CHAPITRE II
Histoire de la Laine et de sa fabrication
en France
L'histoire de la laine est intimement liée à l'histoire même de notre pays. Toutefois ses origines sont assez obscures, et l'on ne les définit pas bien s'il s'agit, par exemple, de tissus foulés, drapés ou ras.
Dès le moyen-àgc, la draperie proprement dite, ou draperie foulée, existait, mais elle était concentrée entre les mains d'un petit nombre de familles ayant une sorte d'industrie domestique et possédant des secrets ou des procédés particuliers de tissage et autres.
Cela était insul!isant pour la France qui demandait le surplus nécessaire à l'Angleterre, aux Pays-Bas, à l'Espagne.
L'anéantissement de la Ligue qui entretenait une espèce de lièvre dans tout le pays, ramena la confiance ; la publication de VEdit de Nantes enconvà^Gs. les esprits entreprenants, aussi vit-on naître des établissements d'une certaine importance et la fabrication des draps s'installer comme une véritable industrie.
Deux autres séries de faits historiques contribuèrent à son succès.
lo L'arrivée en France des familles maures jusque là tolérées dans le royaume de Grenade, mais qu'en chassait Philippe IL Elles se répandirent dans le Midi où furent fondées les principales fabriques, entre autres celles de Carcassonne.
2^ L'introduction de plusieurs races ovines, par les soins de Sully, races qui non seulement bonitièrent notre laine mais qui en augmentèrent la quantité.
La mort de Henri lY et le règne de Louis XÎII passent sans que de nouveaux progrès se fassent jour pour la laine dont, à son heure, l'intelligent Golbert, enfant de Reims, comprend toute l'importance et l'avenir.
Des produits nouveaux se répandent. C'est que des industriels d'Italie, d'Allemagne et de Hollande se lixenten France oi^i, sur tous les points, des fabriques sortent de terre.
Telle fut l'origine de la prospérité de Sedan où, on 16i6, Nicolas Cadeau fonda la première manufacture de draps tins, façon de Hollande.
A Abbeville, c'est le hollandais Gesse Van Robaisqui, en 1665, vient fabriquer des draps façon de Hollande et d'Espagne.
A Louviers, en 1681, la maison Ricard-Langlois obtient un certain nombre de privilèges pour une spécialité de fabrication analogue.
Les manufactures de drap d'Elbeuf naissent eniin et acquièrent rapidement une grande importance.
Sous Louis XV, l'activité générale se tempère ; il y a plutôt une restriction de fabrication, mais, dès l'avènement de Louis XVI, l'activité semble reprendre et même grandir.
Le tissage se développa à la suite de la découverte de la navette volante.
On fabriquait les tissus ras dans plus de 40 localités, les laines anglaises et hollandaises servant pour les qualités fines, les laines de pays pour les qualités communes.
Au xviii^ siècle, il y avait deux grandes catégories d'étoffes :
1° Celles de laine pure, lisses ou croisées, façonnées, fabriquées spécialement dans la Flandre et en Champagne ;
2" Celles mélangées de soie et de laine, se faisant dans le rayon d'Amiens et de Paris. Les manufactures se trouvaient dans l'Artois, la Picardie, le Nord.
En Alsace, la fabrication des tissus de laine ne prit de l'extension que par suite des progrès de la filature de la laine peignée.
Les articles foulés se manufacturaient à Sedan, Elbeuf, Louviers, Vienne, Lisieux, Mazamet, Orléans, Beauvais, Villeneuvette, Vire, La Bastide, Lodève etChâteauroux.
Les articles ras étaient fabriqués à Roubaix, Fourmies, Tourcoing, Reims, Amiens, Saint-Quentin et Mende.
La France comptait déjà un grand nombre de centres que le travail de la laine faisait vivre.
Le traité de commerce avec l'Angleterre (26 sept. 1786), œuvre du comte de Vergennes, arrêta l'essor de la fabrication. Ce partisan du pouvoir absolu, qui contribua à la chute de Turgot (12 mai 1776) dont les réformes l'effrayaient, rêvait l'abaissement de l'Angleterre. On voit dans quel esprit il dût agir car, pour obtenir ce qu'il croyait être des concessions de la part des Anglais, il ne put que sacrifier les intérêts vivants d'une industrie qui, en créant des produits, nuisait à ceux de notre rivale.
Napoléon I^^ encouragea beaucoup l'industrie lainière qui fit alors de grands progrès, mais les guerres de l'Empire ne permirent guère aux arts et aux manufactures de se perfectionner et de se développer. Ce qu'on peut dire, c'est que le progrès, une fois en mouvement, ne s'arrête plus.
On vit naitre successivement la machine à carder Cockerill, puis les fouleuses, la tondeuse Cellier et de nombreux métiers (1818).
La carde, ou tambour armé de pointes, augmenta beaucoup la production delà laine mise en nappe et préparée pour la filature.
(( Le démêlage, dit Alcan, a le triple but de développer les fibres, de les redresser, d'en compléter l'épuration, en continuant à les séparer des substances étrangères formées de corps durs, poussières, etc., qui adhérent eix'ore aux brins ; enfin de transformer la masse composée de filaments sans direction déterminée et sans cohésion entre eux, en une nappe ou en un ruban formé par la juxtaposition régulièrement graduée des filaments ».
Ce tambour de bois est fait de petites planchettes courtes, bien sèches et très nombreuses, afin d'empêcher le jeu de la surface recouverte de pointes métalliques prises ou dressées en une lanière sans fin de cuir ou de gutta-percha ; ces pointes doivent travailler avec une grande précision, pour durer, car elles sont conteuses et pour faire une besogne irréprochable. Ce tambour fut d'abord étroit, mais insensiblement il doubla sa largeur et grandit son diamètre.
Les garnitures de cardes sont donc des surfaces flexibles formées d'aiguilles ou de pointes de fer ou de fils d'acier,
Il faut prévoir les questions de solidité et d'humidité, car l'oxydation des aiguilles, variant de 2600 à 4600 par décimètres carres doit être évitée.
La carde a été amenée à une grande perfection et, dans le travail de la laine courte, dite laine à carde, elle a le rôle le plus important.
On est frappé de la différence d'aspect que présente la laine à l'entrée et à la sortie
delà carde. Les mèches livrées par la toile sans fin, séparées, irrégulières, opaques, dentelées, à brins bouclés et boutonneux, ont, à la sortie, la forme d'un ruban mince, homogène, continu et transparent, composé de fibres relativement droites.
En avant [du tambour, se place le cylindre briseur ou ronle-ta-bosse qui rejette ou écrase les matières végétales.
Le cylindrage, au moyen de cylindres d'acier cannelés, qui brise à l'infini les matières végétales si difficiles à éliminer, a permis à MM. Harmel frères, du Val-des-Bois, d'obtenir des peignés et des fils parfaitement propres c'est-à-dire non cassants. Leur brevet a rendu de fort grands services.
Plus que jamais et pratiquement, on peut dire : telle carde, tel fil. On pourrait ajouter, sans craindre de se tromper, telle carde, tel filateur. C'est sur la perfection de la carde, en effet, que repose la perfection du fil. Le bouton, quoi qu'on fasse, n'est pas toujours facile à éviter ou à supprimer, mais le bon travail de la carde aide à l'étendi'e.
Alcan a montré l'importance des ftls de cardes srn moyen d'un tableau des assortiments de numéros de garnitures généralement adoptées, en établissant 7 qualités de laine : extrafine, surfine, fine, demi-fine, moyenne, grosse, commune.
Les n"^ des fils métalliques correspondants sont : 210, 170, 130, 85, 40, 20, 10.
Les organes se désignent ainsi : alimentaires, intermédiaires, débourreurs et balayeurs, travailleurs. Ils ont leurs fils spéciaux, de même que le tambour, le volant et les peigne urs.
Dès le premier aspect, on voit combien la garniture d'une carde est chose compliquée.
Les détails ci-dessus concernent la première carde de l'assortiment, car, si l'on en emploie deux, ce qui est rare dans le travail de la laine peignée, la finesse s'élève de deux numéros pour la garniture de chaque organe. Au lieu des n"^ 18, 16 etc. . ., on emploie les n°s20, 18, etc..
Les espacements sont un peu plus grands pour les peigneurs, les trav^ailleurs et le volant que pour le gros tambour. Ils comprennent, pour celui-ci, par centimètre carré, 28 dents ou aiguilles pour le n° 18, et 50 pour le n^ 28. Pour les autres : 30 dents au n^ 18 et 60 au n° 28. .
Rien n'est plus intéressant qu'une carde modèle en mouvement.
Alcan donne le nombre de tours, à la minute, des différents organes :
Organes alimentaires 2,15 Cylindre intermédiaire 216,56
Entrée 2,15 Grand tambour 125,40
Roule-ta-bosse 84,47 Travailleur 19,36
1er grand cylindre d'avant-train . 84,92 Balayeur et nettoyeur 430,29
1" balayeur 263,54 Yolant 561,77
Travailleur 11,68 Peigneur 9,10
2e balayeur ' 364
Les écartements admis, en général, pour les cardes sont :
0'"001 entre le tambour et le balayeur,
0"W1 » le balayeur et le dernier travailleur.
Cette distance ne varie guère, toutefois le volant est plus rapproché; il tourne au contact du tambour. De là, une précision fort grande absolument indispensable.
Si on laisse les coussinets privés de l'huile nécessaire, l'usure qui est la conséquence de cette négligence, cause un rapprochement, duquel résulte l'écrasement de certains fils d'acier. Dès lors, le travail n'est plus uniforme.
Nous insistons tout particulièrement sur le travail de la carde, parce que nous
sommes certains que de nombreux lîlateursn'ontdû l'imperfection de leurs filés et leur nonréussite, qu'au mauvais état de leurs cardes.
La filature eut une grande importance dans le développement de l'industrie lainière.
Longtemps le travail de la main fut le seul moyen de produire le fil. La Flandre et la Picardie devinrent les deux principaux centres de cette transformation que l'on désignait sous le nom de fils de saijette^ lesquels, avec les fils de Hollande et de Saxe; servaient à Talimer-tation des fabriques de tissus.
En 1755, un sieur Brisson invente une mécanique à filer la laine. En 1780, un nommé Prit trouve le moyen de filer industriellement la laine.
C'est seulement de 1810, que date la filature mécanique.
Douglas et Cockcrill essayèrent le cardage et la filature du cardé à la machine. Quant à la laine peignée, on tenta de la filer au métier mull-jenny.
Encore une invention ingénieuse due en quelque sorte au hasard.
C'était en 1764. Un modeste fabricant de peignes à tisser, Thomas Highs, se trouvant à Leigh (Lancashire), vit entrer, dans la maison où il se trouvait, un jeune homme fatigué d'avoir inutilement cherché de la trame sans en trouver. Le visiteur conçut l'idée d'inventer une machine qui aiderait les travailleurs à obtenir ce dont ils avaient besoin.
Avec un horloger de la même ville, nommé Kay, il travaille, dans le grenier soigneusement fermé, à la chose merveilleuse; mais, quand on veut la mettre en mouvement, tout rate. On en jette même les débris dans la rue, à la grande joie des voisins qui avaient flairé un mystère non révélé.
Kay fut du nombre des rieurs, mais Highs continua à considérer son idée comme bonne, aussi se remit-il à l'œuvre. Après de nouveaux efforts, la machine marche et l'on peut fournir la trame de coton à tous les demandeurs de Leigh et du Lancashire, et même à de plus lointains ouvriers.
La fille de Highs, Jenny, avait, paraît-il, assez souffert des irrégularités du caractère de son père, aussi ce dernier, comme consolation, la pria d'être la marraine de la bienheureuse machine : la Spinniivj Jenny.
La première Jenny n'avait qu'une aune carrée et six broches. Highs en construit ensuite de 24 broches.
Trois ans après, James Hargraves de Blackburn apporta quelques modifications à l'invention du pauvre fabricant de peignes, et l'on crut, même sur le témoignage d'Arkvvright, que Hargraves était le réel inventeur. Cependant Highs seul perfectionna la machine qui put enfin filer aussi de la chaîne.
Il est fâcheux qu'un homme delà valeur d'ArkwrightaituséJui encore barbier en 1760, à Bolton-les-Moors, d'un stratagème pour obtenir, de Kay, la connaissance ou la révélation du métier hydraulique de Highs. Ce dernier était trop pauvre pour faire les dépenses nécessaires. Arkwright, au contraire, s'entendait à engager ses amis dans certaines entreprises de façon à ce que, bonnes ou mauvaises, elles lui laissassent des avantages.
Avec le modèle de la continue de Highs, il eut bientôt trouvé quelques bailleurs de fonds et, le 3 juillet 185S, il prit une patent (brevet d'invention), à Nottingham, pour filer avec des cylindres exécutés par Kay qu'il avait pris à ses gages.
Les filateurs à la Jenny ayant perfectionné le cardage et le bobinage, Arkwright, plus habile et plus diligent ({u'eux, prit un* autre brevet (1775). Il alla jusqu'à intenter un procès à ces derniers qui continuaient à se servir de leurs machines, procès qu'il perdit.
Cela ne l'empêcha pas de faire une grande fortune. Highs mourut dans la misère.
Arkwright poussa l'ingratitude jusqu'à attribuer à Hargraves l'invention de Highs, afin de ne pas passer pour avoir volé l'invention de celui-ci.
Le métier dit Mull-Jenny fut appliqué à la filature de la laine.
Revenons aux premiers essais, en France, de la filature de la laine peignée.
Ce fut Dobo, mécanicien à Reims, qui, en 1812, monta, dans la manufacture de MM. Ternaux et Jobert-Lucas, à Razancourt, les premières machines à étirer la laine peignée. Ce fut lui encore qui édilia plus tard les deux filatures montées, à Paris, par Richard-Lenoir.
De 1832 à 1835, le nombre des broches des Mull-Jenny, qui n'était que de 120, fut successivement porté à 160, à 200 et à 240, ce qui augmenta beaucoup la production.
L'Alsace débuta en 1838, avec 35.000 broches.
On comptait, en France, en 1824, 240.000 broches ; en 1844, 600.000 ; en 1862, un million.
Les broches, actives et inactives, sont d'après Knob :
En 1873 de 2.808.929 En 1888 de 3.062.068
La France importait, en 1878 kil. 1 .704.000 de fils de laine ;
» exportait, » » 4.654.000 »
» importait, m \^^0 » 2.895.000 »
» exportait, » » 6.128.000 »
A cela,. il faut ajouter les quantités utilisées chez nous.
La laine est vraiement une matière précieuse.
Nous avons déjà parlé des tissus ras* et des tissus feutrés ou draps. Dans les premiers les fils restent bien visibles ; dans les seconds, les fils disparaissent et la canevas n'est plus visible à cause du foulage, o^^vdii'von basée sur la propriété qu'ont les fibres de laine soumises à une certaine pression ou friction de se lier entre eux au point de former des masses compactes qu'on ne peut séparer qu'en les rompant.
En quittant le métier à tisser, le drap ressemble plus à un canevas serré, ou à ce qu'on appelle une toile, qu'à une pièce d'étoffe finie ou apprêtée. Elle se raccourcit et se rétrécit sous l'action du foulage, par conséquent elle augmente d'épaisseur et elle acquiert un toucher particulier, toucher qui s'adoucit sous l'action de la lainerie^iàQ la tondeuse. On a des moyens fort simples pour la dégraisser et l'assouplir.
Autrefois le foulage se pratiquait en piétinant l'étoile placée en un réservoir rempli d'eau savonneuse étendue de terre à foulon (argile). Successivement on employa des pilons et des maillets cannelés à leur partie inférieure comme pour les obliger à fouiller et à frapper la laine tout entière. Maintenant les piles ont des cylindres entre lesquelles passe l'étoffée comprimée fortement ; elles forcent la pièce, au moyen des diverses pressions, à se rétrécir, sur les deux dimensions, quelquefois de 30 0/0 dans les deux sens.
Les apprêts, qui constituent une partie très importante de la fabrication, complètent les opérations qui permettent de donner, au commerce et à l'industrie, un mouvement que traduisent les statistiques des importations et des exportations.
Il va sans dire que, avant toute chose, il faut soumettre la toison du mouton à deux opérations importantes : le triage ou le dégraissage. Comme qualités on obtient ainsi
\^ Champagne supérieure..
2^ Champagne ordinaire. . .
3" Champagne et Ardennes, 4» Ardennes et Laonnais . . .
0° Meuse et Lorraine
Prime
Ire 2e
5^ Abats etc
Les laines du Soissonnais et du Mulcien (Maux), de la Brie et de la Beauce peuvent rentrer dans les deux premières catégories. Les belles laines d'Arles et d'Espagne s'en approchent beaucoup. Le midi ilotte de l'une à l'autre des trois dernières catégories. Les laines des Alpes, des Gévennes, sont plus communes, plus longues, plus creuses.
Le rendement de ce» laines est variable, mais on évalue généralement celui de la
pe série à 40/42 0/0
. Lorsque la tonte s'opère avant les premières chaleurs, le rendement monte facilement de 2 0/0.
La laine d'agneaux, plus légère, se vend avec les toisons et au même prix. La production des moutons, en France, est tellement insuffisante que avons importé
en 1901 en 1902
Moutons d'Algérie . . . 1.176.765 1.434.143
» de Tunisie.. 586 2.238
» d'ailleurs .. 135 518 17L.720
Ramenées au poids vif des animaux, ces importations représentent, en quintaux, métriques :
Sur les moutons importés en 1902, figurent :
! Algérie 1 .334.143 env. 90 0 0
Autriche-Hongrie... * 103.036
Allemagne 2o.403
Autres provenances. 45.519
Il est entré, au marché de la Yillette :
en 1901 1.946.859 moutons
L'exportation de nos moutons est nulle.
L'Angleterre en a reçu 8.061 en 1901