COMMENCEMENT DE L’ÉCOLE ITALIENNE. — RETOUR A
l’École de marot.
S 1®C Ecole de Desporles, ou commencement de l’école
italienne.
1. Deux écoles remplacenl Técole de Ronsard. — 3. Desporlei; raraclèrc de sa poésie. — 5. Rpilauf; fon sljle pDpne en correclion et en élégante simpHcilé. — 4. Vauquelin de La rresnaje; .ses foresteries e| ses idviles ou pastoralc.s. — 5. DésiTCteaui; ses excès de liucolisnie. — 6. Liplication du changenicnl subit de la poésie.
1. Tandis que les Du Bartas et les Dunionin se livraient aux plus grossiers excès du néologisme, on voyait des écrivains plus réservés qui, se livrant à Tiinitation des Italiens, abandonnèrent les innovations pédantesques de leur maître sans secouer son autorité, et se vouèrent à la poésie galante et légère , soit que Ronsard et ses amis parussent avoir épuisé les ressources de la poésie boursoufllée, ou que Ton commençât à se fatiguer du fracas des grands mots. Les uns, comme Gilles Durand, Jean Passerat et Nicolas Rapin, qui firent les vers de la satire Ménippée, se contentèrent de rester fidèles aux traditions marotiques; les autres, comme Desportes et Bertaut, cherchèrent à égaler l’élégance de Bembe et de Sannazar Ces deux écoles forment la suite et comme l’affaiblissement de l’école érudite qui, ne renfermant rien d’original et d’essentiellement français , eut le sort de toutes les institutions factices : à peine éclose, elle dégénéra , son développement ne fut qu’un état de langueur.
' V. Uistoire de la Littérature étrangère, 1. 1.
2. Avec Desportes , abbé de Tiron , commence cette molle élégance, cette grâce raffinée, auxquelles on ne peut donner beaucoup d’éloges ni faire subir une critique bien sévère. Jeune encore, il avait parcouru Tltalie et en avait étudié la littérature ; de là le désir et l’effort d’en imiter les beautés. On lui doit des sonnets, des élégies, des chansons et beaucoup d’aulres poésies, sous le litre de Diverses amours.
Desportes mit dans ses sonnets, genre fort à la mode depuis Du Bellay, une grâce et une délicatesse nouvelles. Ses sentiments sont doux et tendres , son vers facile et mélodieux, ses images vives et fraîches. Sa pensée a quelquefois l’abandon et la douce rêverie de La Fontaine :
Si je ne loge en ces maisons dorées,
Au front superbe, aux voûtes peinturées D’azur, d’émail et de mille couleurs,
Mon œil se paît des couleurs de la plaine.
Riche d’œillets, de lys, de marjolaine.
Et du beau teint des printanniéres Heurs.
Ainsi vivant, rien n’est qui ne m’agrée ;
J'oy des oiseaux la musique sacrée,
Quand au matin ils bénissent les cieux,
Et le doux son des bruyantes fontaines,
Qui vont coulant de ces roches hautaines.
Pour arroser nos pré.s délicieux.
Ce n’est plus là raHéctalioti du pédatili.sme ; c’est déjà le vernis uniforme d'une pureté qui ii est pas sans recherche. La langue poélique fait ici des progrès : les hiatus que Ronsard se permetîait fréqueminenlsonl rejetés ; plus d’enjambements prosaïques ; Desportes sait couper la phrase poétique, la va lier et la suspendre. Comme Mellin de Saint-Gelais, il vivait à la cour, lieiireux, riche, insouciant, et pourtant bien itayé fie ses couplets adressés aux favorites. Sa métaphysitjue gaiantf^ e.st subtile, il est vrai; mais il sait la revêtir d'un coloris ingénieux. Ses chansons jouirent d’un succès populaire ; on y découvre toute la malice et la gaielé du refrain de Villon et de Marot. Toute la cour répétait ses couplets, et celle qui commence ainsi ;
Rosette, pour un peu d’absence,
Votre cœur vous avez changé,
nVst pas oublicp depuis plus de deux siècles. Im poêle si gracieux devait inventer le moi pudeur . C’est en ellet à Desportes qu’est duc cette expression pleine de noblesse, et qui remplace heureusement le mot vergogne emprunté aux Italiens.
3. Bertaut, évêque de Séez , succéda bientôt à la gloire poétique de Desportes. Comme lui, habile dans l’art de cadencer des vers galants et de soupirer un ingénieux martyre , il porta plus loin encore la correction et l’élégante simplicité du style. Mais il est fade dans la pensée, prosaïque dans l’expression, sans invention, sans verve, d’une politesse et d’une grâce qui glacent le lecteur; enfin c’est le poëte trop sage, que Ronsard, son vieil ami et son maître, essayait en vain d’animer. On dirait le précurseur de tous ces beaux-esprits dont on admirait, sous Richelieu, la langue pastorale et les pointes ridicules. La langueur de la complainte lui va seule ; alors on rencontre chez lui des vers pleins d’une charmante mélancolie :
Mes plaisirs se sont envolés,
Cédant au malheur qui m’outrage ;
Mes beaux jours se sont écoulés Comme l’eau qu’enfante un orage.
Et s’écoulant ne m’ont laissé Rien que le regret du passé.
Nous devons ajouter que Bertaut cessa de traiter des sujets profanes lorsqu’il fut promu au siège de Séez.
4. Vaüquelin de la Fresnaye ("1536-1606) rivalisa de gloire avec Desportes et Bertaut ; mais au lieu de débuter comme eux par l’histoire riméc de ses aventures galantes, il s’annonça par un recueil de Foresteries ou Bergeries (1555), genre qui jouissait aussi de la vogue. Plus tard, il écrivit un Art poétique où l’on commence à sentir le voisinage de Malherbe, l.e premier peut-être en France, i! composa des satires en cin([ livres, imitées d’Horace et d’Ariostc sous le titre ù'Epitres morales; mais l’œuvre
de sa jeunesse, ses Idylles ou Pastorales, est celle où il a déployé le plus de sentiment et de fraîcheur. Ce n’est pas qu’on ne puisse lui reprocher, comme à ses prédécesseurs, une élégance trop maniérée et une excessive fadeur; mais ces défauts se trouvent quelquefois rachetés par des tours heureux, par le rejet des expressions triviales et des noms propres trop vulgaires.
La Fresnaye a donné le premier l’exemple du mélange de la prose avec les vers, genre de composition tout à la fois commode et capable de faire naître l’agrément avec la variété, quand un esprit délicat sait le manier à propos. Il est aussi le premier qui ait donné des idylles en notre langue.
5. Désiveteaun, fllsdeVauquelin, hérita de ses inclinations bucoliques, et les exagéra au point de mettre en pratique ce qu’il admirait si fort ; il transforma ses jardins en Arcadie, prit une houlette et devint berger, sans toutefois que ses vers en devinssent meilleurs.
6. La poésie française sembla ainsi se perdre dans les douceurs de la complainte et de la bergerie. Comment tant d’audace s’est-elle changée en timidité , tant de force en extrême faiblesse? qu’est devenue cette sève ardente de jeunesse qui dévorait Ronsard, et produisait tant de fruits avortés, d’une saveur âpre et dure ? Quand Rertaut veut imiter son maître, sa veine glacée semble annoncer la décrépitude du talent poétique. Changement subit qui trahit l’elfet inévitable d’une maturité trop précoce, d’essais trop hardis, d’élans trop impétueux, enfin d’une énergie démesurée, suivie d’une lassitude profonde. L’enflure, le faux goût, l’exagération, défaut des littératures en décadence, avaient marqué parmi nous la naissance de la poésie sérieuse : la débilité d’une nature mourante devait en signaler le progrès.
§ 2. Retour à l'école marotique.
1. Passerai 5 fragmenl d’nne supplique en verset anlres citatious. ^2. Nicolas Lapin et Gilles Durand.
i . Cependanl le génie national n’était pas étouffé, et c’est
un savant, un professeur au Collège de France, qui va ressusciter les vieilles traditions. Parmi cette génération de poètes langoureux, malgré les études sérieuses qui absorbent la plus grande partie de son temps, Jean Pas- SERAT ne SC réveille que pour entonner de joyeux refrains; il voit les travers de son siècle et il les fronde; une plaisanterie caustique le venge des horreurs du temps. C’est à lui qu’on doit la plupart des vers de la satire Ménippée. Comme Villon et comme Marot, il manque d’argent, et adresse une supplique en vers au trésorier de l’épargne :
Passerai, que ne fais-tu De nécessité vertu?
Où est la philosophie Qui les esprits fortifie?
Ne sois point tant esperdu.
Et bien 1 c’est argent perdu.
Pour comble de ton dommage Veux-tu perdre le courage?
Es-tu seul en ces malheurs Ruiné par les voleurs ?
Tout ce qui le cœur te ronge.
Ce n’est que l'ombre d’un songe,
Que la Fortune aux humains Départ d’inégales mains,
Puis leur oste et le retire,
Selon qu’elle sc veut rire.
Il te reste, Dieu merci,
El ancre et pa|)ier aussi ;
I! le reste quelque livre.
C'est encor nioyca de ^ivre.
Cesse de !e tourmenter fit va (Ses \ers jirésenter A Monsieur de llcU’assise :
Si la Muse il favoi ise.
Comme il a accoustumé,
Tu le seras remplumé.
V’a donc, et te recommaarie De par la neufvaine bande,
Le priant d’all'ection Qu’il pense à ta pension.
l.a plus connue de ses pièt t's esl la Métamorphose d’un homme en oiseau; mais c’en esl aussi la plus licen-
cieuse. Ses chansons étincellent de verve et de malice. Comme Rabelais , dont il avait été le commentateur, il conserva son caractère jusqu’au bout; et quelques moments avant d’expirer, il recommandait à ses amis de ne pas mettre sur sa tombe de mauvais vers qui pèseraient trop à sa cendre :
S’il faut que maintenant en la fosse je tombe,
Qui ay toujours aymé la paix et le repos,
Afin que rien ne poise à ma cendre et mes os,
Amis, de mauvais vers ne chargés point ma tombe.
2. Ce réveil inattendu de la vieille muse, joint à la bizarrerie d’événements tragi-comiques, excita la verve de Nicolas Rapin et de Gilles Durand, qui s’empressèrent de suivre l’exemple de Passerai.
Le premier, poète assez médiocre, homme savant, esprit caustique, passa une partie de sa vie à tenter d’introduire parmi nous ces vers métriques dont Raïf avait essayé l’emploi.
Le second, outre quelques poésies originales et mélancoliques, nous a laissé la Complainte de V Ane ligueur, l’un des badinages les plus spirituels de l’époque. Poète élégant, quelquefois maniéré, plein d’enjouement et de grâce, il semble annoncer Voiture et prendre place, longtemps d’avance, à côté de l’auteur de Vert- Vert. Il se disiirigue parmi les poètes savants de ce siècle par l’invention d’une multitude de diminutifs, imités du latin et abandonnés après lui.
§ 3. Mathurin Régnier et d'Auhigné.
Pc ces maîires .siivants disciple ingéiiieux,
Réguier, seul parmi nous formé sur leurs modèles,
Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.
Heureux .si ses discour.s, craints du cliaste lecleiir,
Ne se seniaieui des lieux où frcfjuenlaii l’auleur,
Kl si du son hardi de ses rinie-s cyniques Il n’iilarniail souvent les oreilles pudiqtie.s.
fîioiLKVi', Art poétiijiif, c. 2.]
1. Mathurin Régnier, créateur de la satii’e en France. — s. Détails sur sa vie ; Régnier rattache à l'école marotique. — 3, H défend cette école contre Malherhe, — 4> Qualilé|
78 HISTOIRE CUIÏIQUE
du style dr Uegnier. — 5. C’osl dans la salirc que son lalenl se déploie ; diverses cjlatioiis.
' — 6. Aprippa d’Aubigiic ; détails sur sa vie; ses Tragiques ; diverses citations. — 7. D’Aubigné parle encore la langue de Ronsard. — 8. Qualités de son style dans les portraits.
(). Autres ouvrages de d’Aubigné; la (Confession de Sancy, le Rarou de Feneste. —