CHAPITRE XVI
Histoire d^une Usine isolée
Le progrès se fait par approche, presque insensiblement; tous les centres grandissent <[uand, par leurs talents acquis et leurs qualités naturelles, les intéressés réussissent à améliorer leurs moyens de production.
Yerviers, Elbeuf, Sedan, Roubaix-Tourcoing, Amiens, Vienne, Mazamet, toutes villes transformant la laine ont eu cette croissance rapide qui étonne d'autant plus qu'on envisage plus attentivement le point de départ. Les moyens mécaniques manquaient, l'eau faisait défaut, les réglementations administratives constituaient des entraves capables d'arrêter la marche du progrès.
Peu à peu, l'initiative privée força la main au pouvoir royal, les barrières fiscales tombèrent, la liberté du travail féconda les métiers, l'industrie et le commerce enrichirent les individus et le pays.
Il est curieux de suivre l'existence d'un homme intelligent, travailleur infatigable, au milieu de difficultés de tous genres et en des temps troublés. On se représente peu aujourd'hui une telle volonté et un pareil courage.
Jacques Harmel quitte Sainte-Cécile, petite localité belge non loin de Forenville, pour venir établir un premier établissement à Angecourt, près de Sedan. Il avait débuté dans la carrière active, en 1797, et déjà travaillait, à façon pour la ville de Reims, des laines que les ouvriers venaient, chaque semaine, chercher chez lui pour les filer à la main.
Qu'on se figure les distances, les difficultés de transport, la durée de la transformation, le temps nécessaire au retour de marchandises délicates.
L'Etablissement d'Angecourt réussit si bien que, s'étant associé ses trois fils : Jacques- Joseph, Hubert et Félix, l'infatigable Harmel fonda la filature de Boulzicourt (Ardennes) sur la Vence, puis celle de La Neuville-lès-Wasigny.
On conserve, avec un soin pieux, dans les bureaux de MM. Harmel Frères, du Va4-des-Bois, la facture que voici :
Filature de laine de Jacques Harmel 304 livres de laine = 1 .579 échées 1 . 579 échées à 22 cent. F 347,38 50 1. huile à 1,50 » 75 »
F 422,38 à Monsieur Francart EsnouT de Reims
Augecourt, 23 juillet 1825
Ces 304 livres de laine lilée à 21 '"/'" au kil. coûteraient 1 fr. 05 par kilo aujourd'hui' huile et façon comprises, soit 150 fr. 60. On emploie maintenant à peu près la moitié de cette quantité d'huile.
En 1832, les trois frères succédèrent à leur père.
L'établissement du Yal-des-Bois, commune de Warmeriville (Marne) date de 1840. L'emplacement était bien choisi, peu éloigné de Reims, objectif évident des fondateurs, favorisé par un cours d'eau intarissable, la Suippe au Ilot bleuâtre et aux rives chargécg d'arbres.
Le choix du terrain ne fut pas le fait du hasard, car deux moulins (Moulin-de-haut et Moulin-de-bas) existaient au-dessus d'Isles. Le 11 août 1609, un procès fut intenté par les Religieux de Saint-Remi de Reims, propriétaires des moulins d'Isles, à Jacques de Tisserot qui ht construire le Moulin-de-bas, pour avoir construit un reversy (déversoir) en aval d'Isles.
On connaît le nom des meuniers qui exploitèreut le Moulin-de-bas, de 1620 à 1794, époque oii il fut acheté pour 46.000 livres par Pascal Demain. Le 28 ventôse, an 13, J.-B. Blavice le paya 47.562 fr. 50. Le 10 juin 1840, Jacques-Joseph Harmel, Hubert Harmel et Joseph-Félix Harmel, filateurs associés, de Boulzicourt, acquirent le Moulin-de-Bas pour 70.000 francs.
L'établissement fut aussitôt transformé pour le travail de la laine. De nombreux villages sur la Suippe étaient déjà connus par leur fabrication; leur histoire se rattache à celle de Reims.
Le Yal-des-Bois devient d'abord filature de laine cardée, pour la fabrication de la flanelle, article très demandé à la place de Reims.
En 1850, on y ajoute une filature de laine peignée, ce qui donna un grand essort à la
maison dont tous les transports se faisaient par des voitures desservant régulièrement Reims.
Le chemin de fer, de Reims à Sedan et à Givet, fut seulement utilisé, dans le principe,
pour les grosses quantités, caries voitures de l'usine avaient la possibilité et l'avantage de
laisser et de prendre, chez les correspondants, les provisions quotidiennes.
C'est dans ce milieu très actif que grandirent les trois fils de Jacques Harmel : Jules, Léon, Ernest. C'est de là qu'ils partirent pour des maisons d'éducation oii ils firent d'excellentes études.
Le chef, d'une grande activité, était tenace dans ses résolutions, toujours clairvoyant et vaillant. Ses ouvriers avaient pour lui un respect tel qu'il lui donnèrent le nom de Bon Père.
Madame Harmel inspirait, à ses enfants, l'admiration du beau et du bien, avec cet enthousiasme contenu qui nait de l'éducation délicate en famille. Elle fut certainement pour beaucoup dans la direction donnée à ses enfants qui devinrent les associés de leur père. Ilsavaient des aptitudes différentes; l'ainé aimait les machines pardessus tout, le second était doué d'une grande intelligence administrative, le plus jeune préférait les transactions commerciales et les voyages (jui les provoquent. C'est ainsi que le machinisme s'améliora, que hv maison se fit connaître ou loin et que les transformations importantes prirent place.
Le peignage de la laine provoqua les achats de la matière première, à Londres, en Allemagne, en Hongrie, en Afri(|ue, de sorte (jue les genres de lils les plus divers furent offerts avec un succès toujours grandissant.
Tout marchait paisiblement lorsqu'éclata la gueri'e franco-allemande qui n'ébranla en rien cette organisation (pii, par contre, eut, en 1874, cruellement à souffrir d'un incendie qui dévora le grand corps industriel, long de 100 mètres et à 5 étages, y compris le sous-sol où se trouvaient : batteuses, loups, dépôts de laines ensiniées, préparées pour la carde, et, de plus, le matériel de construction.
Le nouvel établissement, utilisant le cours d'eau abondant, est un rez-de-chaussée-
fort étendu, élégant, haut de travée, pavé de portland ou de carrelage. Des colonnes de fer soutiennent un plafond à larges baies par lesquelles pénètre la lumière.
L'aération, détail important, se fait au moyen de ventilateurs qui déplacent chacun 10.000 mètres cubes d'air à l'heure. Au point de vue de l'hygiène, rien n'est meilleur, d'autant plus que 70 appareils spéciaux refroidissent l'atmosphère en été et réchauffent en hiver.
La surface couverte est de 21.18.3 mètres carrés.
L'installation nouvelle constitue, dans son ensemble, une usine modèle où prirent place les métiers les plus perfectionnés (Koechlin, Schlumberger et Grûnn). C'est un point essentiel à noter, car, pendant que de nombreux établissements français vieillissaient et périssaient d'impuissance et de délabrement, celui-là naissait plus parfait, plus actif, plus complet, donnant, au moyen du peignage, de la teinture, de la filature en peigné et en cardé, du retordage, des produits variés que les fabricants de nouveautés recherchent toujours.
Qu'on se figure deux groupes de force comprenant trois machines à vapeur et une turbine ayant ensemble 750 chevaux ; puis cinq chaudières offrant une surface de chauffe de 1.450 m.
Les arbres de transmission n'ont pas moins de 1.184 mètres de longueur.
Le dynamo (109-340 wats ou 2.850 lampes de 16 bougies) donnent un éclairage parfait.
La commune de Warm^riville comptait 1 .134 habitants en 18.36, 1.529 en 1862, et
Pendant ce temps, Reims grossissait beaucoup et attirait à lui les travailleurs des villages voisins, ce qui obligea le Val-des-Bois à recruter au loin, surtout en Belgique, des familles entières qui se fixèrent en Champagne.
Des maisons ouvrières à loyer peu coûteux, des "institutions d'alimentation facile, des sociétés de secours mutuels, des écoles parfaitement tenues, encouragèrent ces immigrations.
Jamais la moindre grève n'a désolé, cette population qui jamais non plus ne souffrit du chômage.
. C'est en 1854 que M. Léon Harmel, si connu aujourd'hui sous le nom de Bon-Père^ prit la direction de l'usine. Il en est encore la grande intelligence directrice.
MM. Harmel Frères créèrent, à Sabadelle (Espagne) en 1892, une filature de laine peignée avec retordage, de 10.000 broches et 153 ouvriers. Sa production annuellle est de K 200.000 d'une valeur de 1.600.000 fr.
Ces deux dates : 1854 et 1892, prouvent les succès de la première entreprise et la foi en l'avenir de la jeune génération. Pendant que de nombreuses maisons françaises disparaissent, celle-ci se dédouble et va chercher au loin les éléments d'une industrie florissante.
Les principaux brevets de MM. Harmel Frères sont :
P Fil albanais (1874) — fil velours (1877) — fil hérissé en broussailles (1879).
2*^ Peignage mécanique (1882).
Le procédé au moyen duquel on broya toutes les matières végétales restant dans la laine ou attachées à la fibre, comme l'est le chardon, peut être considéré comme une des plus utiles inventions du xix" siècle.
,3*^ Procédé de teinture au moyen d'un mouvement rotatif des rubans peignés en -bobines comprimées (1886).
4"^ Appareil à hélices servant à la teinture des bobines de fil et de peigné (1894).
Le Yal-des-Bois a, dans ses différents genres de hlature, un ensemble de 32.694 -broches. Il passe :
à la teinture kil. 600.000 de laine
à la iilature en cardé » 250.000
au retordage » 350.000
Le peigné et la nouveauté n'absorbent pas moins de 700.000 kil. Le tout représente* une somme de sept millions.
Les ventes de cette maison s'étendent à Reims, Paris, Elbeuf, Vienne, Roubaix, etc. Les deux tiers de la production gagnent l'Allemagne, l'Autriche, l'Italie, la Russie, l'Espagne.
La correspondance se fait dans la langue des destinataires.
La question de l'éducation populaire a toujours été l'objet d'une grande sollicitude de la part des directeurs de cette maison.
Nous avons sous les yeux :
1^ Le Livret corporatif et les Statîits de la Société coopérative dont le capital s'élevait, en 1903, à 5.000 francs et dont le but est d'obtenir à bon marché: boulangerie, épicerie, mercerie, vêtements, etc. Les bénéfices se partagent au prorata des achats..
Rien n'est plus juste. — Qui produit le bénéfice ? — L'acheteur.
Le capital roulant est formé au moyen de mises modiques des associés qui, de ce chef, reçoivent un petit intérêt.
2*" Statuts du Syndicat ayant exclusivement pour objet l'étude et la défense des intérêts des travailleurs avec le concours des intéressés. D'où : bibliothèque, cours professionnels, cercles d'études, caisse mutuelle de retraites, conseil d'usine composé d'ouvriers. Un autre cercle est formé d'ouvrières. Il y a encore : caisses d'économie générale et scolaire, société de vétérans composée d'ouvriers ayant plus de 25 années de services. Ajoutons : sociétés de musique, de tir, de récréations dramatiques.
Toutes ces choses développent l'esprit de solidarité, d'initiative, de confraternité et de patriotisme.
Aux sept expositions auxquelles la maison Harmel Frères a pris part, elle a obtenu les plus hautes récompenses. Plus de cent récompenses ont été attribuées aux ouvriers. Les divers jurys de 1900 ont fait le plus complet éloge de toutes ces fondations utiles.
Les associés successiis ont donné, à leur œuvre, l'idée religieuse pour base. On ne les a jamais vus briguer aucune récompense honorifique ; toujours on a constaté que leur population ouvrière constitue un centre modèle, une famille.
Jamais aucun membre de la Maison du Val-des-Bois n'a été décoré. Jacques Harmel- Tranchart méritait bien de porter, sur sa poitrine, l'étoile des braves et des travailleurs; son lils, Léon, la tête actuelle de l'établissement, inspire le même respect et la même admiration. Quani donc l'esprit de tolérance marchera-t-il parallèlement avec l'esprit de justice '?