LES ÉVANGILES CANONIQUES. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Le nombre et le crédit des livres apocryphes ont, de tout temps , été opposés à l'autorité des livres du Nouveau Testament, et de tout temps il a été répondu que les Actes faux ne doivent point infirmer les Actes authentiques. Réponse excellente ; il serait en effet aussi déraisonnable de nier les histoires vraies, parce qu'il y en a de fabuleuses, que de rejeter la bonne monnaie parce qu'il y en a de fausse. Mais, comme il est certain qu'il y a eu , à côté des Actes vrais, des Actes faux longtemps répandus et accrédités, il a fallu une règle sûre pour les distinguer. Avait-on cette règle? Quand et comment s'en est-on servi? Dans la multitude des Évangiles, quatre ont été reconnus vrais, une cinquantaine déclarés faux : quelles précautions a-t-on prises, quelle critique a-t-on adoptée pour certifier la faus-
seté des uns et l'authenticité des autres? Les quatre sont-ils des auteurs dont ils portent le nom? le texte nous est-il arrivé parfaitement intact, ou bien, s'ils ont souffert quelques altérations, peut-on affirmer qu'elles n'ont pas été assez grandes pour leur ôter le caractère qui constitue l'œuvre originale?
L'édifice du christianisme porte sur un double fondement, les faits et les dogmes. Dans ce livre , je n'examine que les faits, me bornant dans l'occasion, mais très-rarement, à indiquer leur étroite liaison avec les dogmes. Quoique ces faits soient bien connus, il faut les rappeler en quelques lignes pour montrer l'importance de l'examen qui a dû ou qui aurait dû précéder l'adoption des livres canoniques.
Une vierge conçoit, par l'opération divine, un enfant qu'elle met au monde dans une étable. Divers prodiges marquent la naissance de cet enfant. Les armées célestes chantent ses louanges, les rois accourent pour l'adorer. Cependant, il grandit ignoré dans un village où il travaille chez un pauvre artisan qui^ passe pour son père. Après trente ans de cette viel obscure, il sort de Nazareth, parcourt la Galilée, (parle contre les riches, attire les pauvres, attaque ouvertement le parti en qui se résume la puissance politique et rehgieuse. 11 autorise sa prédication par des miracles, commande aux venfs, aux tempêtes, aux
démons, aux maladies, à la mort. De nombreux disciples s'attachent à lui, la foule veut le faire roic Jaloux de sa popularité et irrités de ses invectives, les Pharisiens le font arrêter comme séditieux , le condamnent à mort comme blasphémateur, et sur l'ordre du gouverneur romain qui commande à Jérusalem, il est crucifié entre deux brigands. Les anges l'assistent dans son agonie. A sa mort, la terre tremble , les tombeaux s'ouvrent, les morts ressuscitent, la lumière du jour s'éteint. Trois jours après , il sort de son sépulcre, vainqueur de ses ennemis et de la mort. Ses disciples consternés sont réunis dans une chambre où ils se cachent. Tout à coup, il leur appar?jt, quoique les portes soient fermées, leur parle, les console, mange a.vec eux. Enfin , quarante jours après sa résurrection, il les rassemble sur une montagne. Làj en leur présence , les nuages l'enveloppent, et il retourne au ciel d'où il était venu.
Les Évangiles sont donc un miracle continuel dans l'ordre physique et dans l'ordre moral. Plus les événements sont grands, plus ils ont besoin de preuves certaines et authentiques. Quelles preuves assez fortes, quelles garanties assez sûres nous donnent les évangélistes pour nous faire croire, contrairement à la science, à l'expérience et à la raison, qu'un mort est ressuscité, qu'une femme a conçu et enfanté sans
cesser d'être vierge? Les nombreux témoins de ces prodiges ont dû être frappés d'admiration et tomber aux genoux du thaumaturge! Nullement. Rien n'est plus souvent attesté par les évangélistes que l'invincible incrédulité des contemporains. Il est donc trèsessentiel de savoir comment s'est fait le choix des quatre Evangiles , car de cet examen dépend , en grande partie, notre croyance historique.
Le canon du Nouveau Testament était arrêté, en Occident, dès le v^ siècle. A-t-il été dressé par l'Église ou par quelque personnage d'une autorité reconnue? Les Pères, les évêques, réunis en assemblée générale, ont-ils examiné la multitude des Évangiles répandus dans le monde chrétien, et, après mure réflexion, reçu les uns et rejeté les autres? Non. Remarquons d'abord que Jésus n'a rien écrit et qu'il ordonna à ses disciples non d'écrire, mais de prêcher sa doctrine^. Aussi l'enseignement apostolique se fit-il d'abord presque exclusivement par discours et instructions orales. Les premiers chrétiens donnèrent le nom d'Évangile au recueil de ses prédications. Ce recueil fait au hasard, sans caractère officiel, n'avait pas l'autorité nécessaire pour affermir la foi des fidèles et imposer silence à leurs adver-