 Cardage. —

La longue laine se peigne, la courte se carde.

Il ne faut ni carder trop, ni carder trop peu. Garder trop légèrement, c'est laisser dans la laine de petites parties dures ou boutons qui rendent le fil inégal.

Les cardeurs à main lourde brisent la laine, ce qui nuit à la solidité des étoffes.

6^ Mélange. —

On l'obtient en droussant, mêlant, rompant la laine. Ainsi les différentes qualités ne forment qu'une masse employée à la fabrication des draps. Les fabricants français sont habiles à allier les laines indigènes à celles de l'étranger.

70 Filage. —

Le cardeur et le peigneur ayant étendu la laine, on en fait un filament long, étroit, souple, bien égal, sans le tordre, ce qui nuirait à la solidité et ferait fouler le drap. Il faut éviter les endroits plus gros et d'autres plus fins.

Moyens d'augmenter la quantité des laines de France

Il convient d'abord d'accroître le nombre des troupeaux, ce qui procurerait : suif à meilleur compte, peaux de moutons en plus grand nombre, laines et bourres à plus bas prix, viande moins chère, terres engraissées à moins de frais, récoltes plus abondantes, agriculture florissante, plus grand nombre d'hommes occupés, plus d'aisance.

Tout d'abord, suivant le principe de Golumelle : choisir les bêtes à laine suivant la nature du lien : eligendum est pecus ad naturam loci (L. 7. ch. 2).

Suit une description de la France sans intérêt réel aujourd'hui, puisque partout la culture a tout amélioré.

Ce qui est encore de saison, c'est de conseiller la création des prés artificiels et de recommander l'honnêteté des transactions commerciales.

Les Anglais cultivent le navet que les moutons mangent avidement.

Nos chefs de manufactures doivent avoir la liberté d'employer les qualités de laines qui leur conviennent.

Pourquoi nuire à notre commerce en défendant l'exportation de nos laines ? C'est arrêter l'essor de la culture du mouton. L'Angleterre souffre aussi d'une prohibition semblable, Virgile a dit avec raison : l'art d'élever les troupeaux est difficile, ô laboureurs infatiguables ; mais comptez sur des récompenses honorables proportionnées au mérite de vos travaux !

Lanigeros agitare grèges

Hic labor, hinc laudem, fortes, sperate, Coloni, G. L. 3 v. 288.

Détails complémentaires

L'auteur du mémoire que nous venons d'analyser s'est plu à continuer des études identiques mais plus pratiques au point de vue du troupeau. Ses observations ne manquent pas de sens et nos éleveurs feraient bien d'en tenir compte.

Voici, par exemple, des remarques judicieuses :

« Un mouton de la plus belle race d'Angleterre, quoique très petite, donne la moitié de la laine que produit un gros mouton de la Flandre et plus du double du poids de nos meilleures toisons de France.

« Pour faire toucher du doigt le profit possible, mettons à vingt-cinq sous la livre de nos laines de Flandre, et à cinquante sous le prix de la plus belle laine d'Angleterre.

(( Supposons que les bonnes bergeries augmentent d'une livre de laine la toison de chaque flandrin, c'est peu, eu égard à la règle générale qui nous apprend que les moutons exposés au grand air donnent plus de laine que ceux qu'on tient enfermés ; nous aurons déjà un profit de cinquante sous par bête : 2 1. 10 s.

« On évalue à un quart au moins, la perte de ce qui est rongé ou roussi par la fiente dans une toisson de Flandre. Prenons la qualité moyenne de dix à seize, qui est le poids ordinaire des grosses toisons, nous aurons le nombre de treize, dont le quart est trois Donc, sur treize livres de laine, il y a trois livres de pure perte à cinquante sous, par conséquent trois livres de gain 7 1. 10 s.

« Treize livres de laine à vingt-cinq sous valent 16 1. 5 s. A cinquante sous c'est le double. Ainsi, en gagnant moitié par la nouvelle qualité, vous aurez un profit de 16 1. o s, ce qui, joint aux 2 1. 40 s. et 7 1. 10 s. de l'autre part, font un total de 26 1. 5. de profit annuel sur chaque bête. Sur 100 moutons, 2.600 1. de profit, sans compter les fourrages qu'on économise en parquant.

(( Vient ensuite l'excédent du prix ordinaire de la bête, lorsqu'on la vendra au boucher. Ce prix augmentera lorsqu'on reconnaîtra que la peau de l'animal est devenue plus fine et la chaire meillenie. »

Ces comparaisons ont un certain charme. En voici d'autres :

« Mettons à 200 livres les frais du parc, année commune, y compris le surplus des gages d'un bon berger: reste un profit de 2.400 livres sur un troupeau de 100 bêtes dont l'état de santé épargnera les faux frais de médicaments, de soins, pour la guérison de la gale, de la toux, de la clavelée etc., maladies des troupeaux mal tenus. » ♦

L'auteur s'arrête aussi à la qualité de la toison, car l'expérience, dit-il, montre que

toutes les fois que nos fabricants, en possession de la même matière, entrent en concurrence avec rétranger par une même qualité d'étotfe, ils l'emportent de beaucoup. »

Gomme conclusion, il affirme qu'on ne court aucun danger à améliorer l'élevage des bêtes ilandrines et à multiplier la race d'Angleterre et celle de Suède, dans les pays ayant climat et pâturages convenables.

Note essentielle

On ne régénère pas les races en transportmt des troupeaux d'un pays dans l'autre; les béliers suffisent.

« Sous le règne de Louis XIV, la ville de Lille fut assiégée, et les métairies de la Ghàtellerie furent pillées sans exception. Dès que la paix eut permis aux laboureurs de réparer leurs pertes, ceux-ci songèrent à repeupler de bêtes blanches tout le canton.

(( Le rétablissement de l'espèce flandrine devenait d'autant plus difficile qu'il restait à peine 10 ou 12 béliers dans toute l'étendue de la Ghàtellerie de Lille.

« Les laboureurs firent venir du Haynault et de l'Allemagne, une certaine quantité de brebis, courtes de taille et d'une moyenne qualité^ leurs moyens ne leur permettant pas d'agir autrement.

« Une première portée de ces brebis croisées avec leurs béliers, leur donna des agneaux tenant plus du père que de la mère par la taille, de sorte qu'au bout de six semaines, ces agneaux étaient obligés de se coucher pour têter leurs mères. Debout, ils les surpassaient en hauteur.

« L'ancienne race reparut en peu d'années, aussi parfaite qu'auparavant.

« La méthode de peupler par les seuls béliers épargne de grands frais et rend moins dangereux les risques de l'exportation. »

G'est ce procédé qu'ont employé les Australiens. A La Plata, on importa des béliers dits crass-breds ou Lincoln.

Les laines du Ghili, comme celles delà République Argentine sont beaucoup améliorées par les pâturages plus abondants et plus riches.

Les iles Falkland, si fort exposées à des vents violents, produisent maintenant des laines fort estimées, pour les mêmes raisons.

Rien n'est plus étonnant que la marche toujours plus ferme et plus triomphante des bergeries de Punta-Arenas dont la toison possède aujourd'hui des qualités qui la font rechercher de tous les pays d'Europe.

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