CHAPITRE V
L'Avenir de la Laîne dans la République Argentine
Au cours du mois de juin 1904, nous arrivent des documents qui fixent notre attention sur des points très sérieux. Y a-t-il lieu de s'alarmer sur la diminution des balles de laine expédiées de ce continent lointain ? Le format des balles peut, en cela, jouer un certain rôle, puis les croisements de races changent les proportions des toisons fines ou communes.
Sous ce rapport, le propriétaire de moutons n'a pas toujours la patience nécessaire, parce qu'il ignore les règles suivant lesquelles le mieux s'obtient, non seulement pour la forme et la taille des animaux, mais encore pour la finesse de la toison qui les recouvre. Il devrait savoir avec quelle sollicitude les Anglais surveillent leurs bergeries, pour les conserver pures, et quels soins ils prennent de ne pas introduire, chez eux, des béliers dont les aptitudes diffèrent de celles de leurs propres reproducteurs.
Daubenton a tracé la route à suivre : ne rien donner au hasard ; conserver la trace du sang nouveau à travers les différentes générations, le rajeunir de temps en temps ; ne pas forcer la nourriture; ne pas substituer le séjour de la plaine à celui de la montagne, si celui-là jouit d'une température qui profite aux bêtes à laine; bien proportionner l'alimentation aux forces des animaux.
Quand on s'alarme de certains changements, on devrait être bien sûr qu'ils sont condamnables. Le Daily Netcs (Londres, fév. 1904) rapportait qu'en décembre 1903, un mouton à longue laine du Lincolnshire (Angleterre), a été vendu, aux enchères publiques, dans la République Argentine, 5 200 dollars, a Cette somme, dit la feuille en question, constituerait un record si M. T. Caswell, de Pointon, ne venait d'apprendre qu'un bélier de son troupeau, a obtenu, dans le même pays, 5.800 dollars.
Quand un animal de ce genre se vend une trentaine de mille francs, il faut bien admettre que la qualité de sa laine entre pour quelque chose dans les considérations de réleveur qui en fait l'acquisition pour arriver à transformer sa bergerie. L'histoire de la laine, en République Argentine, ne remonte pas si haut que nous n'ayons pu en suivre presque tous les progrès, progrès qui parlent autant en faveur des qualités du sol que de l'intelligence des grands propriétaires.
La Chambre de Commerce d'Anvers s'est justement émue de certains faits, aussi s'estelle préoccupée de la diminution des laines du Rio de la Plata.
Nous puisons, dans un travail publié par elle, les chiffres qui suivent.
Du 1er octobre 1903 au 31 mars 1904, le total des embarquements, dans les ports de
la République Argentine, s'élève à 309.037 balles, contre 353.379 balles durant la m3:n3 période, en 1902-03. Diminution 54.342 balles ou environ 15 0 0
De Montevideo, durant le même temps, les expéditions ont été de 40.423 balles contre 51 .167 en 11)02-03. Dili'érence 10.744 balles soit 21 0 0.
Dans ces quantités sont comprises les expéditions vers les Etats-Unis, soit 20.519 balles de la République Argentine et 107 balles de Montevideo.
La révolution qui agite ce dernier pays depuis quatre mois est pour quelque chose en cela, la guerre civile ayant causé des pertes énormes et même des ruines. Les partis en lutte ont vécu sur le pays, détruisant les clôtures et une bonne partie du bétail existant. Plus d'un tiers de la laine reste à l'intérieur. Le commerce de Montevideo se trouve presque complètement paralysé.
En République Argentine, la production moindre a sa cause dans la réduction du nombre des moutons. Les statistiques d'exportation disent que l'abandon de l'élevage en vue de la production lainière est un fait notoire.
L'industrie pastorale subit une évolution graduelle causée par des causes d'ordre économique.
. Plus le nombre des hectares mis en culture augmente, plus l'élevage se trouve refoulé. Les bêtes à cornes reculent devant la charrue, prenant la place qu'occupaient les moutons, en des pâturages qu'ils avaient améliorés.
La baisse des laines s'est produite alors que l'industrie frigorifique offrait des compensations aux éleveurs.
On comprend le désir de ces derniers de développer la taille de leurs moutons; de là, la transformation des prairies naturelles en champs de luzerne (alfalfa) favorables à l'engraissement des animaux.
Il y a diminution de production lainière dans les provinces de Santa-Fé, Entre-Rios, Gordoba et même dans le Nord de la province de Buenos-Ayres.
C'est dans le sud de la République-Argentine, dans les contrées encore peu connues et désignées sous le nom de Pampa^ mais comprenant les provinces de Pampa Central, Santa Cruz, Rio Negro, Chubuto, etc., que l'élevage du mouton est appelé à se développer, à mesure que les terres seront mises en exploitation.
Loin des voies de communication, avec une population clair-semée, sur un terrain à bon marché, l'élevage du mouton est la première étape de la transformation du sol et l'exploitation la plus avantageuse.
Peu à peu la production de la laine s'avance vers le sud dont Bahia-Blanca paraît devoir devenir l'entrepôt.
La CrÈse du Mouton en Argentine
Le Courrier de la Plata croit que l'élevage du mouton traverse une crise, chose incompréhensible, puisque le pays, peut encore fournir, à cette industrie, des surfaces plusieurs fois aussi grandes que la France.
La production des bêtes à laine est restée la même et la crise du mouton est le résultat de faits sociaux.
L'élevage n'existait pas il y a cinquante ans. On ne voyait, dans la plaine, que de raresmoutons abandonnés, porteurs d'une laine dédaignée. Pas de troupeaux, pas de bergers. Or, on sait que le mouton ne prospère que s'il vit en famille unie et sous l'a^il d'un maître.
En 1842, Henri Solanet, un français, eut l'idée de faire tondre pour son compte, les quelques milliers de moutons qui paissaient dans les alentours de liuenos-Ayres. Mort il y a quelques années, à l'âge de 80 ans, cet homme a assisté aux merveilleux résultats, dus à son initiative : enrichissement de l'Etat et des particuliers, création d'une flotte, de vapeurs, de
ports sur les deux rives de l'Océan, extension prodigieuse des villes de Roubaix, Tourcoin^% Reims, Mazamet, Castres, Breslau, Aix-la-Chapelle, Anvers, Verviers, Cologne et tant d'autres profitant des industries lainières nouvelles. De grandes fortunes se sont édifiées, car la prospérité générale a été un des résultats de cette richesse nouvelle.
« Quand, en 1843, Solanet payait pour la première ibis, quatre fois quatre sous Tarobe de 11 kil. et demi, l'estanciero raillait sa prodigalité, mais cela ne l'empêchait pas d'employer de gros capitaux à importer par voiliers des béliers de Rambouillet et à entreprendre l'amélioration de la race pour son compte. »
A la même époque, Edouardo Olivera, José Plomer faisaient comme lui et les premières cabanas étaient créées.
Insensiblement les pâturages amélioriés fournirent une race plus forte, mieux développée, donnant plus de viande et plus de laine, souvent même mettant au monde deux agneaux au lieu d'un.
Les importations d'Anvers nous ont permis de suivre ces progrès et même d'y voir apparaître les premières laines croisées, d'un travail diificile, à cause de la grande quantité de chardons dont elles étaient couvertes.
Alors, les belles laines communes nous venaient par Londres, de la Nouvelle Zélande, puis de Port-Philippe. Ces derniers genres étaient absolument propres.
Les laines croisées, nouvellement obtenues, ont toujours excité un grand étonnement. Celle de Sydney aussi, car ce pays paraissait peu propre à cette production. Le rendement en était merveilleux. Adélaïde, à son tour, apporta son tribut de toisons croisées et insensiblement les industriels employèrent ces sortes variées, donnant ainsi, aux éleveurs, les encouragements poussant au développement de genres nouveaux.
Aujourd'hui, ces laines croisées s'emploient partout, aussi lorsqu'on nous dit que l'agriculture de la République Argentine prend de grands espaces aux pâturages réservés aux moutons, il est permis de croire que les bêtes à laine de plus fort calibre auront besoin de champs plus riches que les prairies primitives et qu'elles vivront en grand nombre dans le voisinage de l'homme. Elles ne pourraient vivre longtemps abandonnées à elles-mêmes sans perdre une partie des qualités acquises par le croisement, le rajeunissement périodique du sang, la meilleure nourriture.
Ne voyons-nous pas, en France, les meilleures exploitations agricoles entretenir d'excellents troupeaux ? Pourquoi les habiles agriculteurs américains renonceraient-ils au mouton qui est un nettoyeur précieux et un engraisseur de champs de première qualité *? Il coûte fort peu à nourrir, il rend des services permanents, il donne sa viande et sa laine.
Le Roman de la Laine ressemble à tous les romans; il faut y faire la part de l'enthousiasme et de l'exagération, des essais infructueux et des déconvenues, des succès inattendus et des succès mérités.
Le Courrier de La Plata reconnaît que, dans ce pays, les bonnes initiatives ont des imitateurs plus vite que partout ailleurs. La marche de l'élevage du mouton et celle de l'industrie du beurre le pi ouvrent.
« Ces derniers produits presque inconnus il y a quelques années, dans les estances où l'on comptait des milliers de vaches, ont été exportés pour la première fois en 1895; l'Angleterre en reçut, cette année-là, lO.OGO kil.; en 1903, plus de 8 millions de kil. »
« La laine existait, en 1843, comme le beurre en 1898, à l'état latent. Richesse visible, aussi inconnue que le sont aujourd'hui les gisements minéraux de la Cordillière. Jamais personne n'avait pris la peine de tondre l'une des mille brebiserrantsur les champs ! On importait la laine des matelas ! Jamais un riche estanciero n'avait consenti à faire rôtir un gigot. On utilisait la peau pour se couvrir ou se coucher sur la terre battue. Le vrai acheteur des troupeaux de moutons était le chauffourier, qui en utilisait les carcasses pour chauffer ses fours à briques. »
L'importation du bélier mérinos changea tout cela. Le mouton andalou, qui végétait dans la plaine, fit place aune bête à laine produisant, en bonnes années, trois ou quatre francs par tête ; en bloc, plusieurs centaines de millions de francs à l'exportation.
Au début, les gros capitaux ne furent pas nécessaires. Les propriétaires donnaient, au premier venu, un troupeau avec la jouissance de trois ou quatre cents hectares.
Le matériel d'exploitation se composait d'un pauvre rancho, de deux chevaux étiques, de quelques ustensiles fort élémentaires, nécessaires à la vie et d'un moule pour laire les chandelles.
A la fin de l'année, pendant laquelle le berger, sa famille, et tous les agregados de passage s'étaient repus de viande étique, des piastres assez nombreuses tombaient dans la bourse du pueslî^o dont le troupeau s'augmentait d'un tiers.
Ainsi le temps et la patience ont donné, à-certains pauvres d'alors, des fils devenus d'opulents estancieros. Tous ont grandi avec le pays et les moutons multipliés dans les espaces libres et ouverts. Après la frontière du Salado, ils ont conquis celle de la P^ovince de Buenos- Ayres, au nord, à l'ouest et au sud, gagné la Pampa centrale, passé le Colorado et le Rio Negro, poussé vers le Chubut et rencontré, dans l'extrême sud, l'avant-garde des troupeaux envahisseurs débarqués des iles Malouines, sans la permission de personne, par des Anglais à l'étroit dans leurs îles, prenant d'assaut les vallées 'du Sancta Cruz^et du Gallegos, pendant que les Chiliens et les Argentins se préparaient à se les arracher sans savoir les utiliser.
« C'était un beau domaine dont le mouton achevait la conquête de 1875 à 1890. Déjà le berger d'autrefois ne le suivait plus dans ses pérégrinations, sa cabane à roulettes ou sans roulettes était restée en route; Valambrado l'avait exclu de ses fonctions et de ses bénéiices si longtemps et si facilement acquis sans mise de fonds.
Le propriétaire avait appris à calculer.
Un berger, sa famille et ses agregados absorbaient 120 à 150 moutons par an pour leur consommation, soit 10 ^jo du troupeau ; à la fin de l'année, il recevait la moitié du produit. Il fut réduit au tiers, puis au quart, mais son profit restait grand, puisque les efforts coûteux du propriétaire pour l'amélioration du troupeau, de la laine, de la viande, lui rapportait gros sans mise de fonds.
On eut dos surveillants et non plus des bergers dont les enfants gardaient mal les troupeaux.
Le mouton de Rambouillet et TAndalou ont disparu après avoir fait la fortune de tous.
Vers 1885, s'est généralisé le croisement avec le bélier Lincoln de grande taille, de grand appétit, producteur de viande, dont la brebis donne le plus souvent deux agneaux.
Mais pourquoi avoir recherché la grande production de la viande, en même temps que la finesse de la laine ?
On ne s'aperçut pas de la transformation de celle-ci pendant les premières années, alors que les croisements ne furent pas poussés au-delà d'un certain degré. La laine semblait ne rien perdre en qualité, elle gagnait en tinesse, en longueur, en quantité.
En cela, il faut le reconnaître, on avait marché sans expérience suffisante aussi le Courrier de la Plata l'affirme ainsi : « il aurait fallu s'arrêter-là, laire pour ainsi dire machine en arrière, renoncer aux bêtes de trop grande taille, se contenter de l'accroissement déjà obtenu, conserver le sang de Rambouillet et, avec lui, la laine fine. On ne l'a pas fait.
(( Le grand bélier Lincoln a pénétré partout. On a obtenu des moutons d'exportation donnant 70 à 80 kil. sur pied. On les a vendus 15 à 20 fr. mis à quai. C'était trop beau pour qu'on y renonçât, »
A cela, on peut répondre que la production de la laine commune s'explique par ce fait puissant : son emploi admirable par l'industrie anglaise. Certains lilateurs de Bradlbrd sont tout entiers aux laines croisées ; ils laissent de côté les laines mérinos.
L'industrie belge, comme l'industrie de la France et de l'Allemagne, utilise admirablement les croisés de Buenos-Ayres.
Le Courrier de la Plata reconnaît le fait en constatant que les propriétaires de cabanas sont découragés. « L'année dernière, dit-il, en septembre 1903, à l'Exposition rurale, il n'y avait d'acheteurs que pour le bélier Lincoln. J'eus l'occasion d'entendre les lamentations de trois concurrents de l'élevage de Rambouillet. Après avoir créé, depuis 40 ans, des iamilles de cette race, ils confessent que, devant l'indifférence des acheteurs, ils ne savent plus que faire des produits et qu'ils ont à nourrir des milliers de brebis puisque personne ne paie plus leur prix. »
Assurément ces gens ne voient pas la transformation des produits manufacturés. Partout les qualités extra ont cédé le pas aux genres moyens et communs ou ordinaires.
Pour ne citer qu'un genre, nous dirons que la draperie extra de Sedan et d'Elbeuf, faite des splendides laines de Silésie est remplacée par des tissus de laine peignée, en grande partie. Les plus anciennes maisons ont dû sacrifier aux goûts nouveaux.
Le fait de la grande production des laines communes n'est pas industriel mais agricole ; c'est l'agriculture qui a, en quelque sorte, forcé l'industrie à chercher l'application d'un produit nouveau exotique luttant contre les produits européens bien connus, bien qualifiés, utiles, nombreux, puisque l'Angleterre les produit à l'exclusion des laines fines.
Yoilà ce qu'il faut voir. La force des choses est souvent irrésistible. Quand des populations considérables s'étendent, avec les arts industriels, sur le sol argentin, n'est-il pas étonnant qu'on écrive ceci : « Le vieux berger est retourné à l'agriculture. Les colons qui débarquent suivent le même chemin. Autrefois, ils ne refusaient pas d'aller garder les moutons ; pour y réussir, il fallait moins de science que de patience ; aucun capital n'était nécessaire. lisse tournent aujourd'hui vers les entreprises agricoles, dans lesquelles ce ne sont plus les moutons, mais les travailleurs qui sont tondus et exploités à fond. »
La vraie question est tout autre. Où est le progrès? Deuxièmement : est-il possible de faire autrement? Troisièmement : est-il désirable que le riche sol de ce pays ne soit pas mis en culture utile? Enhn : comment, si l'on agit autrement, fera-t-on face aux besoins delà population qui toujours croît et s'étend?
Autour de Buenos-Ayres et ailleurs, que de surfaces cultivées et bâties ont acquis une valeur à laquelle on ne pouvait songer, il y a trente ou quarante ans !
La vie sociale qui augmente, impose des créations industrielles multiples et des expansions commerciales nécessaires à l'Etat et aux particuliers.
En fin décompte, on peut dire (jue c'est le mouton qui a fait la richesse des plaines de la Plata, de l'Australie, de presque tous les pays du monde.
Le Courrier de la Plata dit de fort bonnes choses, mais il descend dans des considérations sans valeur aux yeux de ceux qui connaissent bien la vie des champs, car rien n'arrêtera maintenant le mouvement des croisements vantés par les éleveurs qui, peu à peu, étudient le mouton et ses aptitudes, de façon à lui donner le sol et les soins qui lui conviennent.
D'autres progrès suivront. Pourquoi, par exemple, La Plata, si riche sous certains rapports, resterait-elle indéfiniment tributaire de l'ancien continent pour les étoffes, la bonneterie et les nombreux articles qui naissent de l'industrie lainière ? Le jour où ses usines s'alimenteront des laines indigènes, ce pays recherchera les qualités capables de le mieux servir et il s'inquiétera moins des besoins industriels européens.
Des efforts sont faits en ce sens. On ne peut qu'y applaudir, car l'intérêt général implique le progrès pour tous et partout.
Le caractère et l'abondance de la laine peuvent s'atténuer, mais il en restera de grandes qualités, parce que le mouton est un animal absolument nécessaire à la bonne et complète culture.
Quant aux croisements, qui empêchent les éleveurs de les chercher comme il. les comprennent, surtout s'ils les appliquent selon les données de la science et de l'expérience !
Oui d'un autre côté, empêche les industriels de transformer leur outillage en raison directe des progrès du machinisme, des besoins de la mode, du courant suivi par tous ceux qui transforment les textiles ?