Luc, I, 5 à
74 IIISTOIKE ÉLÉ-ME.\TAÎRE
nom^. A la rencontre des deux femmes également enceintes, Jean tressaille dans le sein de sa mère, et Elisabeth inspirée dit à Marie, à haute voix : « Tu es bénie entre les femmes et le fruit de tes entrailles est béni. » En racontant l'histoire de Jean-Baptiste et ses rapports avec Jésus, nous verrons que cet épisode, dont ne parlent ni Matthieu ni Marc, est formellement contredit par Jean. Enfin, après un séjour de trois mois dans la maison d'Elisabeth, Marie rentre à Nazareth.
Ce qui frappe d'abord dans ce récit, c'est le voyage de Marie. Pourquoi ce voyage ? Marie est une jeune fille de quinze à seize ans, à la veille de se marier, et, quoique vierge, enceinte miraculeusement. Dans cet état, qui lui impose une réserve particulière, elle quitte précipitamment Nazareth, et part seule. Pourquoi ne communique-t-elle pas à ses parents, et surtout à son fiancé, l'apparition de l'ange et les suites de cette visite surnaturelle? Cet inexplicable silence l'exposait à d'injurieux soupçons, à la confusion publique, à la sévérité des lois. Lorsqu'elle arrive chez Elisabeth, celle-ci était enceinte de six
i. Les commonfcatcurs croient que ceUc ville est Ébron , ville sacerdotale et de refuge dans la i)arlio méridionale de la Palestine.
mois; elle y demeure trois mois, par conséquent elle part presque au moment de la délivrance de sa cousine. Pourquoi ce départ précipité après un si long séjour? Pourquoi n'attend-elle pas la naissance de cet enfant miraculeux qui doit être le Précurseur de celui qu'elle porte dans son sein? Que va penser Joseph en la retrouvant enceinte après une absence de trois mois? Cette grossesse le confondit; mais, dit Matthieu, ne voulant pas accuser Marie publiquement, il résolut de rompre sans bruit son projet de mariage. Alors l'ange lui apparaît en songe, lui révèle le mystère qui s'est accompli, et l'engage à épouser sans scrupule la femme de qui doit naître l'enfant qui s'appellera Jésus, c'est-à-dire Sauveur. Joseph se résigne , mais il s'abstient de tout rapport avec sa femme jusqu'au jour ou elle met au monde .« son fils premier-né, » qualification sur laquelle nous allons revenir en parlant de la virginité de Marie.
Suivons encore le récit de l'évangéliste. Marie, dit-il, se trouble en voyant entrer Gabriel dans sa chambre et lui faire ce compliment : « Bonjour, Marie, vous êtes remplie de grâce, Dieu est avec vous et vous êtes bénie entre toutes les femmes. » Mais Gabriel la rassure en lui annonçant qu'elle concevra et mettra au monde un enfant ciui sera appelé
7G HISTOIRE ELK.MENTAIRI'.
Fils du Très-Haut et qui régnera éternellement sur la maison de Jacob ^,
Sous quelle forme Gabriel se montre-t-il? Si c'est avec un corps réel, d'oii l'a-t-il pris et qu'en a-t-il fait après l'accomplissement de sa mission ? Et il ne devait pas différer d'un homme ordinaire, puisque l'Évangile dit que Marie fut étonnée non de la forme du messager mais de son langage. Mais alors quelle preuve Gabriel donna-t-il de sa mission, et comment une jeune fille a-t-elle pu s'entretenir avec un homme qui, entrant chez elle brusc|uement, lui dit, plus brusquement encore, qu'elle concevra, qu'elle enfantera et que le fruit de ses entrailles sera béni ? Si, au contraire, elle a reconnu le messager céleste; si elle croit que Dieu l'a choisie pour l'accomplissement de ce grand mystère, le doute qu'elle oppose à la promesse de l'ange est incompréhensible. « Comment, dit-elle, cela se fera-t-il, puisque je ne connais pas d'homme-? » Si elle ne connaissait point d'homme, elle savait que, étant fiancée à Joseph, elle en connaîtrait bientôt un, et ses suppositions devaient se rapporter aux imminents effets de ce mariage.
Pour répondre à cette objection, les plus anciens
Évraigiles apocryphes supposent que Marie avait fait vœu de virginité, et que Joseph vieux, veuf et père de plusieurs enfants, avait été seulement chargé de veiller sur elle, qu'il était son tuteur plus c{ue son mari. Rien ne prouve que Joseph fût vieux et veuf, comme le dit le Protévangile ^, et cfu'il eiàt quatrevingts ans, comme le prétend saint Épiphane 2. Tout indique, au contraire, qu'il était jeune lorsqu'il épousa Marie, et qu'il en eut plusieurs enfants. Quant au vœu de virginité attribué à Marie, et dont les évangéhstes canoniques ne parlent pas, il est contraire à tous les usages et à tous les préjugés des Hébreux qui regardaient la stérilité comme un opprobre et comme très-malheureuse la fille qui mourait avant de se marier ^.
Dans le troisième Évangile, l'ange, après avoir annoncé à Marie qu'elle mettra au monde un fils qu'elle nommera Jésus, ajoute \ a Dieu lui donnera le trône de David son père, et il régnera éternellement sur la maison de Jacob. » Ces paroles, qui ne
1 . Protévangile, cli. ix. — Et le grand prêtre dit à Joseph : « Tu es choisi de Dieu pour recevoir cette vierge et la garder auprès de toi. » Et Joseph répondit : « J'ai des enfants et je suis vieux, tandis qu'elle est fort jeune : je crains d'être la risée des fils d'Israël. »