‹ Histoire élémentaire et critique de JésusChapitre 141 sur 169 · Id.,ibid · texte numérisé non relu

Id.,ibid

chose est encore assez rare; mais du temps de Tibère, les présides, procm^ateurs ou fonctionnaires quelconques, ne se gênent plus. Alors, ce qui n'avait été qu'une exception devient la règle générale. Il est donc possible que Pilate ait amené sa femme avec lui, s'il était marié, ce qui est fort douteux, Josèphe, qui nomme si souvent le terrible procurateur, ne parlant jamais de sa femme. Pilate d'ailleurs n'était pas homme à tolérer qu'une femme se permît de le troubler dans l'exercice de son pouvoir par les caprices de ses nerfs ou les cauchemars de sa nuit.

Cette intervention de la femme de Pilate n'est clone très-probablement qu'une fable. Matthieu, le seul des évangélistes qui en parle, ne raconte ni ce que cette femme a vu dans son rêve, ni ce qu'elle. en a dit, ce qui n'a pas empêché les Pères et les commentateurs (j'en ai compté treize et je ne les connais sans doute pas tous) de disserter longuement sur ce rêve. Les uns, ceux qui l'attribuent à Dieu, ont fait de cette femme une sainte qu'ils appellent sainte Procla; les autres l'imputent au diable qui aurait voulu, par l'intermédiaire de Procla, empêcher la mort de Jésus et, par contre-coup, la rédemption du genre humain. C'est un grand exemple des aberrations où la rage de disserter sur tout peut entraîner les plus savants hommes et même les esprits les plus

'rO HISTOIRE ELEMENTAIRE

éminents, puisque dans le nombre se trouvent Origone, saint Ambroise et saint Augustin.

Résumons, maintenant, le double procès de Jésus, uevant le grand sanhédrin et au tribunal de Pilai e. 3'est en le considérant dans son ensemble qu'on verra ce que le récit évangélique renferme de choses improbables ou matériellement impossibles.

Jésus est arrêté dans la nuit du jeudi au vendredi. Le repas qu'il fait, et après lequel il lave les pieds à ses apôtres et tient des discours qui occupent quatre chapitres du dernier Évangile, ne peut pas s'être terminé avant dix heures. Jcsus alors sort de la ville, gagne Gethsemani, prie, essaye deux fois vainement de réveiller les apôtres; enfin, il est arrêté et conduit chez Anne qui, après lui avoir fait subir un interrogatoire, l'envoie chez Caïphe. Les trois voyages de Jérusalem à Gethsemani, de Gethsemani chez Anne et d'Anne chez Caïphe, la prière, l'arrestation, ne peuvent pas avoir pris moins de trois heures. 11 était donc une heure du matin lorsque Jésus arriva chez le grand prêtre.

Le grand sanhédrin s'assemble pour le juger et nous connaissons tous les détails de cette séance fameuse. Admettons que tout s'y est fait sommairement, qu'on a brusqué la réunion du sanhédrin, l'audition des témoins et le vote, qu'aucun des mem-

bres du (ribunal n'a rien dit ni pour ni contre, le procès n'a pas duré moins de quatre heares. 11 est cinq heures du matin, et ce n'est pas à une pareille heure que les Juifs se sont hasardés à éveiller Pilate. Supposons qu'ils vont le trouver à dix heures et qu'il se dérange immédiatement. Il ne lui faut pas moins d'une heure poiu' entendre l'accusation des Juifs et interroger Jésus, qu'il envoie à Hérode, qui le lui renvoie, après l'avoir interrogé, bafoué et affublé d^une façon ridicule. Pilate recommence ses dialogues avec les Juifs et avec Jésus, propose le choix entre Jésus et Barrabas, se fait apporter de l'eau, se lave les mains, rend sa sentence et a.bandonne Jésus aux soldats qui flagellent le condamné.

Supposons une célérité impossible, toutes ces allées et venues, ces voyages de Caïphe à Pilate, de Pilate à Hérode, d' Hérode à Pilate, tous ces interrogatoires réitérés, la sentence et la flagellation n'ont pas pris moins de quatre heures. Il est donc au moins trois heures après midi, ikprès l'épouvantable nuit qu'il venait de passer, écrasé d'émotions et de fatigue, lacéré, ensanglanté, succombant sous l'instrument de son supplice, Jésus n'a pas pu aller du prétoire au Golgotha en moins d'une demi-heure , et il n'a pas fallu moins de temps aux exécuteurs pour consolider la croix après y avoir cloué le patient. II est

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donc quatre heures. Les crucifiés soutiraient au moins six heures, généralement beaucoup plus. Supposons que Jésus n'a soufTert cjue cjuatre heures, quoique le second évangéliste dise six, il est donc huit heures du soir lorsqu'il expire.

Maintenant, que disent les évangélistes ? Marc affirme que Jésus était déjà crucillé à neuf heures du matin ^; et les trois Synoptiques prétendent c|ue son agonie dura de la sixième à la neuvième heure , c'est-à-dire de midi à trois heures-. Il faudrait en conclure que Pilate avait rendu sa sentence avant neuf heures du matin, et alors tous les incidents survenus entre le jugement du grand sanhédrin et le moment où Jésus est mis en croix auraient eu lieu en moins de trois heures. Est-ce possible? Evidemment non.

Le procès, au dire des évangélistes, a été marcjué par des circonstances tout à fait exceptionnelles. Il a occupé le même jour les autorités juives et romaines. Le grand sanhédrin s'est réuni extraordinairement ; deux jugements ont été rendus, trois juridictions ont clé en jeu ; et Jésus est revenu de chez Hérode affublé de manière à faire courir toute la ville. Un tel procès,

'1. Miirc, XV, 2"). l'^at aiiîom liora loi-lia cl crucifix'orunt oiim. 2. Mat'h., wviii, V'). i'i. — Mar;-, \v, 33. 3i. —Luc, wiii, 4i.

surtout avec la délivrance de Barrabas, aurait mis en émoi Jérusalem alors encombrée d'étrangers; il aurait été connu dans tous ses détails et raconté par tous les écrivains contemporains. Cependant, aucun n'en parle, et Josèphe, narrateur si minutieux des plus petits événements de son temps, n'en dit pas un mot.

Pilate habitait ordinairement Césarée et, sans doute, il était allé à Jérusalem pour assister aux fêtes. Voyant conduire à son tribunal un homme accusé d'excitation à la révolte et au refus de l'impôt, apprenant surtout qu'il est de ces Galiléens turbulents si souvent châtiés par ses soldats, il l'aura condamné et fait exécuter immédiatement après un très-sommaire interrogatoire. Yoilà ce qu'il y a de plus probable, et il faut ici se contenter des probabilités. Quant aux divers incidents racontés par les évangélistes et qui font du procès un drame si émouvant, ils n'ont aucun caractère historique.

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