‹ Histoire élémentaire et critique de JésusChapitre 115 sur 169 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

JESLS A JKRUSALET.T. — LES MARCHANDS CHASSES DU TEMPLE. JÉSUS FILS DE DIEU.

Lorsque Jésus fit cette entrée à Jérusalem, les habitants tremblaient encore au souvenir de la répression infligée par le gouverneur romain à une récente insurrection. Le sang avait coulé clans les rues et jusqu'au parvis du temple. La colère de Pilate avait surtout frappé les Galiléens ^, race de vagabonds et d'émeutiers, qu'on retrouvait dans tous les soulèvements et à la suite de tous les malfaiteurs qui, sous prétexte d'indépendance nationale, parcouraient le pays, pillant et tuant indistinctement les Hébreux et les étrangers. Il est facile de se figurer l'effroi que durent causer aux habitants paisibles, et surtout aux

1. Luc, XIII, 1. — « De Galilœis, quorum sanguinom Pilatus ir.iscuit cum sacrificiis eorum. »

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autoritcs, responsables vis-à-vis de Pilate de la tranquillité de la ville, ces mêmes bandes galiléennes entrant tumultueusement dans la capitale, et y acclamant un roi de leur choix, ce qui était attenter directement à l'autorité de César. Cette observation était nécessaire pour expliquer la conduite des Juifs pendant les jours qui vont suivre.

Après avoir passé la nuit à Béthanie avec les douze, Jésus descend le matin à Jérusalem et va directement au temple d'où il chasse, après. avoir bouleversé leurs boutiques, les marchands qui vendaient sous les portiques. Cet épisode que Jean place dans les premiers jours de l'apostolat, immédiatement après le baptême dans le Jourdain, et les Synoptiques trois ans plus tard, à l'époque dont nous parlons, est certainement l'un des plus inexplicables de la vie de Jésus.

La Pâque devant se faire à Jérusalem, les Hébreux s'y rendaient en foule et payaient à cette occasion la taxe annuelle pour Tentretien du temple. Comme il eut été trop embarrassant et même impossible pour ceux qui venaient de loin d'amener avec eux les agneaux, les chevreaux, les pigeons, les tourterelles et- autres animaux requis par le rituel, lesquels d'ailleurs devaient être sans défaut; et comme la taxe devait se payer en monnaie sacrée qui n'était

pas dans le commerce. les prêtres eux-mêmes, soas les portiques, tenaient boutique de ces animaux qu'ils vendaient, de même que Fhuile et la fleur de farine, à prix fixe et au profit du temple. Il y avait aussi, pour changer les monnaies courantes contre les monnaies sacrées , des changeurs qui ouvraient leurs boutic{ues vingt jours avant la Pàcjue.

Comprend-on qu'un homme, mêlé à la foule qui encombrait les portiques, accable d'injures et de coups de fouet des marchands qui faisaient leur commerce régulièrement, sous la protection des autorités, au nom de la religion et au profit du temple? Comprend-on surtout la patience de ces marchands qui laissent cet inconnu les battre, bouleverser leurs marchandises et répandi^e leur argent sans opposer la moindre résistance? Et dans cette foule qui fait ses échanges et ses achats pom' le grand sacrifice, il ne s'est trouvé personne pour prêter main forte à des gens si étrangement dépouillés et maltraités I Aujourd'hui, celui qui traiterait de cette façon les marchands c|ui vendent aux portes des églises des croix, des chapelets et des paroissiens, serait arrêté comme perturbateur ou comme fou, et il devrait s'estimer heureux que la pohce arrivât à temps pour l'arracher aux mains de la foule.

A Jérusalem, les choses se passèrent plus béni-

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giiemcnt. Les Pharisiens accourus se bornent à dire à Jésus avec la plus étonnante tranquillité : « De quel droit agis-tu ainsi? qui t'en a donné l'autorisation? — Jetez l3as ce temple, répond Jésus, et je le rebâtirai dans trois jours. » Assurément, les Pharisiens durent trouver que ce n'était pas là s'expliquer, mais plutôt se moquer d'eux ; cependant ils répondent : « On a mis quarante-six ans à construire ce temple, et tu veux le rebâtir en trois jours"^! » Après les invectives dont Jésus les a couverts en présence des marchands irrités, le calme de cette réponse est vraiment admirable, et rien ne prouve mieux la liberté de paroles dont on jouissait à Jérusalem.

Cette liberté traditionnelle et particulièrement chère aux Hébreux, n'a peut-être jamais existé au même degré en aucun temps, ni chez aucun peuple. 11 est impossible de lire sans étonnement les diatribes qu'lsaïe, Jérémie, Ézéchiel et les autres prophètes se permettent, presque toujours impunément, contre les rois, les grands et le peuple. Dans sa lutte contre les Pharisiens, Jésus avait souvent exagéré les

1. Pour que ce cliilTre de quarante-six ans soit exact, il faut l'.éccssaircmcnt réunir : 1" les sept années que Salomon mit à élever le premier temple; 2" les trente ans employés par les Juifs à conslrt;ire le ?c':ond : 3"^ les neuf années qu'Hérode consacra à le reconstruire.

plus vifs emportements de ces tribuns d'Israël. Il se surpassa lui-même pendant les quatre jours qui précédèrent son arrestation. Apostrophant les Pharisiens devant la foule qu'impressionne sa parole vive, simple et imagée, il s'écrie : « Malheur à vous, hypocrites, sépulcres blanchis, beaux au dehors, mais au dedans remplis d'immondices. Serpents, race de vipères, qui dévorez la maison des veuves, qui paraissez des hommes justes et qui n'êtes remplis que d'iniquités, vous n'éviterez pas la géhenne, tout le sang innocent répandu sur la terre depuis Abel jusqu'à Zacharie retombera sur vous et, par contre-coup, sur le peuple que vous trompez. » Dans quel pays, sous quel régime, même aujourd'hui, un orateur quelconque pourrait-il se permettre de telles invectives sans être poursuivi pour excitation à la guerre civile, à la haine et au mépris des autorités?

Jésus ne s'en tient pas là : après les accusa^tions générales, il passe aux plus petits détails. Il reproche aux Pharisiens la forme de leurs vêtements qu'il trouve trop larges, les cordons dont ils attachent leurs manteaux et qu'il trouve trop longs ^. Il les blâme de s'asseoir dans des chaires pour expliquer la loi, de prendre le titre de rabbi (maître, doc-

L Malth., XXIII, 5.

23S lIISTOi'RE ÉLÎ:MK^TAIilli:

teur) et de parcourir la terre et la mer pour faire un seul prosélyte. Ce dernier reproche ne se comprend guère. Si le prosélytisme des Pharisiens avait pour but d'amener les païens des faux dieux au Dieu véritable, où était le mal? On ne comprend pas mieux pourquoi il les blâme de prendre le titre de scribe ou de rabbi qui leur appartenait. Au temps de Jésus les scribes formaient un ordre très-considéré. Ils étaient chargés de l'instruction publique et notamment de l'interprétation de la loi. Quelques-uns avaient des disciples particuliers, entre autres Gamaliel, maître de saint Paul^, et il est d'autant plus étrange que Jésus les blâme de se faire appeler rahbij, que lui-même n'était pas appelé autrement par ses disciples : il approuvait qu'on lui donnât ce titre ; seulement, il voulait le porter seul 2. Quant au blâme de s'asseoir dans des chaires, il se comprend moins que tous les autres, par la raison que, au temps de Jésus, les maîtres professaient debout et que l'usage de monter dans des chaires ne s'établit que vingt ou trente ans après la mort de Jésus. L'évangéliste a donc commis un anachronisme en faisant condamner par Jésus un usage qui n'existait pas de son temps.

":. Mii'L.h., \\ 1, 10.

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Malgré l'irritation très- naturelle que leur causaient ces invectives dont ils étaient accablés en toute occasion avec tant d'acharnement, les Pharisiens n'osaient prendre aucune mesure décisive. S'attaquer ouvertement à cette grande popularité, c'était s'exposer à un soulèvement de la foule qui regardait Jésus comme son prophète^. Cette popularité redoutable, Jésus la perdit le jour où, non content du titre de prophète et de messie, il prit ouvertement celui de Dieu et de Fils de Dieu. Ce jour-là, les mêmes hommes qui l'avaient conduit triomphalement à Jérusalem et acclamé roi s'armèrent de pierres et voulurent le lapider. « J'ai fait devant vous, leur dit Jésus étonné mais impassible , plusieurs bonnes œuvres : pour laquelle voulez-vous me lapider? — Ce n'est pas pour une bonne œuvre que nous voulons te lapider, répondirent-ils, mais à cause de ton blasphème, et parce qu'étant homme tu te fais Dieu -. »

Dans cette circonstance , ies Juifs ne faisaient qu'exécuter la loi dans ce qu'elle avait de plus formel, de plus rigoureusement obligatoire. L'Éternel est un ^, disait-elle, et elle interdisait de rendre, sous aucun prétexte et sous aucune forme, à des êtres faits

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