LES PARALYTIQUES DE CAPHARNAUM ET DE JÉRUSALEM
« Il guérissait beaucoup de gens, de sorte que ceux qui avaient quelque mal se jetaient sur lui pour le toucher, parce qu'il sortait de lui une vertu qui les guérissait tous. — A cette heure-là même, il guérit plusieurs personnes de leurs maladies, il les délivra du malin esprit et rendit la vue à beaucoup d'aveugles ^. »
I Indépendamment des prodiges mentionnés ainsi 1 en bloc, les évangélistes racontent distinctement trente-trois miracles opérés par Jésus, mais aucun des quatre ne les raconte tous. Matthieu et Luc en
\. Marc, III, 10. — Luc, vi, 19; vu, 21.
HISTOIRE CRITIQUE DE JÉSUS. iOl
ont vingt-deux, Marc dix-neuf, Jean neuf seulement, ce qui fait au moins douze miracles éclatants qui lui sont inconnus. A cette diversité du nombre, se joint la diversité du récit. Même lorsqu'il leur arrive de parler du même fait, ils diifèrent si complètement quant aux personnes, aux lieux, aux circonstances, que ce même fait n'a pas la même physionomie. Dans le quatrième Évangile, Jésus opère presque tous ses miracles à Jérusalem ou dans les environs ; dans les Synoptiques, c'est à peine s'il y en fait deux ou trois ; l'un au moins inutile, celui du figuier; l'autre que personne ne remarque, celui de l'oreille de Malchus.
Après la vocation des apôtres, Matthieu conduit d'abord Jésus dans diverses localités de la Galilée, où il marque chacun de ses pas par un prodige, ensuite à Capharnaûm, où il guérit la fille du centurion. Marc, au contraire, le mène directement à Capharnaûm, où il chasse un démon; Luc, dans une ville inconnue, où a lieu la guérison du lépreux; Jean le fait séjourner dans la Samarie, d'où il passe dans la Galilée et va à Cana, où il guérit la fille d'un officier. Il faut renoncer à mettre aucun ordre chronologique dans l'exposé de faits ainsi recueillis et racontés. Bornons-nous donc à prendre les principaux et à les examiner suivant leur importance.
Sauf l'affaire de Cana, d'un caractère tout particulier et unique en son genre, les miracles attribués à Jésus peuvent se diviser en trois classes : i° la délivrance des possédés; 2° la guérison des aveugles et des sourds-muets; 3° la résurrection des morts. Une remarque à faire d'abord, c'est que la guérison des possédés tient une grande place dans les Synoptiques, et que le quatrième Evangile n'en parle pas. L'auteur de cet Evangile n'admettait pas sans doute l'opinion relative aux démons et à leur influence sur les corps humains; cependant, à l'époque oii il a écrit cette opinion était généralement acceptée, et l'on voyait dans tous les pays des charlatans et des thaumaturges qui se vantaient de guérir les possédés ; mais, avant Jésus, les cas de possession étaient rares.
Le seul fait de l'Ancien Testament qui ait quelque rapport aux démoniaques est celui de Saûl ; mais en rassemblant tous les symptômes, on voit que sa maladie n'était qu'une mélancolie profonde. Il était sujet à des frayeurs violentes, à des hallucinations, h des névralgies que la musique soulageait. Dans les accès de sa maladie, il était comme suffoqué, il respirait difficilement. Le maliîi esprit qui l'affligeait était donc tout simplement l'hypocondrie, sinon il faudrait expliquer le rapport qu'il y a entre la musique et le diable, et comment le son d'une harpe
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peut chasser les démons. Pour soulager Saul, il fallait un bon musicien, un maladroit l'agaçait. Ainsi le diable, qui résistait aux voix et aux instruments discordants, n'aurait pas tenu devant un habile maître. Suivant Maimonide, les Juifs appelaient toutes les mélancolies « esprit malin » ; et quand il trouve ces deux mots, il les traduit toujours par maladie ^. Joscphe, toujours si respectueux pour les livres sacrés, dit que Salomon, grâce à ses connaissances infinies, « depuis l'hysope jusqu'au cèdre, avait composé pour l'utilité des hommes plusieurs remèdes, entre lesquels certains avaient la propriété de chasser les démons qui n'osaient plus revenir, et cette manière de les chasser, ajoute-t-il, est encore en gra,nd usage parmi ceux de notre nation. J'ai vu un Juif nommé Éléazar qui, en présence de l'empereur Vespasien, de ses fils et de plusieurs de ses capitaines et soldats, délivra divers possédés. Il attachait au nez du possédé un anneau dans lequel était enchâssée une racine dont Salomon se servait à cet usage, et aussitôt que le démon l'avait sentie, il jetait le malade par terre et l'abandonnait en passant par son nez. 11 récitait ensuite les mêmes paroles que Salomon a
\ . Omno genus melancholiœ vocant spuitum malum... Spiritus maîus, id est morbus. — Lightfoot, Hor. Itcbr.^ in Luc, xiir, 2.
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laissées par écrit, et en faisant mention de ce prince, il défendait au démon de revenir. Mais, pour faire encore mieux voir l'effet de ses conjurations, il remplit une cruche d'eau et commanda au démon de la jeter par terre, et le démon obéit ^. »
Quand un homme comme Josèphe croyait que certains mots pouvaient opérer des guérisons miraculeuses et certaines odeurs chasser le démon, comment la foule n'aurait-elle pas couru après les enchanteurs, les sorciers, les diseurs de bonne aventure? Josèphe affirme qu'il a été témoin du fait, qu'il a vu le démon renverser une cruche d'eau pour prouver qu'il était sorti du corps du possédé. Que conclure de cette affirmation si formelle, sinon que Josèphe avance une chose incroyable pour en prouver une aulre qui ne l'est pas moins? Et cependant, Josèphe était un homme d'une autorité au moins égale à celle de tous les écrivains de son temps. Nous ne croyons pas un mot de ce c|u'il raconte; pouvons -nous croire ceux c{ui n'avaient ni son intelligence ni sa perspicacité?
Le plus fameux des possédés délivrés par Jésus
1. Jo?C'[)he, Anliq. Judaïq., liv. Yllf, cli. n. — Pour la racine qui opérait de tels miracles, voir : de la (îuerre judaïque, liv. YIl, ch. xxiii, tout le cliapilre.
est celui de Gadara. Le miracle eut lieu sur la rive orientale du lac de Tibériade, dans le pays des Gadaréniens. Matthieu dit qu'il y avait deux possédés, Marc et Luc un seul; ils vivaient dans les sépulcres, dit Matthieu, et ils étaient si furieux que nul n'osait les approcher. — Il errait nuit et jour dans les sépulcres et sur les montagnes, dit Marc, et cpoiqu'on l'eût lié de chaînes et qu'on lui eût mis des fers aux pieds, il avait rompu ses liens, se déchirait avec des cailloux; personne ne pouvait le dompter, et le démon, dit Luc, l'emportait dans le désert. En apercevant Jésus, dit Matthieu, les démons lui demandent pourquoi il vient les tourmenter avant le temps, et le prient de les laisser passer dans un troupeau de deux mille cochons qui paissaient au bord du lac, ce que Jésus leur accorde sans difficulté. Les démons entrent dans les cochons, qui se précipitent dans la mer. Selon Marc et Luc, l'esprit immonde à qui Jésus demande son nom répond : u Je me nomme Légion, car nous sommes plusieurs. » En apprenant la perte de leurs troupeaux, les gens de la ville se soulèvent contre Jésus, qui s'embarque en toute hâte et gagne l'autre côté du lac^.
Et d'abord, ainsi que tous les commentateurs l'ont
V Matlh., VIII, 28-34. — :>Iarc, v, l-^O. — Luc, viii , Î6-30.
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dit, comment pouvait-il y avoir, sur un seul point, deux mille cochons dans un pays où, le cochon étant considéré comme immonde, la malédiction frappait celui qui en aurait élevé un seul, surtout depuis qu'Antiochus Épiphane avait souillé le temple en y faisant sacrifier plusieurs de ces animaux, a ce qui était, dit Joscphe, une des choses du monde les plus contraires à notre religion'^? » On a supposé que les Juifs, tout en s'abstenant d'en manger eux-mêmes, les vendaient aux étrangers et surtout aux Romains, grands amateurs de porc et de sanglier. Admettons cette explication, admettons l'existence de cet immense troupeau. Pourquoi le détruire? Pourquoi causer aux propriétaires une perte si considérable? Pour complaire à une légion de démons? Mais ces démons, quel intérêt et quel soulagement trouvent-ils à entrer dans le corps de ces animaux qu'ils tuent immédiatement en les précipitant dans le lac? « Ils suppliaient Jésus, dit le troisième évangéhste, de ne leur point commander d'aller dans l'abîme -. » Mais, en détruisant les cochons, ils y couraient d'eux-mêmes volontairement. Tout cela est contradictoire, inadmissible et, dans tous les cas, indigne de porter le nom de miracle. S'il
4. Josôplio, AnUrj. Jttdaïq., liv. XII, cli. vu. 2. Luc, Mil, 31.
y eut eu l'ombre d"un miracle quelconque, si un démoniaque furieux, indomptable et devenu la terreur du pays, eut été guéri et authentiquement ramené à la santé et à la raison, les Gadaréniens, au lieu de chasser Jésus, l'auraient accueilli et fêté comme un bienfaiteur et un grand thaumaturge. C'est devant « cette absurdité de la lettre » qu'Origène voulait cju'on fît appel à l'allégorie, et les Pères n'y ont pas manqué. 11 y a là, dit saint Hilaire, une parabole qui nous a été transmise pour nous faire méditer sur ce c|ui sera fait un jour par le Sauveur. Le possédé, c'est le genre humain. Si l'on suppose cju'ils étaient deux, ils désignaient, dit saint Augustin, les Juifs et les Gentils qui, à la venue du Messie, servaient et honoraient plusieurs démons. Ils étaient si furieux à l'avènement du Seigneur, dit saint Ambroise, qu'ils brisaient les chaînes de la raison. Il est dit cju'ils étaient nus parce Cju'ils avaient perdu le vêtement de la vertu, et C|u'ils habitaient dans les tombeaux parce que les corps des pécheurs sont des sépulcres où le Verbe de Dieu n'habite point. Quant aux pourceaux, ils signifiaient l'esprit des hérétiques, le seul refuge qu'aient eu les esprits immondes. Après la conversion des Gentils, on a cherché d'autres explications : on a prétendu que les chrétiens judaïsants voulurent, par cette parabole, faire comprendre à ceux qui, rejetant
la loi mosaïque, mangeaient des viandes défendues, que les porcs oii entraient les démons étaient les plus immondes des animaux. Si peu qu'elles vaillent, ces diverses interprétations établissent le besoin que les commentateurs ont de tout temps éprouvé de sub- .stituer à un texte inadmissible des allégories plus élastiques et moins choquantes.
L'histoire de la guérison des deux paralytiques est encore plus étrange. Jésus, disent le deuxième et le troisième évangéliste, prêchait l'Évangile à Gapharnaiim, dans une maison remplie et entourée d'une si grande foule que les porteurs du paralytique, ne pouvant ni approcher de la porte ni percer la foule, montèrent sur la maison, abattirent le toit, et, par la brèche, firent descendre le lit du malade dans la chambre où était Jésus ^.
L'invraisemblance d'un tel récit saute aux yeux. Si les porteurs (Marc dit qu'ils étaient quatre) , n'avaient pas pu approcher de la maison pour entrer dans la chambre où était Jésus, comment purent-ils en approcher pour monter sur le toit? N'importe, les voilà au pied de la maison. Pour monter sur le toit et hisser le lit, il leur faut des échelles et des cordes ; certainement ils ne les avaient pas apportées ; où les ont-ils