LES MIRACLES. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
« Il y a, dit La Place, des choses tellement extraordinaires , que rien ne peut en balancer l'invraisemblance. La probabilité de la constance des lois de la nature est supérieure à celle de la plupart des faits historiques que nous regardons comme incontestables^. )) Il y a des faits historiques tout à fait certains, et La Place ne le niait pas : ce qu'il a voulu dire, et ce qui est incontestable, c'est qu'aucun témoignage ne peut et n'a jamais pu compenser l'impossibilité ou même l'invraisemblance d'une suspension réelle des lois constantes de l'univers, et que
1 . Essai philos, sur les pro'bah., p. 147. — Pour la question générale des miracles, voir les considérations si fermes, si essentiellement philosophiques, exposées par M. Littré dans la préface de la seconde édition de la traduction de la Vie de Jésus, par Strauss, et dans la Revue des Deux Mondes, i5 février 1856.
le caractère surnaturel des faits qui remplissent les histoires des temps anciens suffit pour dispenser de les discuter.
Quand les plus graves et les plus admirables historiens nous disent qu'une statue, de son propre mouvement, est descendue de son piédestal et s'est transportée d'un temple dans un autre ; que des boucliers sont tombés du ciel ; qu'une vestale a tiré avec sa ceinture un vaisseau engravé et est parvenue à le remettre à flot ; qu'un génie , apparu à Brutus avant la bataille de Philippes, lui a prédit sa défaite ; que Vespasien, en touchant des aveugles et des paralytiques, les a guéris subitement; malgré le témoignage de ces historiens si éminents et si justement admirés, nous ne voyons là que des merveilles non-seulement incroyables, mais indignes de l'attention d'un homme judicieux. Tacite lui-même a beau nous dire^ que ces faits sont attestés par des témoins qui n'ont aucun intérêt à mentir; sans prendre la peine de demander quels sont ces témoins, nous déclarons avec la plus grande assurance, ou plutôt avec la plus entière certitude, qu'il n'y a là qu'illusion ou imposture, et lie ces témoignages sont rendus ou par des fourbes,
^. Tacite, Flist., IV, 81. — Uirumque, qui interfuere, nunc quoque memorant postquam nullum mcndacio prclium.
ET CRITIQUE DE JÉSUS. iSl
OU par des hommes simples grossièrement abusés.
On alléguerait vainement, en faveur de ces prodiges, la croyance qu'ils ont obtenue pendant plusieurs siècles; le consentement des peuples ignorants et superstitieux, disposés à tout croire sans avoir jamais rien vu , « ne peut avoir, dit Fréret, plus de force pour nous les faire recevoir que le témoignage des prêtres païens qui ont été, en tous pays et en tous temps, trop intéressés à faire valoir ces sortes de miracles pour en être des garants bien sûrs'^. » Cependant, l'histoire devant être, comme le veut Cicéron, le témoin des temps, le tableau fidèle des choses passées, ces fables, ces prodiges ont leur importance; d'abord parce qu'ils nous montrent, à côté des sources de l'histoire, celles du mensonge et de l'erreur ; ensuite parce qu'ils réfléchissent, à un moment donné, un aspect réel des choses humaines, et qu'ils empruntent à l'histoire même les couleurs dont ils revêtent des personnages et des actions ^imaginaires.
L'histoire de toutes les religions, dans les premiers âges, n'est le plus souvent qu'un tissu de prodiges et d'aventures miraculeuses, ayant égale-
1. Fréret, Réflexions sur les prodiges rapportés dans les Anciens. Académie des inscript, et belles-lettres, t. IV, p. 412.
ment inspiré l'admiration ou la crainte, et nous arrivant également appuyés des plus sincères témoignages. Ces témoignages prouvent seulement que le goût du merveilleux et le penchant à croire aux prodiges sont naturels à l'homme et communs à toutes les religions; or, ce qui est commun à toutes ne prouve rien en faveur d'aucune en particulier. Tite- Live demande grâce pour ce mystérieux mélange de choses divines et humaines, par lequel toutes les nations et toutes les religions ont voulu ennoblir et couronner leurs origines. Il faut avoir pour l'antique crédulité l'indulgence que réclame ce grand historien ; et, lorsqu'il s'agit, comme dans le sujet qui nous occupe, de ces époques où les prodiges étaient en quelque sorte de l'ordre habituel et se faisaient accepter par les esprits les plus judicieux, il n'y a point à s'étonner qu'un groupe d'hommes profondément ignorants et superstitieux aient cru sincèrement des choses si incroyables.
Savoir faire des miracles était la qualité essentielle d'un prophète et d'un réformateur. C'est donc très-naturellement que les miracles constituent le fond de l'histoire de Jésus, et les évangélistes, crédules et exaltés, les racontent de la meilleure foi du monde. Loin de douter de leur authenticité et de contrôler sévèrement les témoignages, ils ont choisi
de préférence les circonstances les plus extraordinaires, convaincus que plus un prodige s'écartait de la règle commune et contrariait les lois de la nature, ^plus il attestait la puissance surnaturelle de Jésus. Voilà ce que l'histoire impartiale doit reconnaître, et jusqu'oii peut aller l'indulgence réclamée par Tite- Live. Mais cette indulgence ne saurait désarmer la critique et l'empêcher de soumettre au rigoureux examen, sans lequel il n'y a pas de science historique, les nouvelles recueillies par des écrivains souvent crédules, passionnés ou mal instruits.
Les miracles de Jésus peuvent être examinés de deux manières; d'abord, en prenant les textes évangéliques dans le sens littéral, celui qui est accepté du plus grand nombre; ensuite, en recherchant le sens caché, allégorique, mystique, que plusieurs commentateurs prétendent y découvrir. Sauf quelques exceptions, les plus illustres Pères de l'Église ont eu un penchant marqué pour l'allégorie, et quelques-uns, Origène surtout, l'ont presque toujours mise à la place du sens littéral. Il suffit de lire les divers écrits de saint Paul pour se convaincre que selon sa doctrine constante il y a un double sens dans l'Écriture ^.
4. Voir notamment: Corinth., I, ix, 9; x, 1 et suiv. — Galat.. IV, 21 et suiv. — Goloss., ii, 16, 17. — Hébr., viii, 5; ix, 1 e' suiv.; X, 1.
(( La loi est spirituelle, selon l'apôtre, dit saint Ambroise, donc ceux-là n'ont pas la loi véritable qui ne l'entendent pas spirituellement^. » Saint Jérôme se plaint des ignorants qui l'applaudissent lorsqu'il s'en tient à l'explication littérale, et qui de ses admirateurs deviennent ses ennemis lorsqu'il les exhorte à s'élever plus haut 2.
Saint Augustin, n'étant encore que prêtre, avait entrepris un livre intitulé : de la Genèse à la lettre, parce qu'il voulait expliquer l'Écriture selon l'exactitude littérale des mots et non par les sens allégoriques. Il fut bientôt obligé d'abandonner son projet, succombant, comme il le dit lui-même, sous le poids de l'explication littérale, et il convient qu'il a recours à l'allégorie, n'étant pas en état de dissiper l'obscurité de la lettre^. « Rien n'est plus misérable, dit-il, que l'asservissement d'une âme qui prend les signes pour autant de choses réelles et qui ne peut élever les yeux de la raison au-dessus des objets sensibles pour s'éclairer de la lumière éternelle ^. »
Mais, de tous les Pères qui ont mis l'allégorie à la place de l'explication littérale, nul ne l'a fait plus