I.a Fortune, c’est cette force aveugle
. . . Qui n’a jamais notre plainte écoutée,
Qui dompte Tunivers, et qui n’est point domptée.
Elle allaile un chacun d’espérance, et pourtant Sans être contenté, chacun s’en va content.
BIST. DE LA LITT. FK. — XVl' SIÈCLE.
Les courtisans, ce sont de
Misérables valets, vendant leur liberté
Pour un petit d’honneur servement acheté.
Ailleurs il dit de l’âge d’or ;
Les champs étaient bornés, et la terre commune.
Sans semer, ni planter, bonne mère, apportait
Le fruit qui de soi-même heureusement sortait.
Le vers suivant n’est pas moins beau :
Oisives dans les champs, se rouillaient les charrues.
Ces traits vigoureux, rapides, originaux, attestent le poëte capable d’atteindre à la simplicité noble, vive et spirituelle de la poésie didactique et de l’épître en vers. Mille expressions neuves et fortes, dues à sa témérité, enrichissent le langage. Le premier, il ensanglante les bois ; une verte vieillesse-, une rage acharnée, une tourbe gui frémit, sont des expressions qu’il hasarde et qui se conservent ; on voit que ses inventions ne sont pas toutes malheureuses. La rose s’environne des pUs d une robe de giourpre ; la châtaigne, d’un rempart épineux. Chez lui la vertu s allume, la colère s’élance ; le printemps verdoye, il faut cueillir la jeunesse et moissonner les plaisirs ; Pt fiu milieu de toutes ces créations pittoresques que la poésie n’a point répudiées depuis trois siècles, la naïveté, 1 abandon mélancolique ne lui sont pas étrangers ; de temps à autre on croirait se tromper et lire un distique de Jean La Fontaine :
Le tems s’en va, le tems s'en va, madame !
Las ! le tems, non ; mais nous nous en allons.
13. Citons maintenant quelques morceaux plus longs pour donner une idée plus complète de Ronsard. Dans VOde au Chancelier de l’Hospital, il peint les Muses encore enfants, qui, conduites par leur mère, vont visiter au fond des eaux, dans le palais de l’Océan, leur père Jupiter ;
(ies vierges encore nouvelles,
Ll mal apprises au labeur.
Voyant le fond des mers cruelles,
S’effrayent d’une grande peur;
Et toutes penchèrent arrière (Tant elles s’alloient émouvant).
Ainsi qu’au bord d'une rivière Un jonc se penche sous le vent :
Mais leur mère non étonnée De voir leur sein qui haletoit,
Pour les assurer les flatoit De ceste parole empennée.
Courage mes filles (dit-elle)
Et filles de ce Dieu puissant Qui seul en sa main immortelle Soustient le foudre rougissant;
Ne craignez point les vagues creuses De l’eau qui bruit profondément.
Sur qui vos chansons doucereuses Auront un jour commandement :
Mais forcez-moi ces longues rides,
Et ne vous souffrez décevoir,
Que votre père n’alliez voir Dessous ces royaumes humides.
Disant ainsi, d’un plein saut Toute dans les eaux s’allonge.
Comme un cigne qui se plonge Quand il voit faigle d’en haut;
Ou ainsi que l’arc des deux Qui d’un grand tour spacieux Tout d’un cour en la mer glisse Quand Junon haste ses pas Pour aller jiorter là bas Un message à sa nourrice.
14. Du Bellay avait jeté, en passant, quelques traits contre Genève; mais il s’en tint à la moquerie. Ronsard est plus ardent. C’est d’une plume de fer, dit-il, qu’il veut tracer, dans son Discours sur les misères du temps, les malheurs de la France et les crimes de la Réforme protestante :
Je veux de siècle eu siècle au monde publier D’une, plume de fer sur un [)apier d’acier.
Que ses propres enfants l’ont prise et devestüe.
Et jusques à la mort vilainement batüe {la France),
Elle semble au marchand, accueilly de malheur, Lequel au coing d’un bois rencontre le volleur Qui contre l’estomac lui tend la main armée.
Tant il a l’âme au corps d’avarice affamée.
Il n’est pas seulement content de luy piller La bourse et le cheval : il b; fait despouiller.
Le bat et le tourmente, et d’une dague essaye De lui chasser du corps l’âme par une playc :
Puis en le voyant mort se sourit de ses coups,
* Et le laisse manger aux mastins et aux loups Si esl-ce que de Dieu la juste intelligence Court après le meurtrier et en prend la vengeance :
Et dessus une roüe (après mille travaux)
Sert aux hommes d’exemple et de proye aux corbeaux.
Eh quoi? brusler maisons, piller et brigander.
Tuer, assassiner, par force commander,
N’obéir plus aux rois, amasser des armées. Appeliez-vous cela Eglises reformées ?
Jésus que seulement vous confessez icy De bouche et non de cœur, ne faisoit pas ainsi.
Et saint Paul en preschant n’avoit pour toutes armes Si non l’humilité, les jeusnes et les larmes ;
Et les Pères martyrs, aux plus dures saisons Des tyrans, ne s’armoient si non que d’oraisons.
Bien qu’un ange du ciel à leur moindre prière En souillant eust rué les tyrans en arriére.
Plus loin, il accuse Théodore de Bèze, l’ami de Calvin, de remplir la France toute d'armes et d’ajouter aux sectes protestantes la secte bèzienne :
La terre qu'aujoiird’huy tu remplis toute d’armes Et de nouveaux chrestiens dcsguisez en gendarmes,
(O traistre piété) qui du pillage ardents
Naissent dessous ta voix .
Ce n’est pas une terre allemande ou gothique,
Ny une région tartare ny scythique;
C’est celle où tu nasquis, qui douce te receut.
Alors qu’à Vezelay ta mère te conceut.
Celle qui t a nourry et qui t’a fait apprendre La science et les arts de ta jeunesse tendre.
Pour luy faire service et pour en bien user.
Et non, comme tu fais, aûn d’en abuser .
Ne presche plus en France une doctrine armée,
Un Christ cn:pist(dé tout noirci de fumée.
DE LA LITTÉKAi’UKE lIlAiAÇAlSE.
Qui comme un Méhémet va portant en la main,
Un large coutelas rouge de sang humain.
Cela desplaist à Dieu, cela desplaist au prince.
Cela n’est qu’un appast qui tire la province A la sédition, laquelle dessous toy
Pour avoir liberté ne voudra plus de roy .
Vous ne ressemblez pas à nos premiers docteurs,
Qui, sans craindre la mort ni les persécuteurs.
De leur bon gré s’offroient eux-mêmes aux supplices,
Sans envoyer pour eux je ne sçay quels novices....
Les Apostres jadis preschoient tous d’un accord ;
Entre vous aujourd’hui ne règne que discord :
Les uns sont Zuingliens, les autres Luthéristes,
Les autres Puritains, Quintiiis, Anabaptistes ;
Les autres de Calvin vont adorant les pas ;
L’un est prédestiné et l’autre ne l’est pas;
Et l’autre enrage après l’erreur Muncérienne Et bientost s’ouvrira l’escole Bézieniie :
Si bien que ce Luther, lequel estoit premier.
Cassé par les nouveaux, est presque le dernier...
Mais montrez-moy quelqu’un qui ait changé de vie Après avoir suivy vostre belle folie?
J’en voy qui ont changé de couleur et de teint.
Hideux en barbe longue et en visage feint, .
Mais je n’en ay point veu qui soient d’audacieux.
Plus humbles devenus, plus doux ny gracieux ;
Chastes de débauchés, de menteurs véritables D’effrontés vergongneux, de cruels charitables.
De larrons aumosniers, et pas un n’a changé Le vice dont il fut auparavant chargé.
15. Les poésies légères de Ronsard sont presque entièrement pures de ces mots hargneux, comme disait Régnier, qui nous blessent l’oreille dans les pièces d’un style élevé. Un seul exemple nous suffira :