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Derniers disciples de Ronsard el leurs diverses sectes

t. L’école Ue Ronsard forme plusieurs sectes. — 2. Du Barlas ; sa Semaine; caractère de sa poésie. — 3. Réaction de Ronsard et de ses amis contre Du Bai'tas. — 4. Qualités de Du Rartas; citations. — 5, Sa description du cheval. — 6. Cbassignet : citations. — 7. Les spadassins poéticjues du ïti* siècle. — 8. Etat du théâtre; Üumonin.

1. L’éclat de la Pléiade, quoi qu’ait jju avancer Boileau, ne commença à s’obscurcir qu’au commencement du xviU siècle. Brantôme, qui écrivait vers 1590, cite toujours le grand Monsieur de Ronsard; et Pasquier prouve, en cinq pages in-folio, que Virgile, homme de génie d’ailleurs, reste, en beaucoup de passages, au-dessous de y Homère du Vendomois *. On adorait toujours les vestiges de ce réformateur; mais, comme il arrive dans les écoles, ses disciples se partagèrent en plusieurs sectes. 11 avait imité tour à tour, ou même à la fois, les Italiens, les Grecs et les Latins. Les plus hardis le suivirent et le dépassèrent dans sa route de créations savantes ; les plus timides tirent à son exemple le sonnet, sur le modèle de Pétrarque. Ces derniers, qui se rapprochaient de la manière de Saint-Gelais, ont conservé peu de réputation ; les autres, et à leur tête Du Bartas, partagent l'immortalité burlesque de Ronsard.

2. Guillaume Salluste, seigneur Du Bartas, était un noble protestant qui, d’abord capitaine au service de Navarre, devint gentilhomme ordinaire de la chambre de Henri lY. Il commença par imiter et commenter un auteur grec du moyen ûge. George Pisidès, qui, sous le titre à' Hcxarneron, avait décrit en vers hendécasyllabes, l’o'uvre des six jours, c’est-à-dire la Création. Du Bartas intitula cette imitation la Semaine. Quand celte description d’un théologien du Bas-Empire fut amplifiée par un Gascon, élève de Ronsard, on devine aisément le mélange de subtilité, (remphase, de forfanterie, de prolixité, de dureté et de ridicule, qui dut caractériser un tel poème. Ronsard lui-même vil qu’on le dépassait. 11 avait donné

' Rectiprclies de l’asquier, I. 3, c. S.

l’exemple de composer des mois à la manière grecque ; mais Du Bartas les prodiguait, et son maître ne les avait employés qu’avec une sorte d’économie. Chaque phrase de Du Bartas en contient trois ou quatre, et l’on en trouve jusqu’à six dans un seul de ses distiques. La guerre qu’il personnifie, est

. Casse-lois, casse-mœurs,

Rase-forts, verse-sang, brùle-autels, aime-pleurs.

Comme la création du monde a dû renfermer le germe de tout ce qui sera jamais. Du Bartas part de là pour tout décrire. Son épopée est une encyclopédie : on y trouve des thèses de Sorbonne, des commentaires sur la physique, des allégories païennes mêlées aux miracles de l’Ecriture, des leçons de mathématiques, de morale, de politique, d’histoire naturelle ; le tout hérissé de mots interminables, forgés et ajustés péniblement. Vingt éditions en dix ans, et des traductions en toutes les langues de l’Europe, prouvèrent, non que Du Bartas fût un grand poète, mais que son époque était sans goût.

3. Bonsard et ses amis protestèrent contre ce succès. « Bartas, dit Garnier, commentateur du chef de la Pléiade, » n’a fait que tourner en français un auteur grec, dans )) sa peu coulante et peu fidèle Vepmame. » Du Perron, qui ne trouvait à reprendre dans Bonsard que des incorrections, condamna sévèrement le faste pédantesque de son imitateur. Enfin Ronsard, qui n’avait pas le droit de critiquer le néologisme, lança contre le jeune écrivain les anathèmes de sa critique , blâma ses mots sourcilleux et venteux, ses efforts grotesques pour

Enfler ampoulcment sa bouche Pindarique,

et le jugea comme il aurait dû se juger lui-même. L’abus de sa propre théorie lui ouvrit les yeux sur le ridicule de sa tentative ; on dit que sa vieillesse fut tourmentée de ses scrupules sur sa propre immortalité, et qu’il s’occupait à retoucher ses poèmes, malgré les prières de ses amis, quand la mort vint le surprendre, ce Respectez la

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» langue française, disait-il aux.jeunespoëtes qui venaient » le consulter, ne battez pas votre mère. Je vous recom- » mande par testament les vieux mots français qu’on veut » remplacer par des termes empruntés du latin. Conser- » vez bien et défendez ces paroles. Collauder, contaminer, » blasonner, ne valent pas louer, mépriser, blâmer. » €es retours de Ronsard vers la raison justifient un peu cet homme remarquable, dont le talent fut sacrifié aux erreurs d’un faux système ; qui eut le tort de naître trop tôt, de marcher trop vite, de consulter les savants et non son propre goût ; enfin de commencer à l’étourdie une réforme prématurée et une tentative impossible.

4. Du Bartas lui-même , moins méprisable qu’on ne pourrait le croire, a presque toujours de l’enflure , mais quelquefois de la noblesse : sa raideur et son emphase le garantissent de la trivialité et le rapprochent quelquefois de la concision et de la vigueur. Comme Ronsard, il dit toujours quelque chose, bien ou mal, et méprise les mots parasites. La maladie est pour lui un

Poison à mille noms, ministre du trépas Qui s’en vient au galop et s’en retourne au pas.

11 nous montre la Santé « le front sans rides, l’œil sans » larmes, la joue sans pâleur ; elle est riante comme l’en- » fance, vive et fraîche comme elle, et dans la main de la » déesse brille le flambeau de la vie. »

La description suivante du Déluge, malgré de nombreuses fautes, n’est pas sans beautés :

Tandis ‘ la sainte nef, sur l'échine * azurée Du superbe océan ® navigeait assurée,

Bien que sans mât, sans rame et loin, loin de tout port • Car TEternel était son pilote et son nord. '

Trois fois cinquante jours le général naufrage *

Dévasta l’univers : enfin d’un tel ravage

‘ Pour cependant.

® Racine a dit : Le dos de la plaine liquide.

® Enjambement.

* Beau vers.

* Ne dirait-on pas que c’est un général qui s’appelait naufrage.

L’Immortel attendri n’eût pas sonné sitôt La retraite des eaux *, que soudain flot sur flot Elles vont s’écouler; tous les fleuves s’abaissent ‘ ;

La mer rentre en prison; les montagnes renaissent - ;

Les bois montrent déjà leurs limoneux rameaux ■* ;

Déjà la terre croît par le décroît des eaux *,

Et bref, la seule main du Dieu darde-tonnerre *

Montre la terre au ciel et le ciel à la terre *.

5. Pour éveiller son génie et ranimer sa verve, Du Barlas avait recours à de singuliers moyens.

L’on dit en France, dit Gabriel Naudé que Du Dartas, auparavant que de faire cette belle description du cheval, où il a si bien rencontré, s’enfermoit quelquefois dans une chambre, et, se mettant à quatre pattes, souflloit, hennissoit, gamhadoit, tiroit des ruades, alloit l’amble, le trop, le galop à courbette , et tâchoit, par toutes sortes de moyens, à bien contrefaire le cheval.

Voici cette description ;

Mais le fameux canon de son gosier bruiant.

Si roide ne vomist le boulet foudroiant.

Qui va d’un rang entier esclaircir une armée.

Ou percer le rempart d’une ville sommée.

Que ce fougueux cheval, sentant lascher son frein,

Et piquer ses deux flancs, part viste de la main;

Desbande tous ses nerfs et à soy-mesme eschappe.

Le champ plat, bat, abat; destrape, grape, attrape Le vent qui va devant; couvert de tourbillons Escroule sous ses pieds les bluétans sellions ;

Fait décroistre la plaine ; et ne pouvant plus estre Suivi de l’œil, se perd dans la nue champestre.

Adonques le piqueur qui, jà docte, ne veut De son brave cheval tirer tout ce qu’il peut,

Arreste sa fureur, d’une docte baguette Luy enseigne au parer une triple courvette,

Le loue d’un accent artistement humain,

Luy passe sur le cou sa flatteresse main.

Le tient et juste et coy, lui fait reprendre haleine Et par la mesme piste à lents pas le rameine.

‘ Enjambement.

*’*■ Beaux vers.

® Belle expression.

® Epithète grecque.

* Considérations sur les coups d’Etat, c. 1.

mSTOIlUî CRITloUE

A juger par ce résultat, nous pensons que Du Bartas aurait pu s’épargner la peine d’un exercice aussi fatigant. S’il faut en croire l’opinion de Ginguené, ce fut la Sepmaine qui suggéra au Tasse l’idée de composer un poëine sur le même sujet; elle fut là du moins un service indirect rendu aux lettres.

0. Il faut citer au moins Cüassiünet, ne fùt-ce que pour montrer jusqu’où peut aller le ridicule. En traduisant un psaume, il dit, en s’adressant à Dieu :

Par toi, le mol 2tqjliir, aux ailes rliai)rées,

Refrise d’un air iloux la pernique des prées ;

Et sur les monts voisins,

Kvcntanl ses soupirs sur les vignes pamprées.

Donne la vie aux Heurs et du suc aux raisins.

Démarquons, à travers ce fatras, que pour rendre le dernier vers fort bon, il n’y a qu’à changer un seul mot et mettre :

Donne la vie aux fleurs et le sue aux raisins.

Gliassignet ne s’en tient pas à la perruque des prés ; il en donne une aussi au soleil :

Soit que du beau soleil la pernique empourprée Redore de ses rais cette basse contrée.

On doit avouer que le dieu du jour, qui, de temps immémorial, est en possession, chez les poëtes, d’avoir la plus belle chevelure du monde, ne doit pas être content de Gliassignet, tiui s’avise de le mettre en perruque.

7. ’landis que Du Bartas exagérait tellement les innovations extravagantes, tiue Ronsard même en était elfrayé, (juelques poëtes restaient étrangers à l’orgueil de l’érudition comme à ses ridicules. La guerre civile avait enrichi la langue de mots nouveaux, tels epiQ pia[fe, piaffer, aller à picnrée. (ies aventuriers qui, toujours sous les armes, liassent d’un camp à l’autre, protestant ou catholi- (jue, s’avisèrent (piehpiefois de rimer. Ils portèrent dans la jioèsie la laniaronnade du corps-dc-gardo cl la lémé-

rité de la Tie guerrière. Parmi ces spadassins poétiques, assez nombreux à la fin du xvP siècle, il nous suffira de nommer Le Poülciire de Messemé, qui prétendait descendre de Claudius Pulcher, et surtout le capitaine gascon Mars de Laspuryse, dont le nom véritable était Marc, et qui, au milieu de ses rodomontades, ne manque pas de talent. 11 se vante d’avoir été

Bercé dans un écu, sous le bruit du canon.

Après avoir servi sur terre et sur mer, forcé à la retraite par ses blessures, il fit des vers pour amuser son loisir : vers incorrects, comme tous ceux qui parurent avant Malherbe ; quelquefois entachés de calembourgs et de concetti, souvent plus libres qu’il n'appartenait môme aux mœurs d’un vieux soldat, mais presque toujours remplis d’abandon et de vivacité. Cet homme, dont le camp était le collège, déplore, avec des accents partis du cœur, la perte de sa mère. On trouve dans ses œuvres peu de traces du pédantisme alors à la mode : l’énergie habituelle de son esprit fait une diversion agréable aux savants efforts des imitateurs de Du Bartas.

8. Le théâtre retentissait de tirades inintelligibles et barbares ; on applaudissait, par exemple, ce distique extrait d’une tragédie d'Orbecce, par le sieur Dumonin, qui se faisait appeler le poète Gyanin, parce qu’il était né à Gy :

Orbecce fréricide, Orbecce méricide !

Tu seras péricide, ainsi que fillicide !

C’est le seul poète qui puisse se vanter d’avoir vaincu Du Bartas lui-môme en dureté et en bizarrerie *.

» V. les Nouvelles œuvres de Dumonin (1582) et sou Vranologte (1585).

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