DE LA TERRE A POTERIE
Les argiles, comme nous l'avons déjà indiqué en parlant de la terre végétale, sont originairement dues à la décomposition des roches anciennes, et notamment des roches granitiques. Les influences de l'atmosphère, l'électricité, l'acide carbonique, finissent par enlever à ces roches, après les avoir désagrégées, les principes alcalins qu'elles contenaient; il ne reste plus que de l'alumine combinée, et souvent mélangée en diverses proportions avec de la silice et de l'eau. C'est ce silicate d'alumine qui est le fond essentiel de l'argile.
Les caractères distinctifs de l'argile sont de faire pâte avec l'eau, et de s'y délayer en particules excessivement fines et légères, de se prêter, lorsqu'elle est humide, à toutes les formes, d'abandonner, par une simple élévation de température, l'eau mélangée en acquérant une certaine consistance, telle cependant qu'on la raye toujours avec l'ongle ; enfin de changer complètement de
nature par la calcination. Le silicate d'alumine laisse alors échapper l'eau avec laquelle il était chimiquement combiné; ses molécules se rapprochent les unes des autres en produisant dans la masse un retrait considérable ; enfin il acquiert sans se fondre, et même sans se ramollir, une dureté considérable qui va jusqu'à lui permettre de faire feu sous le briquet, et l'eau n'a plus désormais sur lui aucune action. Lorsque l'argile, au lieu d'être pure, se trouve mêlée avec d'autres éléments que l'alumine, comme l'oxyde de fer, la chaux, 'les alcalis, par le fait de la chaleur elle entre en combinaison avec ces bases, et donne naissance à un produit multiple qui n'a plus la même fermeté dans le feu que l'argile pure, qui s'y ramollit et s'y transforme souvent en un verre boursouflé et noirâtre. Cela est cause que les argiles impures ne conviennent pas aux poteries qui exigent une haute cuisson.
Cette propriété, qui fait que la terre la plus malléable et la plus obéissante à la main qui la façonne, se laisse frapper en un instant, et comme par enchantement, d une merveilleuse pétrification, est une des plus pré- ' cieuses et des plus élégantes propriétés naturelles dont l'industrie humaine ait su tirer parti.
Les roches granitiques ayant dû commencer à se décomposer du jour où elles se sont refroidies et consolidées, on conçoit que les argiles, résultat de leur décomposition, doivent se rencontrer dans les formations de toutes les époques } c'est en effet ce qui a lieu. 11 en existe dans tous les terrains stratifiés. Leurs couches présentant mille variétés, sous le rapport de la composi-
tion, de la pureté, de la couleur, de la puissance, alternent à la surface des continents avec les couches de grès, de calcaire, de marne. La distance qui se trouve entre deux couches d'argile immédiatement voisines, dépend du développement des dépôts qui les séparent, et présente, d'une localité à l'autre, les plus grandes variations. Il y a des provinces entières où Ton en chercherait vainement un seul lit. Quant aux argiles impures, on en trouve presque toujours, ainsi que nous l'avons dit, sur le cours des rivières. Il est à remarquer que les moins grossières sont celles que le courant dépose en dernier lieu.
Les argiles peu réfractaires, et qui prennent une couleur rousse dans le feu, sont employées pour les poteries communes. On en fait des terrines, des tuyaux de conduite, des pots à fleurs, des réchauds pour les cuisines, etc. On les emploie également pour la fabrication des faïences grossières, assiettes, cruches, gamelles, etc. Dans ces faïences, la terre ne sert pour ainsi dire que de soutien au vernis que l'on fixe à sa surface ; c'est ce vernis qui a la dureté, l'éclat et l'imperméabilité qui forment les premières conditions de service pour ces sortes d'ustensiles. La terre cuite, qui est rouge, grenue, poreuse, assez semblable à de la brique, et que l'on aperçoit quand on brise l'objet, ne possède aucune des qualités que l'on demande à la faïence et que le vernis seul présente. Le tissu lâche de ces poteries est cause que la plupart vont parfaitement au feu, ce qui est un précieux avantage pour les besoins domestiques.
Le vernis ou couverte est de diverses sortes. C'est en
général une substance vitreuse dont on dépose les éléments à la surface des poteries une fois qu'elles sont moulées et desséchées, et qui se fond pendant leur cuisson, en contractant avec elles une adhérence intime. 11 faut que cette substance soit de telle nature, qu'elle puisse entrer en fusion avant que l'argile ne commence à se ramollir ; c'est un très-grave inconvénient, attendu que, pour arriver à cette grande fusibilité, on est obligé de faire entrer dans la couverte une proportion considérable d'oxyde de plomb. Le vernis qui en résulte est extrêmement tendre, s'use et s'écaille facilement, et se laisse attaquer par les acides. On emploie la plupart du temps, pour cet objet, le sulfure de plomb, connu dans le commerce sous le nom d'alquifoux ou d-'oxyde rouge de plomb. On le délaye dans l'eau après l'avoir bien pulvérisé, et on plonge les poteries dans cette eau, la poudre d'alquifoux vient se fixer à leur surface, où elle se décompose et se fond pendant la cuite , c'est elle qui produit cette couleur jaunâtre qui caractérise les faïences grossières dont nous parlons. Quand on veut marbrer la surface en violet ou en vert, on ajoute à l'oxyde de plomb des oxydes, soit de manganèse, soit de cuivre qui par le feu donnent ces couleurs. Enfin, lorsqu'on veut un émail blanc opaque, comme celui des assiettes, on a recours à l'oxyde d'étain, qui se vitrifie avec, celui de plomb.
Pour donner une idée de la composition des argiles de cette espèce, nous citerons les résultats de l'analyse faite sur celle que l'on exploite à Forges (Seine-Inférieure) . Sur i 00 parties : silice, 65 ; alumine, 24 ; eau, i 0.
Les argiles pures et qui ne renferment ni chaux ni oxyde de fer, sont consacrées à la fabrication des poteries connues sous le nom de terres de pipes, terres anglaises, cailloutages, etc. ; ce sont ces faïences à pâte blanche et sonore, dont l'Angleterre a été si longtemps en possession de fournir le continent, et qu'aujourd'hui nos fabriques jettent avec tant de profusion, et à si bas prix, jusque dans les plus pauvres campagnes. Cette argile étant réfractaire, on la cuit à grand feu sans la déformer, ce qui permet de lui faire acquérir une certaine dureté, et en outre de la recouvrir d'un émail meilleur et plus solide que celui qui sert ordinairement aux faïences rougeâtres; il se compose d'ailleurs des mêmes éléments. On ne l'applique qu'après avoir fait subir aux pièces une cuisson préliminaire, qui leur donne un commencement de consistance. Cela fait, on procède au second feu, qui est la cuisson véritable. On décore souvent ces faïences, soit avec des peintures faites au pinceau, soit avec des gravures sur papier que l'on y décalque à l'aide de certaines précautions. On les colore, soit en employant des émaux colorés, soit en colorant la pâle elle-même et eu la recouvrant d'un émail translucide.
Voici la composition de l'argile de Montereau, qui est la première que l'industrie française ait mise en œuvre pour faire concurrence à l'Angleterre. Sur 100 parties : silice, 64 ; alumine, 25 ; eau, 11.
11 y a des argiles qui sout susceptibles de soutenir le feu le plus violent sans se déformer, mais qui y prennent une teinte fauve. On les consacre à la fabrication
des gréseries, qui sont également des poteries d'un usage journalier et dont le commerce est fort étendu. Elles contractent, par l'effet de la forte cuisson qu'on leur fait subir une demi-vitrification, qui les met en état de courir, sans se rompre, toutes sortes de risques. Les terrines, les jarres, les cruches à eau, les cruchons, une foule d'autres ustensiles, sont faits avec cette poterie. On peut se dispenser de la vernir, parce qu'elle a presque toujours, par elle-même, une compacité suffisante; mais cependant ou y voit souvent une couverte vitreuse et irréguliére qui se produit à l'aide de quelques poignées de sel que l'on jette dans le four, et qui, en se volatilisant, vient se porter sur la surface des pièces où il se combine avec la silice et l'alumine.
Les creusets employés dans les fabriques de laiton, d'acier fondu, d'orfèvrerie, ainsi que ceux des verreries et des laboratoires de chimie sont faits avec ces mêmes terres réfractaires. Elles servent aussi pour les étuis, dans lesquels on cuit les faïences et les porcelaines, ainsi que pour les briques destinées à la construction des fourneaux de fusion dans les fonderies.
La fabrication des poteries, demandant une température plus élevée que celle des briques, exige aussi des combustibles meilleurs. On y consacre en général des bois de chauffage refendus et bien secs. Dans la belle fabrique d'Arboras, admirablement placée entre les débouchés du Rhône et ceux du chemin de fer de Saint- Étienne, et fondée, il y a quelques années par M. Decaen, on a essayé la cuisson au coke, et ce procédé, qui est beaucoup plus économique, est aujourd'hui en pleine
vigueur. On compte en France environ trois cents fabriques de poteries. La richesse annuellement produite par leur travail peut être estimée à une trentaine de millions, mais elle est en grande partie équilibrée par la casse continuelle ou la détérioration de toutes les espèces de poteries.