Tandis que Saint-Eelais en doux loisirs souloit passer
‘ De nos jours, un de nos littérateurs les plus distingués par la linesse de leur critique, M. de Sainte-Beuve, a essayé de réhabiliter la mémoire de Ronsard; et il a donné un recueil de ses meilleures poésies, ccompagnées de notes et de commentaires.
sa vie, et pour unique travail rimait quelques profanes allusions à l’amour divin, un jeune homme, page comme Marot, comme lui élevé dans une cour où le savoir était en honneur et le vice en usage, s’efforçait d’atteindre, non comme son prédécesseur, par des vers faciles et riants, mais par de longues veilles, la gloire à laquelle il aspirait. Soumis, comme toute la jeunesse de l’époque, à une forte discipline, plein de mépris pour la frivolité des rondeaux naïfs et les joyeuses épigrammes des poètes contemporains ; plus il étudiait le latin sous le professeur Daurat ou Dorât, plus il se persuadait que tout était à faire en France, et s’affermissait dans le dessein d’accomplir ce que son ami Du Bellay venait d’annoncer. Ce docte page était Pierre de Ronsard, gentilhomme vendômois, né en 1524. Doué d’un esprit persévérant, laborieux et énergique, d’une grande hardiesse dans l’expression , et surtout d’une extrême témérité dans l’innovation, son enfance et sa jeunesse témoignent de l’activité aventureuse do ses penchants. A neuf ans, il se dégoûte du collège, devient page de la cour, passe trois années en Ecosse au service du roi Jacques, suit le savant ambassadeur Lazare de Baïf à la diète de Spire, le capitaine Langey en Piémont, et après des naufrages, des blessures, des aventures galantes, attaqué d’une surdité prématurée, il se renferme à dix-huit ans dans le collège de Coqueret, où Antoine Muret le Cicéronien, Bemi Belleau et Antoine de Baïf écoutaient les doctes leçons do CO Daurat, qui le premier, dit Marcassus dans ses Commentaires sur Ronsard , desloupa la fontaine des Muses par les oiUils de sc.icnce et l'ctude des lettres humaines. Le condisciple de Ronsard, Baïf, était plus fort en giec, et dénouait à son ami les plus fâcheux commencements de la langue d: Homère. U faut voir Ronsard, habitué à veiller tard en suivant la cour, «travailler jusqu’à » deux et trois heures du matin, et lorsqu’il se couche,
» réveiller Baïf qui se levait et ne laissait pas refroidir là «place I, Marcassus ). » On s’excitait, on s’encourageait, orj se corrigeait mutuellement. Le manifeste de Du Delà
DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 4l
lay ne fit qu’animer cette ardeur. Baïf, grammairien, d’un esprit pesant, ne rôvait qu’innovations; Ronsard' plus actif, les exécutait. Daurat et Tournebu (que l’on a nommé Turnèbe) faisaient éclater leur admiration pour ces essais de leur jeune élève : c’était Pindare, c’était Homère; jamais la langue de Marot et de Jean Lemaire n’avait été si magnüoquente ni si haut-tonnante. Sept ans se passent : Ronsard, renfermé tout ce temps dans les murs du collège, épuise la bibliothèque grecque et latine, s’applique à faire passer les richesses de l’antiquité dans notre langage, le déforme, le mutile, le torture, et, précédé de sa renommée, reparaît à la cour, où il est présenté par Marguerite de Savoie. Les courtisans s’étonnent de son bizarre langage; mais les savants, alors tout-puissants, riches, honorés, le soutiennent. En vain Mellin de Saint-Gelais s’élève contre le nouveau poète, qui jnndarise et pétrarchise en italien et en grec ; Ronsard fait tète à l’orage. La cohorte érudite appelle ses amis poétastres, grenouilles, grimauds, muguets, zdiles et carbiles (Préfaces de Ronsard). De si bonnes raisons remportent. On est séduit par l’autorité de ces hommes célèbres , par l’éclat et la nouveauté d’une versification sonore, ferme et rapide, par la magnificence des images, et surtout par la singularité inouïe des innovations. Ronsard, proclamé roi de la poésie, de réformateur devient législateur : il pose les limites et fixe les règles de la poésie française. Trouvant l’idiome national encore incertain, comme le grec du temps d’Homère, il permet l’emploi de tous les dialectes : «Soit le vocable (mot) picard, français, wallon, manceau, limousin, ditil, n’importe; il ne faut pas t’en embarrasser.» Il veut que les poètes, élidant l’i, l’a et l’o à la manière des Italiens, disant sans scrupule n à ceux, n'à celles pour ni à ceux, ni à celles. Les ellipses les plus hardies, le néologisme le plus complet, lui semblent des droits légitimes de la poésie. 11 ne s’oppose pas à ce que l’on emploie le patois de son pays natal : à lui pour avec lui, expression du Vendômois , lui paraît très-naturelle et fort
42 mSTOIRE CRITIQUE
commode. Il accorde la suppression de \'e muet dans épée, Enèe, mots qui « seraient, dit-il, trop diiïiciles dans la poésie. »
2. Aussi ce hardi réformateur s’avise de nous donner à la fois une syntaxe et un vocabulaire poétiques. On le suit comme un guide, on l’écoute comme un oracle. Toulouse lui envoie une Minerve d’argent. Ses vers charment la prison de Marie Stuart, qui lui fait parvenir un rocher d’argent massif, représentant la montagne et la source du Permesse, avec ce vers, qui valait moins que le présent :
A Ronsard, l’Apollon de la source des Muses.
On ne jure que par lui. Chastelard, malheureux adorateur de la princesse infortunée que je viens de nommer, répète les vers de Pionsard sur la mort, en montant à l’échafaud, où sa passion imprudente le conduit. Belon, botaniste et iclîthyologiste célèbre, ne sauve sa vie, au milieu des guerres civiles, qu’en faisant valoir, auprès des soldats qui l’ont pris, le titre de parenté qui l’unit à ce grand monsieur de Ronsard. Tout le siècle y est trompé ; Saint-Gelais se trouve réduit au silence ; la vieille poésie française est vaincue; l’allégorie gothique est détrônée; Marot passe pour un auteur suranné ; Scévole de Sainte- Marthe, Muret, Scaliger, Turnèbe, Duperron sont les admirateurs de Ronsard. Le judicieux de Thou, le sensé L’Hôpital, Henri II, LharleslX, Henri III, se piquant tous trois de littérature, le placent au niveau des plus grands génies, On voit le Tasse lui-môme venir lui demander des conseils et rendre hommage à sa vieillesse. La reine Elisabeth lui envoie un diamant de grand prix ; ses louanges retentissent dans toutes les langues anciennes et modernes. On lit, on explique publiquement ses œuvres en Flandre, on Angleterre, en Pologne, à Dantzick ; enfin, pour consacrer à jamais cette idolâtrie et prouver la faiblesse dos jugements contemporains et l’incertitude de la critique ciiez les meilleurs esprits, Montaigne, cet indépendant génie qui jugeait si bien son siècle, oppose
DE LA littérature FRANÇAISE. 43
d’un trait de plume Ronsard à l’antiquité tout entière, et déclare que , par ses efforts , la poésie française vient de toucher les dernières limites de sa perfection possible.
3. Pour partager cette espèce d’apothéose avec ceux qui l’avaient aidé dans la croisade contre le vieux français, le roi des poètes, à l imitation de ce qui s’était fait sous Ptolérnée Philadelphe, imagina de former une Pléiade poétique, dont Ronsard occupait le centre, et dans laquelle il admettait, comme astres subalternes, Joachim Du Rellay, promoteur de la révolte; Daurat, son maître ; Amadys Jamyn, son élève chéri ; Remi Rel- LEAÜ, ESTIENNB JODELLE et PONTHÜS DE TUYARn, OU, par variante, Antoine Raïf, Scévole de Sainte-Marthe et Muret. Cette constellation nouvelle fut aussitôt consacrée par le suffrage universel. La Pléiade apparut rayonnante et triomphante; chacun des satellites eut son apothéose, et tout le monde, dit Henri Estienne dans son style original, se mit à pléiadiser. Ronsard mourut en 1585 dans toute sa gloire. On lui décerna des hommages presque divins ; toute la rance porta son deuil. Pendant quinze ans encore, sa mémoire fut honorée comme celle du grand poëte, créateur d’une littérature nouvelle ; mais enfin Malherbe vint, il frappa brutalement du pied cette grande et bizarre idole, et elle s’écroula.
4. Ronsard s’exerça dans presque tous les genres de poésie. Il entra le premier parmi nous dans la carrière de l’épopée; mais il ne composa que quatre chants de sa Franciade. Il fut aussi le premier poëte français qui composa des odes : « j’osay, dit-il, le premier des nostres enrichir ma langue de ce nom ode. » Le premier encore, il fit passer dans notre langue l’hymne et i’épithalame. Le recueil de ses œuvres poétiques se divise en dix parties :
1® Deux livres d' Amours, composés d’un nombre immense de sonnets, de chansons, d’élégies, de madiigaux, en l’honneur de Cassandre, d’IIéléne, d’Astrée, de Marie, etc. ;
lilSTOlKK ClUTIQUE
2o Lps Odes divisées en cinq livres, et comprenant, comme il le dit lui-mcrne, toutes sortes de sujets. « L’amour, le vin, les banquets dis- » solus, les danses, masques, chevaux victorieux, escrimes, joustes et I) tournois, et peu souvent quelque argument de philosophie. »
3» La Franciade, poeme épique en vers de dix syllabes, et accompagné d’une longue Préface touchant lepoëme héroïque;
4» Le Bocage royal, recueil de poésies diverses, composées à la louange des rois, des princes et des hauts personnages contemporains de Ronsard ;
5“ Les Eglogues et les Mascarades, Combats et Cartels faits à Paris et au carnaval de Fontainebleau ;
6» Les Elégies ;
7“ Deux livres d’ Hymnes ;
8“ Deux livres de Poemes ;
9® Des Sonnets divers ;
10® Les Gaietés, les Discours des misères du temps, et les Epitaphes.
5. Examinons les oeuvres de Ronsard, et cherchons-y les motifs du culte que ses contemporains lui vouèrent et du mépris que la postérité lui fit subir. Pendant quarante ans, ce fut une apothéose; depuis deux siècles, c’est une longue flétrissure ; et ce nom si adoré est devenu pour ainsi dire infâme depuis la colère de Malherbe et les anathèmes de Boileau.
Ce qui nous frappe d’abord dans Ronsard, c’est un calque perpétue! des formes antiques. Ronsard, en les parodiant avec une verve hardie d’expressions, satisfaisait au désir général. On était las de ces mignardises d'amour toujours continuées en leur proposé 11 forma la période poétique, remit tn honneur le vers de six pieds, et lui imprima un caractère de majesté, de force et d’élévation. L’heureuse cadence de ses alexandrins, la gravité des sujets qu’il choisissait, la pompe qu’il substituait à l’incorrection et à la grâce légère, charmaient ses contemporains. L’instrument poétique n’était point formé; il le dérouilla, fixa l'altcrnonent des rimes masculines et féminines, se permit peu de mauvais enjambements, et trouva souvent l’harmonie lyrique. Personne avant lui n’avait même tenté d'introduire dans la poésie
' Ronsard, l'réfaco de ses odes.
français6 cette dignité soutenue : ce sont là de grands mérites et dont il faut lui savoir gré.
6. Les poésies de Ronsard renferment un grand nombre de passages d’une excellente facture, et qui, légèrement corrigés, ne paraîtraient pas indignes d’un poëte moderne :
Echo ! fille des bois, hôtesse solitaire Des rochers où souvent tu me vois retirer,
Redis combien de fois, lamentant ma misère,
Toi-même soupiras, m’entendant soupirer.
Certes le rhythme de cette strophe est excellent, plein de force et de grâce, et nul avant Ronsard n’avait si bien compris et si heureusement perfectionné le mécanisme du vers français. Ce n’est pas là un exemple isolé. En lisant attentivement ces oeuvres où le ridicule et la bizarrerie dominent, on rencontre avec surprise, au milieu d’un chaos d’expressions grecques, d’emprunts maladroitement faits aux poëtes de Rome et d’Athènes, des tirades pleines de noblesse dont le rhythme est soutenu, la cadence heureuse et le mouvement rapide. Hymnes à la Mort et à l'Eternité nous offriraient plus d’un exemple de cette élévation de style, inconnue jusqu’alors à nos poëtes.
7. Ecoutons Ronsard appeler les chrétiens à une nouvelle croisade contre les Turks qui sont venus s’emparer de Constantinople*. Non-seulement ces vers sont bien frappés, mais l’éloquence de l’âme y respire.
Pourquoi, demande-t-il aux peuples de l’Europe, êtes-vous baptisés au nom du Christ ? Pourquoi portezvous ses étendards, si les infidèles sont insolemment campés sur votre territoire.
S’ils ont, sans coup férir, usurpé votre place,
S’ils ont, sans coup férir, en Europe passé ;
Par armes l’ont gagnée et vous en ont chassé !
Allez donc, continue-t-il, délivrer l’Orient , esclave de Mahomet. Là vous attend la gloire ;
* Ronsard était originaire de la Hongrie, dont les Turks avaient conquis une portion. C’est ce qui explique son appel aux armes contre les Musulmans.
HISTOIRE CRITIQÜE
Là sont les vieux palais et les grandes rivières Qui, vieilles de renom, s’écoulent toutes fières ;
Là coulent l’Ilyssus, le Jourdain et le Nil.
Là, sans le cultiver, le pays est fertil.
Là le Caire et Damas, Memphis et Césarée,
Tyr, Sidon, Antioche, et la ville honorée Du grand nom d’Alexandre, élèvent jusqu’aux deux De leurs superbes murs les fronts audacieux.
Là, de tous les côtés, et de la mer Egée,
Et des flots Adriens, une flotte, chargée Maintenant de parfums, maintenant dë lingots.
Et de pourpre et de soie, et de riches métaux,
Avecques un grand bruit, dedans le Havre viennent.
Ou près de la muraille à la rade se tiennent.
Ce sont là les trésors que vous, soldats chrétiens,
Devez ravir du sceptre et des mains des payens.
Exceptons les expressions surannées et l’obscurité de quelques tournures, ces vers, quant à la forme et au matériel du rhythme et de l’harmonie, ne l’emportentils pas sur tout ce que la poésie sérieuse avait produit jusqu’à Ronsard?
8. Lorsque Ronsard ne dépasse pas le but et se modère un peu dans l’emploi de ses ressources grecques, latines, italiennes, il atteint quelquefois une admirable vigueur d’expression : soit qu’il décrive
Le long repli des âges,
qui engloutit à la fois
Et l’homme et ses ouvrages ;
ou qu’il s’adresse au soleil,
. . . Qui tant de fois tourne, passe, repasse,
(Hissant d’un pied certain dans une même trace,
Vive source de feu qui nous fait les saisons Selon (ju’il entre ou sort, en ses douze maisons :
ses défauts sont toujours l’excès de la force, le luxe insensé de l’érudition, presque jamais la stérile richesse des épithètes inutiles et des oppositions parasites. Les grandes idées sont celles qu’il rend le mieux; en dépit de trois siècles presque écoulés, on ne lit pas sans admiration cette apostrophe à l’éternité :
. 0 grande éternité !
Tu maintiens l’univers en tranquille unité !
De chaînons enlacés, les siècles tu rattaches,
Et couvé sous ton sein tout le monde tu caches.
Lui donnant vie et force; autrement il n’aurait ’
Membres, âme, ni vie, et sans forme, il mourrait :
Mais ta vive vigueur le conserve en son être.
li termine ce passage, dont la rudesse, la rapidité, la force et l’élan sauvage caractérisent si bien la nature de son génie, par une image non moins remarquable.
Pour toi, dit-il à l’éternité, il n’y a ni passé ni futur; tu ne dis pas :
. Ceci fut ou sera;
Mais le présent, tout seul, à tes pieds se repose.
9. Pour achever de justifier ou d’expliquer l’engouement des contemporains de Ronsard pour ce poëte, qui a réuni dans ses œuvres toutes les beautés et tous les défauts, ajoutons que la facilité de son esprit lui permettait de varier ses tons, et que quelques-uns des vers les plus gracieux du xvP siècle lui appartiennent, A une époque où le goût était sans empire et la critique sans flambeau, cet homme singulier, dans l’ardeur de créer et d’étonner, prodiguait sans règle et sans choix toutes les imitations, toutes les innovations, toutes les images. Ici son expression est heureuse ; là elle est grotesque ; plus loin, extravagante; quelques vers plus bas, elle approche du sublime. Ici, c’est un pédant qui laisse échapper du grec tout pur. O Bacchus, s’écrie-t-il,
O cuisse-né; Archctc, Hyménéen,
Bassare, roi. Rustique, Euboléon,
Ny'ctélien, Trigone, Solitaire,
X''engeur, Manie, germe des dieux et père,
Nornien, double, hospitalier,
Beaucoup-forme, pren.ier-dernier,
Leneau, porte-sceptre, Grandime,
Lysien, Baleur, Bo: ime,
Nourri-vigne, Aimc-pa:.ipre, enfant.
Le Gange te vit triomphant!