‹ Histoire élémentaire et critique de JésusChapitre 37 sur 169 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De ce qui précède, il résulte c{ue nous n'avons plus les originaux des quatre Évangiles, c{ue nous ne savons pas d'une manière précise à quelle époque ils ont été composés, et que le texte incessamment remanié ne nous est pas parvenu dans sa pureté primitive. Mill, dans sa célèbre édition du Nouveau Testament, a relevé trente mille variantes. Elles n'ont pas toutes une grande importance, et plusieurs ne sont c|ue des erreurs d'orthograplie , mais d'autres touchent au fond et peuvent changer le sens. Il est certain qu'il a existé des Évangiles écrits dans le dialecte qui se parlait en Palestine, et que de ces Évangiles, l'un au moins a été attribué à Matthieu. Mais nous ne savons ni quel en était le vrai texte, ni par c|ui, ni comment il a été d'abord traduit. Ceux qui , comme saint Épiphane et saint Jérôme , ont vu les Évangiles des Ebionites et des Nazaréens, affirment c|u'il y avait,

entre ces Évangiles et le texte vulgaire de Matthieu, une grande ressemblance. En comparant l'Évangile de ]\larc avec celui de Matthieu, on y trouve de longs passages qui se ressemblent comme la traduction d'un même original. Celui de Matthieu est plus développé, mais des critiques très-compétents expliquent cette différence par des additions d'origine grecque, et en concluent que le texte de Marc est une traduction plus fidèle que celui de Matthieu.

Celui de Luc est une compilation faite sur divers Évangiles. L'auteur a eu certainement sous les yeux les textes qui ont servi aux deux précédents, mais des différences, portant sur des points essentiels, prouvent qu'il a disposé de documents étrangers au texte primitif. Enfin, le quatrième Évangile est si souvent et si complètement en désaccord avec les autres, qu'il est impossible de ne lui point attribuer une origine différente. Aussi des critiques en grand nombre , anciens et modernes , soutiennent-ils qu'il ;Vest ni do l'apôtre Jean, ni d'aucun autre Juif ayant puisé à des sources judaïques, mais plutôt d'un Samaritain, ou même de Cérinthe, comme on l'a cru dans l'antiquité, à tort sans doute; mais il n'en est pas moins étrange qu'on ait pu ainsi l'attribuer à deux adversaires reconnus. Rien ne prouve mieux l'incertitude où l'on a toujours été sur l'auteur de cet Évan-

gile, et n'explique mieux pourquoi cette question mille fois débattue dans l'antiquité et reprise avec ardeur de notre temps n'est pas plus éclaircie qu'elle ne l'était il y a quinze cents ans.

C'est sur l'Évangile de Jean que les Manichéens prétendaient appuyer leurs doctrines, et dans les premiers versets que les Yalentiniens croyaient trouver leurs Éons, Les Montanistes, dont la secte commença dans la Phrygie, en parlèrent vaguement vers 157, et Théodose, évêque d'Antioche, le cite pour la première fois en 170, Ce qui est plus remarquable, c'est que, en 196, il était inconnu à Éphèse où l'on prétend que l'apôtre l'a écrit. Saint Polycarpe , évêque de cette ville, appelle Jean docteur, évêque et martyr, mais n'ajoute pas qu'il fut évangéliste , titre supérieur à tous les autres et qu'il n'eût certainement pas oublié. Saint ïrénée, né en Phrygie, mais transporté jeune xlans les Gaules , accrédita le quatrième Évangile en l'opposant aux sectaires qui s'en autorisaient pour répandre les erreurs de Gérinthe ; ainsi, on trouvait dans le même Évangile les erreurs de Gérinthe et leur réfutation.

Marc et Luc n'ayant pas connu Jésus, n'ayant rien vu ni entendu directement, et ayant écrit loin de la Palestine, on comprendrait qu'il n'y eût point dans leur récit une parfaite conformité. Mais Matthieu et

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Jean sont deux apôtres, ils n'ont pas quitté Jésus, ils ont vu tout ce qu'il a fait, enteudu ce qu'il a dit, ils devraient être d'accord sur tout. Nous verrons, au contraire, qu'ils ne s'entendent presque sur rien, ni sur les lieux où ils font voyager Jésus, ni sur les actes qu'ils lui attribuent , ni sur les paroles qu'ils lui prêtent, ni sur les miracles qu'il a opérés.

Avons-nous des raisons historiques et concluantes de croire que les quatre Évangiles sont de Matthieu, Marc, Luc et Jean? Non, répondent plusieurs critiques d'une grande autorité. Ce que démontre le plus incontestablement une étude approfondie de ce sujet examiné dans toutes ses faces, c'est, dit M. Nicolas, (( qu'aucun de nos trois Iwangiles synoptiques n'est primitif; ils n'appartiennent tous qu'à une couche secondaire du développement de la vie chrétienne, et même qu'à une couche tertiaire , si l'on tient compte de la tradition^. » Ce qui est certain, dans tous les cas, c'est que l'opinion qui attribue les Évangiles à ceux dont ils portent le nom, répandue après leur mort, repose seulement sur une tradition erronée en plusieurs points. Ajoutons, et ceci s'applique particulièrement au quatrième Évangile, que c'est surtout des pays où devaient se trouver les témoins irrécu-

\. Èlu'ks crili<ji(C$ sur la Hihlo, p. 123.

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