‹ Histoire élémentaire des minéraux usuelsChapitre 3 sur 50 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Il y a deux manières d'étudier l'histoire naturelle Tune, à proprement parler scientifique, l'autre que Ton peut nommer sociale. La première a pour but de découvrir ce que les choses de la nature sont en elles-mêmes, quelles sont leurs propriétés essentielles, leurs lois, leurs rapports réciproques ; par conséquent, elle est astreinte à les embrasser dans leur totalité, sans prédilection pour celles qui importent le plus au service de l'homme comme sans négligence de celles qui y sont le plus complètement étrangères; c'est celle-ci qui réclame les classifications universelles et philosophiquement assises. La seconde manière ouvre des horizons moins vastes,

mais sur lesquels l'œil ne trouve pas moins de satisfaction à se promener. Laissant de côté les objets dont l'homme n'a que faire, elle ne s'adresse qu'à ceux qui se lient à nous par dés relations habituelles, et ne les considère qu'au point de vue de l'usage que nous avons coutume d'en faire. Gomme la précédente cherche à tirer de la nature les clefs du monde absolu, celle-ci ne lui demande que celles du monde de l'industrie. On ne peut nier sans doute que la supériorité n'appartienne à la première, c'est même elle qui soutient entièrement la seconde, puisque c'est d'elle que dérivent les faits généraux dont l'homme apprend postérieurement à tourner la connaissance à son profit. Mais il faut avouer que, s'il y a plus de grandeur dans l'une, en revanche il règne plus de charme dans l'autre ; les formes n'y sont pas aussi austères , on n'y perd jamais l'homme de vue et chaque sujet y ramène infailliblement l'esprit vers quelque bien ou quelque souffrance de notre espèce, toujours vers quelque invention ingénieuse. Il n'y a donc pas à s'étonner que cette manière d'étudier l'histoire naturelle ait depuis longtemps obtenu, près du commun des hommes, la préférence sur la manière scientifique, car elle convient à tout le monde, tandis que l'autre ne saurait être le domaine que des savants spéciaux. C'est une préférence légitime, qui se fonde à la fois sur un goût juste et sur un sentiment d'utilité, et il me semble plus à propos de l'encourager que de chercher à la violenter comme injurieuse à l'esprit de la science. Autant, en effet, il serait déraisonnable de prétendre qu'une bonne éducation doit conduire à tout savoir, autant il est sage

ment mesuré de viser à ce qu'une telle éducation ne laisse subsister que le moins d'ignorance possible dans le cercle de nos relations habituelles, et nous fasse communiquer familièrement par l'intelligence avec tout ce qui nous touche. C'est à peu près ainsi que Buffon avait entendu l'histoire naturelle. Les animaux s'étaient rangés devant ce grand esprit dans l'ordre de leurs alliances avec nous : d'abord ceux que nous avons réduits en x domesticité et qui sont en quelque sorte nos journaliers : ensuite ceux qui vivent dans nos alentours sans obéir à nos lois, voisins, mais indépendants ; enfin ceux qui appartiennent aux contrées lointaines, et qui, s'ils n'alimentent point quelque branche de commerce, ne sont guère pour nous que des curiosités. Ainsi, tandis que la zoologie proprement dite porte indistinctement son attention sur tous les êtres, relevant avec la même sollicitude l'organisation du dernier des vermisseaux et celle du bœuf, ou du cheval, ces anciens compagnons de l'homme, l'illustre historien, déterminant son classement sur un principe tout humain, ne craignait pas de laisser dans l'ombre tous les êtres que l'homme dédaigne pour mieux mettre en lumière tous ceux qu'il estime. Cette méthode, qui a été si profitable pour populariser la connaissance des animaux, me semble, s'il est possible, plus précieuse encore à l'égard des minéraux. En effet, tandis qu'il n'est aucun animal, si éloigné de nous qu'on le veuille choisir, qui n'ait par lui-même, indépendamment de tout rapport à nos usages, un certain genre d'intérêt, sur cela seul, qu'étant vivant, il nous offre des passions, des instincts, des ressemblances ou des dif-

férences plus ou moins prononcées comparativement à ce que nous apercevons tous les jours ; les minéraux, relégués dans la nature morte, ne nous touchent pour ainsi dire en rien dès qu'ils ne nous donnent pas quelque profit. Aussi voit-on que la minéralogie est une des sciences les moins attrayantes et les plus communément ignorées. Qu'importe à la plupart des hommes de savoir les noms de toutes les pierres, puisque tant qu'ils ne voient rien de particulier à en faire, toutes ces substances, quelle que soit leur composition, n'en demeurent pas moins pour eux tout uniment des pierres ? L'étude des diverses combinaisons des éléments de la masse du globe, des formes cristallines de ces produits, de leurs variations, de leurs gisements, de leurs familles naturelles, de leurs associations géologiques, ne sera donc jamais le lot que de quelques observateurs d'élite ; et, malgré son importance philosophique, la science d'Haûy n'aura jamais qualité pour pénétrer, comme celle de Buffon, dans le domaine vulgaire.

Peut-être même doit-on attribuer à la sévérité de cette science supérieure une partie de la défaveur dont les minéraux semblent frappés. 11 faut convenir, en effet, que la connaissance de ceux même qui nous sont le plus utiles est extrêmement peu répandue ; et l'on peut croire qu'elle se serait propagée davantage, si quelque fâcheux reflet de la minéralogie scientifique n'avait détourné le public de cette étude en la couvrant d'un faux semblant d'aridité. Quelle qu'en soit la cause, cette indifférence mérite qu'on la déplore. Le règne minéral, loin d'être moins digne de l'attention de tout le monde que le règne

animal, en est, au contraire, si Ton considère bien les choses, plus digne encore. C'est de la terre même que nous vivons et nous y avons nos racines aussi bien que les plantes, puisque c'est justement par l'intermédiaire de ces plantes que nous lirons du sol nos aliments. Même pour les animaux que nous entretenons, nous ne pouvons nous rendre un compte exact de leur gouvernement qu'en remontant aux végétaux dont nous les nourrissons ; et de ces végétaux, comme de ceux qui nous servent directement à tant de fins différentes, nous sommes logiquement conduits à l'étude des terrains dans lesquels ils se développent. Ainsi, jusque dans l'industrie agricole, nrfhs sommes obligés de venir chercher dans la minéralogie les principes fondamentaux de nos opérations. Nos liens avec le règne minéral, déjà si sensibles de ce côté, deviennent bien autrement frappants quand on jette les yeux sur l'industrie manufacturière. Là, tout sort de terre sans détour, et la masse du globe jette continuellement à nos ateliers, par des chemins visibles, les diverses matières qu'il leur faut. Le détail de ce service est infini; les pierres avec lesquelles nous préparons notre pain, celles avec lesquelles nous construisons nos maisons, celles qui forment la base des chefs-d'œuvre de l'architecture et de la statuaire, celles qui brillent dans les ameublements et les parures, celles si utiles desquelles nous extrayons le fer, le cuivre et presque tous les métaux, jusqu'à ce combustible souterrain qui anime si valeureusement nos machines, se substitue à nos bras, et nous assure définitivement l'empire de la nature; tous ces éléments sont du domaine de

la minéralogie, et ils ont cependant qualité pour intéresser tout le monde. 11 est donc juste de regarder comme une condition de toute éducation achevée, d'être au courant de l'histoire de ces minéraux, de savoir dans quelle situation ils se rencontrent, comment on les exploite, par quelles séries de travaux on les amène à l'état qui convient à nos usages. Il ne serait pas sensé de se montrer indifférent à leur connaissance quand on reçoit d'eux, à chaque instant de la vie, tant de bienfaits. « La terre, dit Pline, nous prend à l'heure où nous naissons, nous alimente quand nous sommes nés, nous soutient sans relâche ; c'est le fait d'une âme ingrate de ne point se soucier de connaître la nature. » *

L'histoire des minéraux dans leurs rapports avec nous n'est pas seulement plus importante que celle des animaux ; j'ose dire qu'elle présente plus d'intérêt, même pour la curiosité. En effet, tandis que chez les animaux on ne voit que la brute, ici c'est toujours l'homme luimême qui est en scène. L'histoire du minéral ne subsiste en quelque sorte que par ce manipulateur, qui s'y montre partout dans un admirable jour. Les métamorphoses dont le merveilleux nous cause tant d'étonnement chez les insectes, se reproduisent chez les minéraux, plus extraordinaires encore, et non plus par des actions mystérieuses de la nature, mais à découvert et par les actions de l'homme. L'ouvrier ramasse sur le rivage un peu de sa- # ble, et il en fait un brillant et limpide cristal auquel il donne toutes les formes qui lui plaisent : il y combine, s'il veut, quelques grains de poussière, et ce cristal, se parant à l'instant des plus riches couleurs, rivalise avec

ce que nous apercevons de plus splendide dans la création. Ailleurs, il relève quelques pierres, et voilà qu'en les brûlant, il en tire du soufre ; et sur l'heure, à ses ordres, ce soufre se met en un liquide violent, énergique, plein de qualités diverses, et qui lui permettent une multitude d'opérations dont on ne saurait assez admirer qu'on se soit seulement avisé. Que dirai-je du fer, que tant de peuplades ignorantes implorent de nous comme un des miracles de notre terre, et dont, à leur insu, elles broient elles-mêmes sous leurs pieds, comme d'inutiles cailloux, la grossière matrice? Ce fer est un miracle en effet, mais un miracle tout à nous. Indépendamment du fait même de ces métamorphoses singulières, quelles magnificences n'y a-t-il pas dans le spectacle qui les accompagne ! des légions de travailleurs, aidés de toutes les ressources que présentent les animaux, les machines, le vent, le feu, les torrents, s'appliquant, dans un infatigable combat, à vaincre la résistance des masses inertes qui appartiennent à l'empire de la planète et à les soumettre à de nouvelles lois ; ici, dans d'immenses ateliers où flamboient de tous côtés les fournaises, où ruissellent les métaux, où se lèvent et retombent avec un épouvantable fracas des marteaux et des instruments que n'auraient seulement pas fait bouger les Cyclopes ; ailleurs, dans les entrailles mêmes de la terre, que les mineurs attaquent nuij et jour par le fer, par l'incendie, par la poudre, prodigieuses cavernes dont l'architecture savante s'approfondit incessamment et livre à la lumière de la lampe les mystères du monde souterrain qui paraissaient si

bien ensevelis. Je ne crains pas d'assurer que l'histoire de la nature trouverait dans de telles descriptions, dont les minéraux forment, cependant tout le sujet, des traits aussi dignes de l'éloquence de la plume et aussi capables de captiver les lecteurs que tout ce que peut offrir de plus excellent à cet égard l'étude des animaux.

Aussi, n'est-ce point à une entreprise si haute que nous avons visé ici. Nous nous sommes seulement proposé de rassembler dans le langage le plus précis et le plus simple, les notions les plus élémentaires sur les minéraux dont on fait communément usage. Cette courte histoire nous a paru devoir suffire pour donner connaissance des choses avec lesquelles il est le plus important de se familiariser dans cette branche de la science ; et son but sera pleinement atteint, si les personnes étrangères à la minéralogie qui auront bien voulu lire ces notices, reconnaissent qu'elles en ont tiré quelque fruit, et que ce résultat n'a point été payé par elles par trop de peine et d'ennui.

Page 1