‹ Histoire élémentaire et critique de JésusChapitre 83 sur 169 · PREDICATION DE JESUS. — DOUBLE ASPECT DE CETTE PRÉDICATION · texte numérisé non relu

PREDICATION DE JESUS. — DOUBLE ASPECT DE CETTE PRÉDICATION

Au moment où Jésus commence ouvertement sa prédication, il serait nécessaire, pour le suivre pas à pas dans la carrière oii la disparition de Jean-Baptiste le laisse désormais sans rival, de bien connaître le terrain de son apostolat, ce qu'on pourrait appeler la topographie évangélique. Mais, ici encore, les évangélistes, en complet désaccord, nous laissent dans l'incertitude.

La Palestine, au temps de Jésus, avait quatre divisions : la Judée, la Galilée, la Samarie et la région située au delà du Jourdain. Nazareth, patrie de Jésus, était une très-petite ville de la Galilée, bâtie sur une éminence, dans Tancien territoire de

la tribu de Zabulon. Selon le quatrième Evangile, Jésus aurait presque exclusivement vécu et prêché dans la Judée; il serait allé cinq fois à Jérusalem et y aurait célébré trois fois la Pâque ; il aurait visité deux fois la Samarie, et n'aurait que très-peu et incidemment séjourné dans la Galilée. Dans les Synoptiques, au contraire, Jésus a un champ beaucoup moins vaste. Après sa visite à Jean-Baptiste, il se réfugie au désert, passe en Galilée et gagne le lac de Tibériade. Vers le milieu de la rive droite, c'està-dire du côté oriental qui appartenait à la Galilée, s'élevait la ville de Tibériade, bâtie par ordre d'Hérode le Grand. Un peu plus haut, non loin de l'endroit où le Jourdain se jette dans le lac, était Capharnaiim, renommée et fréquentée pour ses eaux thermales. Entre Capharnaûm et Tibériade s'élevaient quelques villages habités par des pécheurs. C'est dans ces villages, Bethsaïde, Magdala, Corozaïm, que Jésus vit de préférence. Il passe souvent sur la rive orientale du lac, essaye d'entrer dans les villes ou les gros bourgs, mais l'opposition qu'il y rencontre toujours l'empêche d'y séjourner. On ne le voit jamais, ni à Tibériade, sur la rive droite, ni à Gamala, sur la rive gauche ; il entre une fois sur le territoire des Gadaréniens, mais non à Gadara ; il ne visite aucune des localités importantes de la plaine

ET CRITIQUE DE JÉSUS. io9

de Mageddo. Il sort deux fois de ce cercle étroit; mais, après une rapide excursion à Nazareth, à Naïm et aux environs de Tyr et de Sidon, il retourne précipitamment à Capharnaûm. Il n'entre jamais dans le pays des Samaritains ni dans la Judée; il va une seule fois à Jérusalem oii, au bout de cinq jours, il est pris et crucifié. Ainsi, d'après les Synoptiques, son apostolat s'exerce dans un petit district de la Galilée supérieure, au milieu de pêcheurs et de montagnards à demi sauvages, population mal famée, dont la turbulence et la misère étaient proverbiales.

Que dit Jésus à ces esprits que l'occupation étrangère, les excès du fisc et l'attente du Messie vengeur tiennent ouverts à toutes les provocations et préparés à toutes les révoltes? Pour répondre à cette question , il faut faire deux parts dans la prédication de Jésus : mettre d'un côté la partie philosophique et permanente de la doctrine, celle qui constitue l'essence du christianisme; de l'autre, la partie accidentelle, commandée par les circonstances et les passions du moment. Les historiens, en général, ont négligé cette distinction sans laquelle, cependant, il est irapossible de rien expliquer raisonnablement dans la vie de Jésus.

Jésus n'était pas un grand parleur ; il n'aimait ni les grands discours ni les longues prières, et la for-

ICO HISTOIRE ELEMENTAIRE

mule qu'il a laissée se réduit à cinq ou six lignes. Ses idées sur Dieu, les anges, les démons, la résurrection, l'enfer, le paradis, venaient des mythologies et des théologies de l'Orient, et les Juifs s'en trouvèrent imbus à leur retour de Babylone. Sa morale, qui est la partie essentielle de sa prédication, n'avait cependant, sauf un point capital que nous allons indiquer, rien d'absolument nouveau. Longtemps avant l'apparition du christianisme, le polythéisme était arrivé au plus haut degré de perfection que puisse atteindre une institution humaine, perfection relative et passagère, comme tout ce qui est fait pour l'homme et tient à sa nature. Malgré des aberrations inévitables, il s'éleva à des conceptions de justice et de morale qui furent comme les échelons par où le christianisme put atteindre, sur plusieurs points, des notions d'un ordre supérieur. 11 forma des hommes qu'on trouve sur les traces de toutes les vérités morales ; il produisit des écoles dont Montesquieu met la destruction « au nombre des malheurs du genre humain 1. » 11 eut des institutions dont on voit l'empreinte sur la plupart des lois qui régissent les sociétés modernes, institutions tellement tirées de la nature même des choses, qu'on peut, à certains égards, les regarder comme impérissables.

Page 1