‹ Histoire économique de la laineChapitre 5 sur 151 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Mémoire de Daubenton

sur le premier drap de laîne superfme

du crû de la France

Ce mémoire^ lu à la rentrée publique de l'Académie royale des sciences, le 21 avril 1784, est de notre savant Daubenton, né à Montbard (Côte-d'Or), en 1716 et mort à Paris, le 1er janvier 1800.

Buffon songea à l'associer à ses travaux, mais l'un était trop artiste, l'autre trop naturaliste. L'entente ne l'ut pas longue.

L'anatomie comparée aida Daubenton pour la détermination des corps fossiles. Ses travaux sur la physiologie végétale, l'agriculture, l'économie rurale, qu'il enseigna à Alfort, depuis 1783 ; les progrès qu'il lit accomplir à Vélevage des bêtes à laine et en particulier des mérinos, dont il introduisit la race en France, le rendent précieux à tous ceux que ces questions intéressent.

Daubenton savait qu'on n'avait pu faire, en France, de draps fins qu'aivec la laine d'Espagne ; ce pays, qui avait établi assez de manufactures pour. employer des soies, nous priverait de draps fins, s'il se mettait lui même à en fabriquer.

Trudaine, intendant général des finances, membre hoEioraire à l'Académie des Sciences (1) est frappé de la même idée. En 1766, ces deux hommes remarquables se demandent s'il ne serait pas possible d'améliorer les laines de France, pour remplacer le délicit éventuel étranger et pour assurer, aux manufactures, la production des draps fins.

A la suite de certaines observations, Daubenton avait acquis la certitude que, par un bon choix de béliers et de brebis, on pourrait rendre les laines plus fines et plus longues. C'est ainsi qu'il fut chargé par M. Trudaine d'expériences qui semblaient devoir réussir d'autant mieux que le climat de la France lui paraissait plus favorable que celui de l'Espagne et de l'Angleterre : moins de chaleur au midi, moins de brouillard dans le nord.

Ils obtinrent de l'Averdy, contrôleur général des finances tout ce qui était nécessaire, et le gouvernement fit venir des béliers et des brebis du Roussillon, de Flandre, d'Angleterre, du Maroc, du Tibet, d'Espagne.

Ces animaux furent envoyés à la bergerie de Montbard, établie par le savant, en un pays peu montueux, par conséquent favorable à la production des laines superfines.

(l) (i.703-1769). — Son iils (4733-1777).

Pas d'étables. Les moutons élevés en plein air réussissent parlaitement.Daubenton en parla, en séance publique, à TAcadémie, en 1769.

« J'alliai, dit-il, les béliers à laine plus fine, avec des brebis, à laine jarreuse, qui avaient autant de poil que de laine, pour juger de l'influence du bélier sur la toison de la brebis. De cet accouplement, sortit un bélier à laine superflue. »

C'était un bélier de Roussillon.

« En 1776, il me vint des béliers et des brebis d'Espagne. J'eus alors sept races de bêtes à laine très distinctes, y compris la race de TAuxois, qui est le pays où ma bergerie est située.

« J'ai perpétué jusqu'à présent toutes ces races sans mélange, pour savoir ce qu'elles deviendraient ; j'ai aussi allié ces sept races entre elles, pour avoir d'autres races métisses, et pour connaître le degré d'influence des unes sur les autres, relativement à l'amélioration de la laine.

« Pour ces expériences suivies avec les plus grandes précautions, j'ai amené toutes les races de ma bergerie au degré de finesse de la laine d'Espagne, sans tirer de nouveaux béliers de ce pays, ni de Roussillon. ».

Le savant avait comme preuve non seulement le troupeau de sa bergerie, mais le petit troupeau envoyé par lui à l'École vétérinaire d'Alfort.

Les laines obtenues étaient telles que Daubenton ne pouvait plus établir de différence entre elles ; c'est alors qu'il se demanda si de nouveaux mélanges de races ne nuiraient pas au produit.

Les échantillons de ces laines, transportés à Paris et examinés par des connaisseurs étaient tels que les vendeurs et les acheteurs de laines d'Espagne, pas plus que les manufacturiers employant cette sorte, ne purent établir de degrés de finesse sans les manufacturer.

Pour s'en rendre compte, Daubenton applique un micromètre au microscope, mais c'était un moyen peu à la disposition de tout le monde. Il en rend compte dans les Mémoires de r Académie de 1777, et dans VInstruction au.r bergers, qu'il publia en 1782.

Satisfait des résultats, il envoie à l'Entrepreneur de la Manufacture roijale de draps de Château du Parc, près de Chàteauroux, en Berry, 828 livres de ses laines kvées à dos.

Après fabrication de draps de diverses couleurs^ on s'engage à payer ses laines au plus haut prix obtenu par la laine d'Espagne. Avec plus de force et de nerf, il y a même finesse à l'œil, de douceur au toucher ; à la filature, même longueur mais elles supportent une torsion plus considérable sans se casser, ce qui est précieux pour les chaînes.

Les draps fabriqués, très fermes, après foulage, sont plus forts que ceux provenant de laine d'Espagne ; ils ont plus de ressemblance avec les draps anglais.

Le manufacturier croit ces premiers draps très capables de résister à la pluie; il les destine au commerce du nord, puis il en essaie d'autres souples et moelleux, comme ceux des laines d'Espagne.

La fabrication de ce premier drap de laine superfine du crû de la France est un événement important.

Daubenton a mis seize années d'expérience au service des laines de Roussillon et huit à celui des laines d'Espagne.

En certains centres français, des propriétaires ayant acquis des béliers à laine plus fine que celle des brebis, ont vu leurs laines s'améliorer et augmenter de valeur et de prix.

Le savant applaudit à ces essais et au.v efforts de l'Administration protectrice du Berry créant une Ecole de bergerie et de pacage, à laquelle il envoie un berger et des béliers.

Los laines étrangères, dit-il, ne sont pas nécessaires à l'amélioration des nôtres. Nos reproducteurs bien choisis suffisent. Le gouvernement doit encourager cette entreprise, car mes expériences de dix-huit ans, faites très exactement, me démontrent que le mieux est possible.

Le 23 Août 1784, Daubenton faisait une addition au mémoire précédent, après réussite complète des essais de la Manufacture royale de Ghâteau-du-Parc, où l'on déclare que les draps obtenus donnent toute la satisfaction désirable. Gela a une importance fort grande au point de vue des troupeaux de la France centrale, au climat très favorable.

« Cette supposition est fondée sur mes propres expériences ; et, de plus, sur le produit de la grande importation des bêtes à laines qui fut faite, dans le xv« siècle, d'Espagne en Angleterre.

« Les Anglais distribuèrent 1 .000 béliers et 2.000 brebis de Castille chez des différents particuliers provinciaux. C'est là l'époque principale de V amélioration des laines anglaises.

« La laine a dégénéré de sa qualité de superiine, mais elle a acquis une autre qualité ; elle s'est accrue en longueur, sur un sol frais et fertile, dont les pâturages abondants sont entretenus par l'humidité des brouillards.

« En considérant l'état actuel des laines de France, nous voyons que les plus fines se trouvent naturellement dans des lieux élevés, tels que le Roussillon, qui est au pied des Pyrénées, la Bourgogne près de la source de la Seine, le Berry près des sources de l'Indre et du Théols. Au contraire, les plus longues laines sont dans les plaines des provinces les plus basses, surtout dans la Flandre.

« Ce fut dans ce pays et dans le Brabant, qu'il y eut, au xiv^ siècle, une récolte de laine si abondante et si avantageuse aux habitants, que leur souverain, Philippe-le-Bon, Duc de Bourgogne, voulut, dit-on, en perpétuer la mémoire, par l'institution àQ\YOrdre de la Toison d'Or.

« Nous avons déjà beaucoup de ces races d'animaux ; nous en ferons autant que nous voudrons, comme cela se fait tous les jours parmi les bœufs, les chèvres, les cochons, les lapins, les chats, les chiens.

« C'est une loi générale de la nature ; tous les caractères des animaux qui ne sont pas essentiels à leur espèce, peuvent changer et former pour ainsi dire une inhnité de races qui se maintiennent aisément, si l'on a soin d'allier leurs individus bien caractérisés, sans aucun mélange d'autres races. »

Exemples, les races soignées de chiens de chasse, les chiens de berger, les chats d'Espagne, etc.

Conclusion : les races de moutons sont modifiables à l'infini, mais pour atteindre des résultats désirables, il faut opérer des croisements bien raisonnes.

C'est ce que l'on fit, à une époque, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Russie, en Autriche, et dang la République Argentine.

Les Comices agricoles pourraient beaucoup sous ce rapport, en encourageant les bons reproducteurs, et surtout en mettant les éleveurs de moutons en garde contre la facilité incroyable avec laquelle ils acceptent des béliers.

En de trop nombreux troupeaux français, les formes varient d'une unité à l'autre et les toisons diffèrent l'une de l'autre.

Il est facile de se rendre compte de tout cela, en examinant les laines exposées dans les ventes publiques du printenqps.

C'est un malheur car, Daubenton l'a su dire : la laine de France a d'excellentes qualités. L'expérience nous oblige à ajouter qu'elle peut devenir la première laine du monde comme force, finesse, brillant et douceur. Elle se file parfaitement; elle fournit des chaînes très solides; les étoffes qu'on en fabrique sont sans rivales.

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