DU SABLE
Le sable se distingue des autres terres en ce qu'il ne fait aucune espèce de pâte avec l'eau. 11 se compose d'une multitude de petits quartiers de roche, tantôt arrondis et tantôt anguleux, de dimensions et de natures diverses, entièrement indépendants les uns des autres, et privés de ce ciment argileux qui donne ordinairement à la terre son onctuosité. Comme la plupart des roches dures, réduites en fragments et livrées à l'action de l'atmosphère, ne tendent pas à se décomposer et à donner naissance à de l'argile, les sables ne demeurent sables qu'autant qu'ils proviennent de certaines roches inaltérables. Telles sont celles de quartz, doiit les débris oli les éléments désunis composent là plus grande masse
des sables que présente le globe. Les autres roches, telles que les granités, par exemple, donnent des sables qui, peu à peu, se mélangent d'argile, prennent du corps, et finissent par se changer en une véritable terre végétale ; c'est ce que nous avons expliqué en parlant de cette espèce de terre. Du reste, le sable contient souvent une petite quantité d'argile qui ne modifie pas sensiblement ses caractères distinctifs.
Le sable peut se comparer à l'argile sous le rapport des positions qu'il occupe comme sous celui de sa génération. 11 a été déposé de la même manière en couches étendues, sur la place occupée aujourd'hui par nos continents, dans les temps géologiques, et nos fleuves continuent à en déposer continuellement sur leur cours ; leurs eaux, en lavant les terres sablonneuses, entraînent au loin les particules argileuses qui sont les plus légères, et laissent sur leur fond ou sur leurs bords les grains de sable et les graviers. La mer, en battant et corrodant la ceinture des continents et des îles, en tire également une quantité considérable de sable, dont elle fait elle-même le triage, et qu'elle jette sur ses fonds et sur ses vastes grèves.
Dans la croûte stratifiée du globe, le sable forme des couches souvent fort puissantes ; elles alternent avec des calcaifes ou avec des argiles; Ces couches n'appartiennent guère qu'aux parties supérieures et modernes. On en trouve à la vérité des éléments, et en grande abondance, dans les terrains anciens* mais ils y sont agglomérés, et constituent les grès. 11 est possible que le temps, par sa seule force, ait produit à la ldngue, sur les sables
immobiles, cette influence pareille à celle d'un ciment. Ces -sables sont tantôt blancs ou grisâtres, tantôt jaunâtres et colorés par l'oxyde de fer, tantôt purement siliceux, tantôt mêlés d'argile, tantôt de calcaire. Quant aux couches de grès, ce sont elles qui, par leur désagrégation, fournissent aux eaux actuelles le plus de sable.
Le sable, partout où il couvre la superficie de la terre, se reconnaît immédiatement par sa triste nudité. Les eaux de la pluie ou des fontaines, entraînées par la pesanteur, se dissipent sans que rien les arrête à travers sa masse, et le laissent dans un état à peu près constant de sécheresse. Les plantes s'éloignent d'un terrain si ingrat ; les germes que les vents y entraînent y meurent sans s'être seulement ouverts à la lumière ; et si quelques maigres arbustes, de loin en loin, parviennent à s'y tenir, c'est qu'ils vivent de l'atmosphère, et ne demandent au sable qu'un peu d'appui, que leurs racines longues et traînantes obtiennent à grand'peine. Les animaux s'éloignent aussi d'un sol qui ne leur offre ni ruisseaux ni verdure ; ils n'y trouvent pas plus que les plantes ce qu'il leur faut pour vivre. L'Asie et l'Afrique sont les deux régions où ces zones de sable occupent le plus d'étendue. Elles forment une longue chaîne qui se suit presque sans discontinuité depuis l'Atlantique jusqu'à l'Océan oriental. La surface de la terre, dans tous ces lieux, demeure inhabitée, et l'homme, qui seul a le privilège de les traverser avec les animaux qu'il conduit, n'y laisse pas même la trace de ses pas, et maudit leur inhospitalité sous le nom de désert.
Si le sable est par lui-même sans fertilité, et ne sert dans l'agriculture qu'en qualité d'amendement pour les terres trop argileuses, il rend d'excellents services à presque toutes les autres industries, et nbus devons bénir la nature qui nous l'offre avec tant de libéralité.
Mélangé avec la chaux, il forme une dés bases essentielles de nos ciments et de nos mortiers. L'architecture aurait bien de la peine à s'en passer ; c'est à lui qu'elle doit le pouvoir de joindre aussi en un seul bloc les pièces nombreuses et divisées dont elle compose ses œuvres. Nous avons déjà parlé de l'immense service que rendent les mortiers, pierres artificielles formées de chaux et de sable. Les proportions du sable et de la chaux qui entrent dans le mélange varient suivant les qualités de l'un et de l'autre, et suivant le résultat que l'on veut obtenir. En général, on choisit de préférence le sable de rivière, parce qu'il est très-pur. Le sable fossile peut être employé sans trop d'inconvénient, mais il contient fréquemment une petite quantité d'argile. Quant au sable de mer, comme il est toujours salé, et que le sel est trèspréjudiciable par l'humidité qu'il attire, il faut toujours le laver avec de l'eau douce avant de le mélanger avec la chaux.
Les sables qui proviennent de la désagrégation de certaines roches volcaniques jouissent de propriétés précieuses, et qui leur font jouer un grand rôle dans les constructions. Mélangés en proportions convenables avec le sable ordinaire et la chaux, ils donnent naissance à ces ciments hydrauliques qui prennent corps, et se noircissenttrès-promptement même lorsqu'on les tient
dans l'eau. Ces sables sont communément désignés sous le nom de pouzzolane. Ce nom leur vient de ce que ceux qui ont été les premiers en usage se tiraient de la campagne de Pouzzole, au pied du Vésuve. Les Romains se sont beaucoup servis de ceux-ci, et pendant longtemps l'architecture n'en a pas connu d'autres. Mais dans les temps modernes, on en a découvert dans une multitude d'autres localités, et notamment dans les départements du Puy-de-Dôme et de l'Àrdèche. Presque tous les terrains volcaniques en renferment. Il y en a diverses variétés qui se distinguent par leur dureté, leur porosité, leur composition, et, en somme, par le plus ou moins de promptitude à se durcir et de solidité que possède leur combinaison avec la chaux. La pouzzolane qui provient des terrains de pierre ponce, et qui est connue sous le nom de trass, fournit des ciments d'excellente qualité. Il y en a d'immenses exploitations près d'Àndernach, sur le cours du Rhin; leurs produits descendent ce fleuve, et vont, à ses embouchures, fournir aux peu pies de la Hollande les éléments de ces digues et de ces constructions sous-marines, qui sont le principe de leur salut et de leur prospérité.
On a imaginé de suppléer aux pouzzolanes naturelles, dans les lieux où elles sont d'un trop haut prix, par des pouzzolanes artificielles* que l'on produit en calcinant des terres argileuses, lesquelles prennent ; par cette opération, des qualités analogues à celles des substances cal* ci nées par le feu des volcans. Certains schistes brûlés et pulvérisés rendent aussi des services tout à fait semblables. Cette invention, qui ne date que de la lin du
dernier siècle, a causé une véritable révolution dans l'art des construction hydrauliques.
Le sable qui, mêlé avec la chaux, produit de si grandes merveilles, en produit de plus grandes encorequand on le mêle, à l'aide de la chaleur, avec certaines autres substances. C'est lui qui, rendu fusible par l'addition d'un peu de soude ou de potasse, constitue la matière principale du verre. Pour produire le cristal, verre resplendissant, propre à recevoir les tailles les plus élégantes et les plus riches, il suffit d'ajouter au sable de l'oxyde de plomb. Ces glaces somptueuses, où la lumière se reflète d'une si éclatante manière, et qui ont remplacé avec tant de supériorité les miroirs de métal qu'avait inventés le luxe antique, ne sont pour ainsi dire que du sable fondu appliqué avec art sur une lame d'étain, dont il devient à la fois la couverture et le soutien. Enfin, ces admirables instruments à l'aide desquels nous soutenons notre vue, ceux qui nous ont permis de pénétrer dans les profondeurs du ciel, et ceux non moins admirables qui ont ouvert devant nous le monde microscopique, doivent encore à du sable le principe fondamental de leur création.
Pour produire le verre et le cristal blancs, il faut employer des sables parfaitement blancs, et dépourvus d'oxyde de fer. La formation sablonneuse qui entoure Paris, et du sein de laquelle cette capitale tire ses pavés, est aussi celle qui fournit le sable le plus pur et le plus recherehé. On envoie des sables de Senlis et de Fontainebleau jusque dans les verreries et les cristalleries les plus lointaines. La valeur de cette matière, une fois
qu'elle est mise en œuvre, compense largement le transport. Pour le beau verre blanc, on emploie 100 parties de sable blanc, 60 de carbonate de potasse et 16 de carbonate de chaux. Pour le cristal, 100 de sable blanc, 66 d'oxyde-de plomb et 50 de potasse. Pour les verres communs on substitue à la potasse le carbonate de soude, qui est beaucoup moins cher, ou même simplement des cendres. On mélange les matières ; puis, après leur avoir donné un premier coup de feu, on les chauffe, à une forte chaleur, dans de grands pots. La combinaison du sable et des autres éléments s'opère, et la masse .entre en fusion: dans cet état, on la coule, on l'a moule, ou on la souffle ; elle est parfaitement ductile, et Ton en fait ce qu'on veut.
Les sables qui contiennent du fer communiquent au verre une teinte verdâtre. On combat ce défaut par l'oxyde de manganèse, qui, tendant à produire une teinte violette, neutralise en partie l'influence du fer. On nomme, à cause de cela, cet oxyde le savon des verriers. Mais il ne parvient jamais à opérer un blanchiment parfait ; et il reste toujours une teinte bleuâtre que l'on aperçoit sur les verres communs, et qui accuse la qualité du sable dont on les a tirés.
Quant aux verres à bouteilles, comme les teintes sombres de vert ou de brun ne leur sont point nuisibles, et sont même, en quelque sorte, commandées par l'usage, on n'est pas obligé de mettre autant de soin dans le choix des éléments qui les composent. On en fabrique de t fort bons en fondant ensemble du sable commun et de la cendre. Voici la composition ordinaire : 100 parties
de sable jaune, 160 de cendres lessivées, 30 de cendres neuves, 80 d'argile, 100 de verre cassé. Il y a certains sables que Ton peut fondre sans addition ; ils produisent un fort bon verre à bouteille : ce sont les sables volcaniques. Les laves ou les basaltes servent aussi au même objet. 11 y a même certains produits volcaniques, tels que les sables et les terrains de ponce, qui sont totalement dépourvus de fer, et qui donnent naissance à du verre blanc.
L'oxyde de plomb communique au sable, avec lequel il se combine, tant d'éclat et de limpidité, que le verre qui en résulte reçoit et réfracte la lumière à la manière du diamant et des pierres précieuses. Divers oxydes métalliques jouissent de la propriété de donner à ce cristal de fort brillantes couleurs. Le cobalt donne du bleu; le manganèse du violet ; le chrome, ainsi que le cuivre, du vert; l'or, du rouge; l'antimoine, du jaune; l'oxyde d'étain, l'arsenic, le phosphate de chaux, donnent une couleur planche et opaque, que l'on peut faire varier depuis les apparences de l'opale jusqu'à celles de la porcelaine.
Tandis que l'argile produit des porcelaines infusibles, le sable peut donc en fournir de fusibles, plus faciles à fabriquer, et susceptibles de concourir aux mêmes usages. Elles ont néanmoins le grave inconvénient d'être beaucoup plus tendres et plus fragiles.
Enfin, le sable sert encore à un autre objet d'une immense importance ; c'est à ce que l'on appelle le moulage en sablerie. Une grande partie des pièces de cuivre, de fonte, de laiton, qui sont d'un service continuel, tant
dans l'industrie que dans l'intérieur des ménages, sont coulées dans des moules de sable. La finesse de ces produits tient pour beaucoup à la finesse du sable employé dans leur fabrication. 11 faut qu'il Soit mélangé d'une petite proportion d'argile, de telle manière qu'à l'aide d'une légère humidité il puisse facilement conserver les formes les plus nettes et les plus délicates. Mais il faut aussi qu'il demeure assez perméable pour que les vapeurs, qui se dégagent à l'instant où l'on verse le métal liquide, puissent s'échapper librement à travers sa masse, sans qu'il soit nécessaire de leur ménager des évents spéciaux. Celui de Fontenay près de Paris, possède d'excellentes qualités sous ce rapport, et pendant longtemps, on en a exporté jusque dans les pays étrangers. On sait aujourd'hui qu'en passant un bon sable au tamis fin, et en le brassant avec un peu d'argile, on parvient sans peine à produire, sur le champ même de la fonderie, les diverses qualités de sable dont on a besoin. Pour les grosses pièces, comme les marmites, les plaques de cheminée, etc., on trouve aisément ce qu'il faut ; mais pour les pièces très-soignées, telles que ces médaillons et ces bijoux connus sous le nom de fonte de Berlin, on a recours à des sables excessivement fins et capables de conserver les empreintes les plus légères.
Nous terminerons cet article, dans lequel nous avons cherché à énumérer fidèlement les principaux services que nous tirons du sable, en rappelant que cette substance nous suit jusque dans nos cabinets de travail, où nous la prenons pour auxiliaire lorsque nous écrivons.
Le sable quartzeux, dont on se sert ordinairement à Paris en le teignant de diverses couleurs, possède une extrême rudesse peu agréable et peu commode. Certains sables micacés, qui se trouvent fréquemment dans les ruisseaux des montagnes, ont l'avantage d'être beaucoup plus doux, et de présenter de fort jolies teintes de métal argentin ou grisâtre. Ils méritent la préférence à tous égards. Dans quelques pays, et notamment en Hollande, on a coutume de sabler le plancher des maisons avec des sables fins de couleur blanche et jaunâtre. 11 y a diverses autres circonstances, mais trop minimes pour être mentionnées, dans lesquelles il contribue encore à la propreté de notre service domestique.