‹ Histoire élémentaire et critique de JésusChapitre 23 sur 169 · LES ÉVANGILES APOCRYPHES · texte numérisé non relu

LES ÉVANGILES APOCRYPHES

Ce qui a paru le plus extraordinaire, c'est le nombre des Évangiles composés et répandus pendant les premiers siècles. Un savant homme a recueilli ceux que le temps et les chrétiens ont épargnés, donné dos fragments ou seulement les titres de ceux qui se sont perdus. 11 en compte cinquante, non compris les quatre mis dans le canon du Nouveau Testament et regardés comme authentiques'^. Ce chiffre, en gé-

1 . Fabriclus, Codex apocrypluis Novi Tesiamenli, trois parlies en 2 vol. in-S». 1719-1743. C'est l'ouvrage d'un travailleur aussi judicieux qu'érudit; il est rempli de notes et de dissertations instructives, mais il est diffus et sans ordre.

Le Codex apocryphus Novi Tesiamenli, publié \\ Leipzig, en 1832, par J. Ch. Thilo, professeur à l'universiîé de Halle, est préférable sous tous les rapports; il devait avoir trois volumes. -Malheureusement l'auteur est mort après la publication du premier, dont la lecture inspire de vifs regrets. On y trouve beaucoup do

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néraî , paraît énorme ; il y a lieu , au contraire , de s'étonner qu'il ne soit pas plus considérable. Jésus, de quelque manière qu'il fut considéré, ou comme homme ou comme Homme-Dieu, étant le fondateur de la nouvelle religion, il était naturel que plusieurs entreprissent de raconter sa vie et d'exposer sa doctrine. Les uns, chrétiens ignorants mais d'une foi candide, mêlèrent les superstitions populaires, les faits faux ou incertains, aux faits vrais et incontestables. D'autres, au contraire, voulant autoriser leur secte et affermir leurs partisans, attribuèrent leurs élucubrations à Jésus ou à ses apôtres, et s'accusant réciproquement d'erreur, d'innovation ou de mensonge, n'eurent d'autre ressource que d'altérer les pièces vraies et d'en supposer de fausses. L'état de la primitive Église dispersée à travers les peuples, sans autorités ni gouvernement reconnus, faisait beau jeu aux imposteurs, et chaque parti put impunément avoir ses Actes particuliers. Néanmoins, il est certain qu'on a fort exagéré le nombre des Évangiles apocryphes, et Fabricius, en même temps qu'il en compte cinquante, reconnaît que plusieurs ne se distinguent que par le titre. Ainsi, les Evangiles de Cérinthe, de Carpocrate, selon les

cliosos importantes qui manquent dans l'ouvrage de Fabricius, auquel il est d'ailleurs très-supérieur pour la critique, l'histoire cl la philologie.

Hébreux, selon les Xazaréens, selon les Syriens, selon les Ébionites, selon saint Barnabe, selon saint Barthélémy, ne sont que F Evangile de saint Matthieu. Il y a cerlainement des différences, mais qui ne touchent pas au fond même de l'histoire. Il faut donc retrancher un grand nombre des Evangiles apocryphes et distinguer entre ceux qui restent. Eusèbe, après Origène, les divise en deux classes : celle des livres mixtes^ c'est-à-dire dont les auteurs sont douteux, mais dont la doctrine est bonne, celle des livres entièremeiUfaux, c'est-à-dire faux cjuant au nom et mauvais quant à la doctrine.

Quelc|ues-uns de ces Évangiles nous sont arrivés complets, et ils font peu regretter ceux dont on n'a conservé cjue des fragments ou retrouvé c{ue le titre. Et l'Église a très-sagement rejeté des histoires où les détails les plus ridicules se mêlent au merveilleux le plus extravagant ; par exemple, celles où Jésus enfant s'amuse à faire de petits oiseaux de terre c|ui s'envolent après avoir été animés de son souffle; où il change de jeunes garçons en boucs pour leur apprendre à être sages ; où saint Joseph ayant fabric|ué pour le roi de Jérusalem un trône trop étroit, Jésus tire d'un côté, Joseph de l'autre, après quoi le trône ajuste les dimensions voulues.

De tous ces apocryphes, cinq ou six à peine mé-

ritent une analyse et un examen sommaires : le Protévangile, l'Évangile de l'enfance de Jésus, l'Évangile de la nativité de Marie, l'Évangile de Thomas et l'Évangile de Nicodème.

Le Protévangile, qui porte le nom de Jacques, est un ouvrage du ii^ siècle et a été composé par un ou plusieurs des sectaires qui niaient l'humanité de Jésus et condamnaient le mariage. Saint Epiphane l'impute aux Ébionites^; il a tort sans nul doute. Les Ébionites croyaient Jésus fils de Joseph et de Marie ; l'auteur ou les auteurs du Protévangile pensaient, au contraire, que Jésus n'a point eu de corps humain véritable, qu'il est venu au monde sans altérer la virginité de sa mère. Pour accréditer cette opinion, ils inventèrent la fable ridicule et grossière de la sagefemme et de Salomé, qui se lit aux chapitres xix et XX. La sage-femme appelée pour assister Marie dans son accouchement arrive trop tard, mais l'ayant cependant examinée, elle s'écrie, en s'adressant à Salomé : u J'ai de grandes merveilles à te raconter, une vierge a engendré et elle reste vierge. — Vive le Seigneur mon Dieu ! répond Salomé ; si je ne m'en assure par moi-même, je ne le croirai pas. » Et la sage-femme rentrant dans la caverne

\. li{)ipli., adv. IIœr.,x\\, 23.

dit à Marie : « Couche-toi. car un grand combat t'est réservé. » Alors , Salomé touche Marie et sort en disant : « Malheur à moi, perfide et impie, car j'ai tenté le Dieu vivant ! Ma main brûlée d'un feu dévorant se sépare de mon bras^. » Salomé tombe à genoux, implore le Dieu de ses pères, et sur l'invitation d'un ange qui lui apparaît, prend l'enfant dans ses bras en disant : « Je t'adorerai^ car un grand roi est né en Israël. » Elle sort de la caverne guérie et justifiée, et une voix mystérieuse lui dit : « N'annonce pas les merveilles que tu as vues, jusqu'à ce que l'enfant soit entré à Jérusalem. » Des sectaires, qui soutenaient que le corps de Jésus était d'une substance céleste et qu'il avait traversé le corps de Marie comme la lumière passe au travers du cristal, devaient inventer et propager ce conte impertinent, qui n'est pas le seul dont se compose le Protévangile.

Ce livre fut publié pour la première fois, en 1552, par Guillaume Postel, et le nom de Protévangile, qui ne se trouve dans aucun manuscrit, lui a été donné parce que, rendant compte des événements immédiatement antérieurs au christianisme, il suppléait à l'Evangile de saint Matthieu, lequel dans les anciens

^. Brunet, Évang, apocryph.j p. 128, 129.

exemplaires hébreux commençait seulement à la prédication de Jean-Baptiste. Les récits faits dans le goût oriental ne manquent pas de vivacité, et les inventions fabuleuses se détachent facilement des traditions et des faits plus ou moins historiques. Postel en a donné une traduction latine, et paraît avoir forgé ce titre de Protévangile. Le texte grec publié par Thilo porte simplement : « Moi, Jacques, ai écrit cette histoire à Jérusalem. » Il est bien possible que Fauteur de ce livre s'appelle Jacques, quoiqu'il y ait de bonnes raisons pour l'attribuer à Leuce; il est plus probable cependant que, pour lui donner plus d'autorité, le véritable auteur a pris le nom du frère de Jésus.

11 y a plusieurs Évangiles de la nativité de Marie. Lidépendamment de ceux qu'il cite dans sa préface, Thilo en donne deux dont l'un, attribué à saint Matthieu par un imposteur inconnu, passait pour avoir été traduit en latin par saint Jérôme ; l'auteur de l'autre se donne le nom de Jacques, fils de Joseph. Ils ne débitent que des erreurs ou des niaiseries sur la famille de Marie, sa naissancb, son éducation dans le temple, son vœu de virginité, son mariage avec Joseph à qui les sacrificateurs la confient à la condition qu'il sera le gardien de sa virginité.

11 y a aussi plusieurs Evangiles de l'enfance de Jésus, mais tous composés d'après un môme original

modifié et amplifié par les sectaires, les copistes et les traducteurs. Le plus ancien dont parlent saint Irénée et Origène a été successivement attribué à saint Matthieu, à saint Jacques, à saint Pierre et plus souvent à saint Thomas. Quant au fond, ces livres ne sont qu'un tissu de fables puériles et de miracles ridicules. On y voit Jésus tout enfant domptant des dragons, suivi par des lions et des léopards, faisant des oiseaux avec de la boue, ressuscitant un poisson desséché, faisant mourir un enfant qui le frappe, portant dans son manteau de l'eau à Marie sa mère, plantant en terre trois bâtons qui sur-le-champ deviennent trois arbres couverts de feuilles et de fruits, faisant jaillir, pour apaiser la soif de sa mère , une fontaine dont l'eau miraculeuse guérit tous les malades. A son entrée en Egypte les idoles tombent ; ^larie et Joseph vont s'établir dans la maison d'un jeune homme qu'une magicienne avait changé en mulet. Ses sœurs prient Marie de rendre à leur frère sa première forme, ce que Marie fait en mettant Jésus sur le dos du mulet. L'Évangile de Nicodème, qui a pour sujet la passion, la mort et la résurrection de Jésus, se compose de deux parties. La première, où la vie et les miracles de Jésus sont racontés en manière d'épisode ou d'introduction, est une compilation des quatre Évangiles canoniques et d'autres Évangiles apocryphes; la

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seconde est le récit de la descente de Jésus aux enfers fait par Lentius et Garinus, deux des justes délivrés à qui l'archange Michel permet ou ordonne d'écrire cette histoire. Cette seconde partie, c'est-à-dire la Révélation de Lentius et de Garinus, a été imaginée pour combattre les sectaires, notamment les Marcionites, qui distinguaient entre le Dieu de l'Ancien Testament et celui du Nouveau ; le premier méchant et implacable, le second plus puissant et plus juste qui avait envoyé Jésus pour arracher les hommes à la tyrannie du premier. D'après leur système, Jésus ayant prêché l'Évangile dans l'enfer, et les patriarches sanctifiés par l'ancienne loi ayant refusé de croire en lui, il délivra Gaïn, Esaû, Goré, Dathan, Abiron et autres, maudits et frappés par le Dieu des Juifs. La Révélation de Lentius, où les patriarches tressaillent d'allégresse en apprenant la venue du Messie, était considérée comme une preuve concluante de l'erreur des Marcionites.

Le morceau le plus singulier de cet Evangile de Nicodème est la querelle de Satan et du Prince du Tartare fort unis jusque-là et qui se brouillent en p;iîlant de Jésus. Le Prince du Tartare voyant son' empire envahi et la lumière céleste resplendir subitement dans le séjour des ténèbres , demande la cause de ce bouleversement imprévu et apprend l'arrivée

de Jésus que Satan a fait crucifier par les Juifs. Après une explication où Satan avoue sa défaite, le Prince s'emporte contre lui en récriminations et en injures. Il l'appelle « Prince de tous les maux, de tous les méchants, de tous les impies, de tous les rebelles, source de l'orgueil, auteur de la mort, » et lui reproche d'avoir perdu « par le bois de la croix les richesses qu'il avait acquises par le bois de la prévarication. )) Jésus termine la querelle en disant au monarque irrité : « Prince , Satan sera éternellement sous tes lois, au heu d'Adam et de ses fils qui sont mes justes. »

Quant aux autres Evangiles apocryphes, de saint Thomas, de saint Philippe, de saint Pierre, de Marcion, selon les Hébreux, les Égyptiens, les Nazaréens, il ne s'en est conservé que des fragments. Les plus anciens sont des récits insignifiants ou incomplets de la vie de Jésus, ou des élucubrations mystiques, toutes remplies de paraboles et d'allégories ; les plus modernes, des œuvres de sectaire, composées pour soutenir quelque hérésie. Le plus important, dans la première classe, l'Evangile selon les Hébreux, que les Nazaréens affirmaient être l'original de saint Matthieu , commence, comme celui de saint Marc, par le baptême de Jean- Baptiste, c'est-à-dire qu'il y manque la généalogie de Jésus, sa conception miraculeuse, sa fuite en

Egypte, l'histoire des Mages et le massacre des enfants. Dans la seconde classe , V Évangile de Marcion et V Evangile de Valentin ont été célèbres. Celui-ci n'était pas une histoire de Jésus, mais l'exposé de la doctrine des Valentiniens , que ces sectaires avaient intitulé Evangile de vérité, L'Evangile de Marcion n'est que l'Évangile de saint Luc, moins les trois premiers chapitres, et fortement modifié en plusieurs endroits. Selon ce sectaire, qui nie l'humanité de Jésus, le Verbe ne naquit pas d'une femme, mais, prenant un corps factice, il descendit directement du ciel dans la synagogue de Capharnaiim. Plusieurs critiques pensent que l'Évangile de Marcion est plus authentique que celui de saint Luc, tel que nous l'avons maintenant.

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