A CASSANDRE
Mignonne, allons voir si la rose.
Qui ce matin avait déclose Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vesprée Les plis de sa robe pourprée Et son teint au vostre pareil.
Las ! voyez comme en peu d’espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las, las, ses beautez laissé cheoir!
HISTOIRE CRITIQEE
O vraynient inarastre nature,
Puisqu’une telle fleur ne dure Que du matin jusques au soir!
Donc, si vous me croyez, inignotme,
Tandis que vostre âge lleuronne En sa plus verte nouvcautcS Cueillez, cueillez votre jeunesse ;
Comme à cesto fleur, la vieillesse Fera ternir vostre beauté.
Quel iiiouveinent ! quelle liciiesse d’images ! et que sont les gentillesses de Marot à côté d’une telle poésie!
i6. Si d’un côté les énormes dé'auts de Ronsard justifient la postérité qui l’oublie et semble lui faire grâce, ses beautés réelles excusent ses contemporains (jui 1 adoraient et qui croyaient à peine lui rendre justice. U avait tout à créer dans la poésie noble ; il espéra que 1 érudition lui suffirait pour accomplir ce grand dessein. 11 se fit érudit, puisa à toutes les sources et accumula sans choix tous ces trésors. Telle était l’étendue de ses lectures et l’audace de ses emprunts qu’il a pris dans le burlesque Merlin Coccaye le sujet de l'une de ses hymnes sérieuses aux Quatre saisons (l’Automne). Son propre génie l’eût mieux servi que tous ces larcins, que cet attirail latin, grec, espagnol, italien; que ces dépouilles de Platon, d’Ovide, de Rembo, de Virgile, Pétrarque, dont il s’alfuble et qui le rendent si souvent ridicule.
Malgré ce mélange bizarre du grotesque et du sublime, ses pas restèrent empreints sur la carrière que son élan irrégulier avait parcourue. Depuis Ronsard, et à son exemple, la période poétique s’arrondit, on chercha la noblesse; on regarda le style comme un art; la disposition alternative des rimes devint une loi rigoureuse; on connut mieux la coupe des vers; on sentit l’harmonie du i liyUime; les genres différents s’isolèrent, et peu à peu l’on vit se débrouiller ce chaos barbare, au milieu duquel ceux qui ne connaissent de Ronsard que sa renommée s’éloniient de voir briller de si vives lueurs de talent. La Bruyère, La Harpe et d’autres criti({ues ont observé que
le langage dont il se sert semble aujourd’hui plus antique que la poésie de Charles d’Orléans. Il y a plus, Thibaut de Champagne, Hélinand et Wace s’écartent moins que lui du génie particulier à la langue française. Son but avoué était, non de la perfectionner, mais de la changer : cette tentative , que tout paraissait favoriser pendant sa vie, est retombée, après lui, dans le domaine des témérités avortées. S’il eut pour son propre génie cette vénération qui lui faisait dire que Calliope l’avait bercé dans sa vertugade, et que Rossignol venait du mot Ronsard, enfin s’il crut à son immortalité, avouons que ce fut sur la foi de tout son siècle.
Il était impossible que Ronsard ne déchût pas de cette immortalité qu’il se promettait. Rien de factice n’est durable, et rien n’était plus factice que l’essai de greffer violemment la littérature antique sur la littérature française.
La littérature ancienne, grecque ou latine, n’est pas seulement l’expression d’un peuple, latin ou grec; elle est le reflet et le développement de l’humanité; elle n’en représente pas seulement la partie changeante et relative, elle en donne encore la nature absolue et éternelle; à côté de l’intérêt contemporain et individuel, l’intérêt général qui seul fait vivre les productions de l’art. Aussi au xvu siècle, quand la pensée songeait à se séparer du moyen âge, elle se prit et se rattacha à l’antiquité; elle la commenta, elle la développa hardiment. Montaigne continua Sénèque ; la philologie suivit la même marche; mais la poésie, moins heureuse ou plutôt moins habile, échoua dans ce grand dessein. Elle déroba à l’antiquité des mots, des images, des coupes, toute cette partie périssable, toutes ces formes brillantes et éphémères qui couvrent et embellissent le génie d’un peuple et ne le constituent pas. Ce qu’il fallait enlever aux anciens, ce ne sont pas des épithètes, mais des idées, ni des souvenirs mythologiques, mais le secret et la peinture de la nature humaine. Voilà les dépouilles dont il fallait orner ses temples et ses autels, les trésors qu’il fallait enlever du tem-
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pie delphique; ou plutôt, dans le temple delphique, dans le sanctuaire de l’antiquité, il ne fallait chercher que la présence et l’inspiration du dieu.
Ronsard s’y méprit. Il fit ce qu’au premier âge de la littérature romaine ’ avaient fait les premiers poètes de Rome, Ennius, Pacuvius; il pilla les auteurs grecs; il en traduisit les mots et non le génie. Son premier tort, et sa faute irréparable, ce fut de méconnaître la nature de notre langue, et de la vouloir forcer; de la faire passer brusquement, elle naïve, ignorante, légère, capricieuse, aux formes majestueuses , aux savantes allures de la poésie ancienne, à l’élan sublime de la muse pindarique. Sans doute la poésie ingénieuse et négligée de Villon, le tour délicat et heureux de Marot, ne suffisaient pas aux destinées de la langue française. Ces beautés locales, ces grâces fugitives de l’expression, ces détails de mœurs piquants et originaux, qui caractérisent les ouvrages de nos premiers poètes, ne pouvaient avoir pour la postérité le môme intérêt, le môme charme qu’ils avaient pour des contemporains. Pour vivre, pour se faire reconnaître de toute l’Europe, la poésie française devait donc prendre des traits plus fiers et plus nobles; elle devait cesser d’être uniquement la poésie du peuple et de la cour; elle devait se rattacher à l’antiquité, peindre l’homme et non l’individu. En ce sens Ronsard voyait juste, et scs erreurs même furent utiles.
11 plia la langue à tous les tours, à tous les rhythmes, à toutes les difficultés de la versification. En dépassant le but, il l’indiqua. De son audacieuse tentative, il resta ce qui resie de toutes les révolutions, ce qui était réellement nécessaire et fatal : la hardiesse sortit de son audace; de sa raideur, la force; la majesté, de son enflure; en la travestissant quelquefois, il embellit, il créa la poésie ; « jNostre poésie françoise est maintenant non seule- » ment accousfrée, mais, comme il semble, faicte toute à » neuf par nostre Ronsard, qui, en cela, avance bien tant
* V. Histoire de la Littérature latine, pag. 19 et s.
» nostre langue, que j’ose espérer que bientost les Grecs » et les Romains n’auront guères, pour ce regard, devant » nous, sinon possible, que le droit d’aisnesse » Ronsard a préparé Desportes et Rertaut, et Malherbe qui le détrôna.
§ 3. La Pléiade poétique du xvi“ siècle et quelques autres poètes contemporains.
1. Joachim Du Bellay ; ce qu’il pens.iitdes léméiiics de Bonsard ; caractère el qualités de son style -, citation ; le Vaniteur de hié. — 2. Frapment d'ittic ode sur la Vertu. — 5. Principaui outrages de Du Bellay; idée el suicide cliacuu. — 4. Du Bellay, considéré comme critique. — S. Antoine Baïf, térilahle révoluliountdre en fait de langage; sonuti de Du Bellay contre Baif. — C. Outrages de Baïf. — 7. Eeini Belteau ; citation d’un mai. — 8. Durai, Ponthus de Thyard, Jamyii et Jndclle. — p. Pihrac, Olivier, Taliureau , de La Tiliile. — 10. Marie-Siuarl.
Nous réunissons sous un paragraphe particulier les poètes qui forment, avec Ronsard, la pléiade du xvp siècle. .\près Ronsard, le premier en mérite est Joachim Du Bellay.
1. Jo.vcuLM DU Bellay, l’auteur de l’éloquente Illustration de la, lanque française, et qui avait, pour ainsi dire, sonné le tocsin, se distinguait par un goût plus sûr et une pensee plus originale. Ronsard, plein de verve d’ailleurs, n’a d’invention que dans le sljl;'. Du Bellay, plus sévère, îiccusait les innovations de scs amis d’une violence inutile et exagérée. Il voulait « qu'en imitant les » auteurs anciens, on se métamorphosât en eux, qu'on » les dévorât, et qu’après les avoir digérés, on les trans- » formât en sang et en non rriture. d C’est ce que lui-môme a fait souvent sans succès, mais aus.si souvent avec bonheur. Son style a de la conection pour le temps, ün y trouve de la force, des i.mages, o'c la dignité. Dans ses témérités môme, il garde (pjcique mesure, Son goût le portait vers la poésie italienne, à laquelle il a emprunté ce luxe un peu stérile de descriptions communes, où 1 on prodigue les oiseaux, les rameaux, les arbrisseaux, les
* La Boétie, de la Servitude volontaire.
soleils, les astres, les cieux et les étoiles. Aussi ses partisans le nommaient-ils VOvide français et ses ennemis le Taulologiste. (l’est surtout par sa grâce et sa douceur qu’il se fit remarquer, et on pourrait lui appliquer l’éloge qu’il donne lui-même à un autre poëte :
L’amour se nourrit de pleurs,
Et les abeilles de fleurs ;
Les prés aiment la rosée,
Phœbus aime les neuf soeurs,
Et nous aimons les douceurs Dont ta Muse est arrosée.
Rien de plus gracieux et de plus facile que sa chanson du Vanneur de blé :
AÜX VENTS.
A vous, troupe légère.
Qui, d’aile passagère.
Par le monde volez.
Et, d’un situant murmure.
L’ombrageuse verdure Doucement ébranlez ;
J’offre ces violettes Ces lys et ces fleurettes Et ces roses ici.
Ces vermeillettes roses.
Tout fraischemcnt écloses Et ces œillets aussi.
De votre douce haleine Eventez ceste plaine.
Eventez ce séjour;
Cependant que J'ahaime (travaille)
A mon bled, que je vanne A la chaleur du jour.
2. Du Bellay, comme Ronsard, sait prendre plus que ses contemporains et soutenir un ton élevé. Dans son ode sur la Vertu, il s’écrie :
L’homme vertueux est riche.
Si sa terre tombe en friche,
11 en i)orte peu d’ennui ;
Car la plus grande richesse.
Dont les dieux lui font largesse.
Est toujours avccquc lui.
Il est noble, il est illustre.
Et il n’emprunte son lustre D’une vitre ou d’un tombeau.
Ou d’une image enfumée.
Dont la face consumée Rechigne dans un tableau.
S’il n’est duc, ou s’il n’est prince D’une et d’une autre province ;
• Si est-il roi de son cœur.
Et de son cœur estre maistre.
C’est plus grand’chose que d’estre De tout le monde vainqueur.
Que me sert-il que j’embrasse Pétrarque, Virgile, Horace,
Ovide et tant de secrets.
Tant de Dieux, tant de miracles.
Tant de monstres et d’oracles Que nous ont forgé les Grecs :
Si pendant que ces beaux songes M’appastent de leurs mensonges.
L’an, qui retourne souvent,
Sur les ailes empennées De mes meilleures années.
M’emporte avecque le vent?
Que me sert-il que je suive Les princes et que je vive Aveugle, muet et sourd.
Si, après tant de services.
Je n’y gagne que les vices Et le bonjour de la cour?
3. 11 n’est aucun genre de poésie cultivé à cette époque, où Du Bellay ne se soit essayé, malgré le peu de temps qu’il vécut ; né la mémo année que Bonsard (152^), il le précéda de vingt-cinq ans au tombeau, frappé d apoplexie. Ses principaux ouvrages sont \' Olive, les Regrets, le Poêle courtisan et les Antiquités de Rome.
Le premier est consacré tout entier aux louanges d’une femme nommée Viole qu’il célébra sous l’anagramme ü'Olive, en cent quinze sonnets. Le second paraît imité des Tristes d’Ovide. Le troisième est une satire dont le style et le mordant ont peut-être servi de modèle à Ré-
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gnier. Dans le quatrième, le poète, qui avait accompagné à Rome le cardinal Du Bellay, son parent, fait éclater les sentiments amers que lui inspirent l’absence de la patrie, le spectacle des mœurs italiennes et le souvenir de tant de grandeur décliue. On reconnaît en lui l’homme éloquent, élevé à l’école des anciens, et qui sait étudier ses modèles sans les reproduire avec une grossière et infidèle exactitude. Dans ce temps d’imitation, où toute la littérature semblait servile et factice, on saisit avec plaisir dans les poèmes de Du Bellay des accents vrais émanés de l âme. Quelquefois la profondeur de son inspiration rappelle un célèbre poète moderne, Byron. Ne trouvant plus Rome dans fiome, il se demande ce qu’est devenu ce vieil honneur poudreux de la reine du monde ; et son âme se repliant sur elle-même au milieu de ces éloquents débris de la grandeur passée, y trouve une leçon funèbre de la fragilité de toutes choses, et de la nécessité de mettre un frein à ses désirs ;
Car les désirs mourront, si les empires meurent!
Il y a même dans Du Bellay un pressentiment de Lamartine. Les vers ne semblent-ils pas en elt'et un son précurseur de la lyre harmonieuse qui soupirait au rivage de Baia ?
Ces p(“lites ondes enllées,
Des iiliisdüux zé[)hyres souillées,
Sans lin sont disant à leur bord :
Sleureiise la nef arrêtée Car le mors de l’aneie jetée.
Dedans le sein d'im si l)eaii jiorl !
4. Critique plein de sagacité, Dti Bellay vit avec effroi 1 extension ridicule que l’on donnait aux principes qu’il avait pioclamés : une populace de itoèies s’empressaient de construire, avec des débris grecs et latins, une langue plus insolite encore (lue celle de Ronsard, et ces tristes imitateuis avaient aussi leur portion de renommée. Le Damasse était inondé: cardinaux, prêtres, écoliers, femmes et gens de ia cour, tout le monde rimait. Ce
déluge de nmuvaise poésie semblait justifier les plaintes d’un auteur peu connu et peu digne de l’être, d’Escorbiac, qui, dans son Epopée sur la chute de V homme, plaçait entre les plus déplorables fruits de la désobéissance d’Adam, l’abondance des mauvais vers que ses descendants devaient produire. Aux plus burlesques parodies des odes de Pindare et des églogues de Théocrite, on ajoutait des vers sans rime ou vers blancs ', des vers rimés et mesurés ^ des vers léonins, des vers sans césure, d'autres scandés à la manière grecque, Sciolti à l’italienne, ou composés de dix-huit pieds, comme ceux de Charles Toustain :
Ils rouaient en leur gauche main un sombre, afiVeux et malluisant
[flambeau.
On mutilait, on altérait de mille manières la langue et la poésie. La Ramée, Denisot, Butet, Baïf, Rapin, Ronsard, encourageaient ces essais ; souvent même ils mettaient la main à l’oeuvre. Tout cela se faisait avec une gravité puérile, un sérieux profond et comique. Les travaux des réformateurs de la grammaire et de l’orthographe se combinaient avec ceux de la ligue savante, commandée par la Pléiade, et marchaient sur une ligne parallèle. Ronsard, sans vouloir sanctionner toutes leurs
1 Bonaventure Desperriers traduisit en vers de ce genre quelques odes d’Horace.
“ Quelques distiques furent composés en ce genre, et malgré le peu de faveur avec lequel ils furent accueillis, les novateurs ne se rebutèrent pas. Antoine de Baif, le plus ardent d’entre eux, imagina de réunir dans sa maison de plaisance quelques littérateurs choisis, afin de travailler de concert à établir des règles fixes pour la mesure des sons élémentaires de la langue. A ces littérateurs, afin que l’oreille en décidât plus sûrement, il adjoignit des musiciens; bientôt cette espèce d’académie prit assez de consistance pour éveiller la jalousie de l’Université et du Parlement, qui ne cédèrent qu’à l’autorité de Charles IX et de Henri IH. Ces deux princes intervinrent en sa faveur, et se déclarèrent ses protecteurs et premiers auditeurs. La mort de son fondateur la dispersa (1591) ; mais l’idée qui avait été le principe de sa formation ne fut point oubliée avec elle, et nous retrouverons plus tard quelques-uns de ses sectateurs.
G:i IIISTOmE CRITIQUE
innovations, adopta les plus urgentes : il ordonna que désormais écrire remplacerait escripre ; il autorisa cietix au lieu de cieulx. Du Bellay, plus dilTicile, condamnait les mots inutiles introduits par Ronsard, comme player ( faire une plaie ) , enfeüer ( mettre en feu ) , malader ( rendre malade ).
5. 11 se moquait surtout d’ÀNTOiNE de Baïf, véritable révolutionnaire de langage, qui avait peu d’esprit, beaucoup d’entêtement, un savoir indigeste et l’aveugle confiance du pédantisme ; c’est le plus dur, le plus barbare et le plus obscur des glorieux auteurs de la Pléiade. Non content de faire imprimer, sous le titre d'Etrenes de poëzie francèze, un volume de lignes mesurées à la grecque, vers qu’il nommait Baïfms, et qui sont alcaïques, saphiques, etc., sans être d’aucune langue; de faire fruitir les arbres et soleiller les astres ; il détruisit jusqu’aux caractères de notre alphabet, introduisit la double lettre ou{^) des Grecs, inventa des triphthongues pour l’embellissement de la grammaire ; et, changeant nos comparatifs et nos superlatifs, prétendit forcer ses contemporains à nommer un homme plus savant un savantieur, un homme très-savant un savantime. 11 faut entendre Du Bellay, dans un sonnet assez ingénieux, persifler l’excès de ces travers érudits que lui -même avait favorisés. Bravime esprit, dit-il à Baïf :
Rravïmp esprit, sur tous excellentïme.
Qui, méprisant de vani)?ies abois,
As devancé d’une hautïme voix Des savantteurs la troupe bruyantïme.
De tes doux vers le style coulantû/ie Tant estimé par les doctïewrs françois,
Sustimemeiil ordonne que tu sois l*ar ton savoir à tous révérendïme.
Oui mieux que toi, gentillïuie poëte,
(llcur ipie. cliacun ^raïuUmenmit souhaite! )
Façonne un vers doncimement naïf?
Ah! nul, de toi hardïeuremeut en France N’a pourchassé rindocU’me ignorance,
Dorle, (locticer et doctlmc Itu'if'.
6. Quelques pièces courtes et légères, où se trouve assez de naturel et de simplicité, et la variété du mécanisme de son vers, peuvent à peine faire oublier ce qu’il y a en lui de lourd et de froid. Ses sonnets sur Méline et Francine, sa fable de V Amour Oiseau, le conte de V Amour vengeur, que La Fontaine a reproduit dans Daphné et Alcimadure, sont ses ouvrages les plus connus. Les derniers surtout méritent quelques éloges.
7. Remi Belleau épuisa, dès son vivant, toute sa célébrité littéraire; sa traduction d’Anacréon eut peu de succès et ne fut d’ailleurs jugée que d’après ses mérites. 11 fut plus heureux dans ses poésies descriptives, qui lui firent donner le nom de Peintre de la Nature. 11 y célèbre successivement toutes les productions du règne minéral, dont il décrit les diverses propriétés ainsi que les charmes de la vie champêtre. La postérité a confirmé plus d’une fois le jugement de ses contemporains, et quelques-unes de ses pièces sont d’une fraîcheur qui n’a pas encore vieilli. Tel est le Mai suivant :
Pendant que ce mois renouvelle D’une course perpétuelle La vieillesse et le tour des ans ;
Pendant que la tendre jeunesse Du ciel remet en allégresse Les hommes, la terre et le temps.
Pendant que Thumcur (sève) printanière
Enfle la mamelle fruitière
De la terre, en ses plus beaux jours.
Et que sa face sursemée De fleurs, et d’odeurs embaumée.
Se pare de nouveaux atours.
Pendant que la terre arrosée D’une fraîche et douce rosée Commence à bouter et germer.
Pendant que les vents des zéphircs Flattent les voiles des navires.
Frisant la plaine de la mer.
Qu’il te souvienne que les roses,
Du matin jusqu’au soir écloses,
Perdent la couleur et l’odeur.
Et que le temps pille et dépouille Du printemps la douce dépouille.
Les feuilles, le fruit et la Heur.
Souviens-toi que la vieillesse D’une courbe et lente faiblesse Nous fera chanceler le pas ;
Que le poil grison et la ride,
Les yeux cavés et la peau vide,
Nous traîneront tous au trépas.
8. C’est sans doute à la reconnaissance de Ronsard que Dorât dut son introduction dans la Pléiade ; car il est bien plus connu comme professeur de langue grecque que comme poëte. 11 a cependant laissé quelques vers assez faciles, outre ses poésies grecques et latines, qui le firent surnommer le Pindare moderne.
Les trois autres élus, Pontiiüs de Thyard, Amadys Jamyn et Jodelle nous arrêteront peu de temps. Le premier, connu d’abord par un poëme intitulé les Erreurs amoureuses, renonça à la poésie lorsqu’il fut devenu évêque. Le second devina le vrai caractère du vers alexandrin et l’employa dans sa traduction de Virgile. Quant à Jodelle, nous nous réservons d’en parler au chapitre du théâtre dont il fut le réformateur. 11 nous reste fort peu de chose de ses poésies légères.
9. En ce temps et dans l’école de Ronsard brillait encore PiBRAC, dont Marguerite de Valois égara la sagesse, et qui mit la morale eu quatrains. Citons aussi Oliv'ier DE Magny, Jacques Tauureau et Jean de la Taille, les deux premiers morts, ainsi que Gilbert et André Chénier, à la fleur de l’âge; «avec lesquels je ne doutcray pas d’adjoustcr, dit Pasquier (1. yii, c. 6), mesdames Desroches, de Poictiers, mère et fille, et spécialement la fille, qui reluisoit à bien escrire entre les dames, comme la lune entre les estoiles. »
10. La grâce que Marot avait devinée, que l’école de Ronsard avait flétrie de ses lourdes mains, que Pasquier
entrevoyait dans mesdames Dcsroclies, une femme en fut, dans ses ouvrages comme par sa beauté, une délicate et brillante image. Instruite dans la langue grecque, dans la langue latine et dans plusieurs langues vivantes, Marie Stuart leur préférait la langue française, comme la France à tous les pays. On connaît les adieux touchants qu’elle lui adressa, du haut du vaisseau qui la portait en Ecosse, alors qu’elle demandait à la tempête de la rejeter aux côtes de France ; tendres et douloureux pressentiments des malheurs qui l’attendaient dans ce pays où la couronne lui devait être si fatale. Les vers dans lesquels, après la mort de François II, son premier époux, elle épanche ses regrets, moins célèbres, ne sont pas moins touchants; ils respirent une douce mélancolie; ce sont les plaintes d’une âme prédestinée au malheur :
En mon triste et doux chant, D'un ton fort lamentable,
Je jette un œil touchant De perte irréparable ;
Et en soupirs cuisans Je passe mes beaux ans.
Fut-il un tel malheur De dure destinée,
Ni si triste douleur De dame infortunée,
Qui mon cœur et mon œil Voi en bière et cercueil ?
Qui en mon doux printemps Et fleur de ma jeunesse Toutes les peines sens D'une extrême tristesse ;
Et en rien n’ai plaisir Qu’en regret et désir.
Si en quelque séjour,
Soit en bois ou en prée.
Soit à l’aube du jour,
Ou soit sur la vesprée.
Sans cesse mon cœur sent Le regret d’un absent.