Fin de la vie de d’Aubigné
1 . Mathcrin PiiiGNiER réalisa ce qu’avait tenté Ronsard, l’originalité dans l’imitation. 11 eut la gloire de créer la satire en France, non pas qu’il n’eùt paru avant lui quelques pièces, qui, sous un autre nom, étaient de véritables satires, telles que le Poëte courtisan de Du Bellay, le Courtisan retiré de Jean de la Taille, les Epltres morales de Vauquelin, etc. ; mais, dans ces imitations, la forme et le fond, tout était antique. L’esprit créateur manquait, et ce fut là le véritable triomphe de Régnier. 11 a toute la verve de la pensée, tout le mouvement du style, propre au génie français, avec la tournure et les expressions de l’antiquité.
2. Régnier, neveu de Desportes, était né à Chartres, où l’oisiveté, la jeunesse et la profession même de son père, sorte de cabaretier, lui firent contracter de bonne heure des habitudes de raillerie et de débauche. Doué de la nonchalance d’un ancien Trouvère et de la plus insouciante audace, vrai successeur de Villon et de àlarot, il transmit à La Fontaine qui semble un auteur du xvF siècle, jeté par hasard dans le xvii®, la tradition de cette moquerie française, légère et effrontée, vigoureuse et familière. On l’appela le bon Régnier, comme on dit ensuite le bon La Fontaine.
3. Un autre mérite, non moins remarquable, c’est d’avoir su trouver, pour censurer les mœurs de son siècle, un style bien supérieur, par sa pureté et son abondance, à celui de tous ses devanciers. Ce que Malherbe enseignait, il le pratiquait; mais c’était comme en toute autre chose, sans y songer et sans s’imposer des règles fixes. Sa grammaire était son bon sons et son génie. Toutefois il combattit Malherbe, comme défenseur de son oncle, envers lequel ce novateur s’était rendu coupable d’une brusquerie; comme défenseur du vieux gaulois, que la haine injuste du réformateur confondait dans une même
proscription avec l’école de Ronsard. 11 faut l’entendre parler de cet homme dont
.... le savoir ne s’étend seulement Qu’à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu’un qui ne heurte une diphthongue,
Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle à l’autre finissant
Ne rend point à l’oreille un vers trop languissant.
4. Ce n’était pas à l’exemple de ce vieux rival, par un labeur profond et assidu que Régnier arrivait à créer ce langage élégant et pittoresque, plein de sens et de génie, qui a rendu son nom immortel ; Dieu avait tout fait dans cette nature riche de poésie ; le satirique suivait son inspiration, et sans règle fixe, sans travail, sans apprêt, il trouvait l'expression, le tour de phrase qui devait le mieux mettre en relief ses pensées. Quand il reproduit si fidèlement les beautés qu’il emprunte à l’antiquité, ce n’est point qu’il traduise, qu’il imite Horace, Juvénal ou tout autre ; son procédé est bien plus naïf, il lit, il admire, et quand il veut rendre la pensée poétique qui l’a frappé, il parle naturellement et sans s’ingénier comment Horace et Juvénal eussent parlé, s’ils eussent été français.
5. Observateur plein de finesse et de sagacité, Régnier excelle à saisir le ridicule, à le peindre, et Boileau n’a pas peu profité de ses idées, quoiqu’il n’en ait rien dit. L’éloge même qu’il fait de son devancier est assez mesquin, et Régnier valait plus. Quant aux reproches que contiennent les derniers vers consacrés à ce poëte, ils ne sont que trop mérités. Les œuvres de Régnier et souvent môme le titre de ses satires ou de ses odes, blessent les oreilles les moins pudiques. R est certain aussi que ses débauches éteignirent prématurément son génie, et le conduisirent au tombeau, vieux et décrépit avant quarante ans. Ses poésies, on le pense bien, sont peu nombreuses ; il n’a laissé que seize satires, cinq élégies, quelques épîtres, stances, etc. C’est surtout dans les satires que son talent se déploie; là, comme dans une ga-
go HISTOIRE CRITIQUE
lerie de portraits, se trouvent dessinés avec une fougueuse vérité de pinceau tous les caractères de l’époque ; ils vivent, ils agissent, ils parlent, vous les reconnaissez. Celui-ci dont le rabat est sale et la mine chétive, c’est un poëtc :
. du moins il le veut être.
Cependant sans souliers, ceinture, ni cordon.
L’œil farouche et troublé, l’esprit à l’abandon.
Vous viennent accoster, comme personnes yvres.
Et disent pour bonjour : «Monsieur, je fais des livres ;
» On les vend au Palais, et les doctes du temps » A les lire amusez, n'ont autre passe-temps! »
Un autre, renfrongné, resveur mélancolique,
Grimassant son discours, semble avoir la colique.
Suant, crachant, toussant, jjensant venir au point.
Parle si finement que l’on ne l’entend point.
Un autre, ambitieux, pour les vers qu’il compose.
Quelque bon bénéfice en l’esprit se propose;
Et dessus un cheval comme un singe, attaché.
Méditant un sonnet, médite un évesché.
S’il se moque de ces pédants, il n'en respecte pas moins la science ; il voudrait qu’on vénérât le vrai mérite, et il se plaint du mépris auquel il est exposé ;
Puis, que peut-il servir aux mortels icy bas,
Marquis, d’estre sçavants ou de ne l’estre pas.
Si la science, pauvre, affreuse et méprisée.
Sert au peuple de fable, aux plus grands de risée,
Si les gens de latin, des sots sont dénigrez,
Et si l'on est docteur, sans prendre scs degrez?
Pourveu qu’on soit morgant, qu’on bride sa moustache. Qu’on frise ses cheveux, qu’on porte un grand paimache. Qu’on parle barragouyn et qu’on suive le vent.
En ce temps du jourd'hui l'on n'est que trop sçavant.
Nous laissons le courtisan bel-esprit dont Molière a profité dans le Misanthrope , riiypocrite dans Tartufe , pour passer à l’avocat et au médecin du temps dont Régnier trace le profil en quelques traits ;
Mais pour moy, moi\ amy, je suis fort mal pajé D’avoir suivy cet art. Si j’eusse estudié.
Jeune, laborieux, sur un banc à l’escole,
Galien, Hippocrate, ou Jason ou llarthole.
DE La littérature française,
Une cornette au col debout dans un parquet,
A tort et à travers je vendrois mon caquet;
Ou bien, testant le pouls, le ventre et la poictrine,
J’aurois un beau teston pour juger d’une urine.
Et me prenant au nez, toucher dans un bassin Des ragousts qu’un malade offre à son médecin.
En dire mon advis, former une ordonnance D’un rechape s’il peut, puis, d’une révérence.
Contrefaire l’honneste, et quand viendrait au point.
Dire, en serrant la main : Dame, il n’en falloit point, etc.
S’il peint les quatre âges de la vie, il les caractérise chacun de la manière la plus piquante :
Chaque asge a ses humeurs, son goust et ses plaisirs;
Et comme nostre poil, blanchissent nos désirs.
Nature ne peut pas l’asge en l’asge confondre :
L’enfant qui sçait desjà demander et respondre,
Qui marque assurément la terre de ses pas,
Avecques ses pareils se plaist en ses esbats :
Il fuit, il vient, il parle, il pleure, il saute d’aise;
Sans raison, d’heure en heure, il s’esmeut et s’apaise. Croissant l’asge en avant, sans soin de gouverneur.
Relevé, courageux et cupide d’honneur.
Il se plaist aux chevaux, aux chiens, à la campagne ;
Facile au vice, il hait les vieux et les desdagne {dédaigne); Rude à qui le reprend, paresseux à son bien.
Prodigue, despensier, il ne conserve rien ;
Hautain, audacieux, conseiller de soy-même Et d’un cœur obstiné se heurte à ce qu’il ayme.
L’asge au soir se tournant, homme fait il acquiert Des biens et des amis ; si le temps le requiert.
Il masque ses discours comme sur un théâtre;
Subtil, ambitieux, l’honneur il idolâtre ;
Son esprit avisé prévient le repentir;
Et se garde d’un lieu difficile à sortir.
Maints fascheux accidens surprennent sa vieillesse :
Soit qu’avec du soucy gaignant de la richesse.
Il s’en deffend l’usage et craint de s’en servir.
Que tant plus il en a, moins s’en peut assouvir :
Ou soit qu’avec froideur il fasse toute chose,
Imbécille, douteux, qui voudroit et qui n’ose,
Dilayant, qui toujours a l’œil sur l’avenir;
De léger il n’espère et croit au souvenir;
Il parle de son temps, difficile et sévère.
Censurant la jeunesse, use des droits de père;
Il corrige, il reprend, hargneux en ses façons.
Et veut que tous ses maux soient autant de leçons.
HBT. DE LA EITT. FR, —XVI'? SlfeCEE.
Régnier savait prendre des tons fort différents : plusieurs de ses élégies sont pleines de sensibilité et de mélancolie. Il a des épîtres fort gaies, et la satire troisième se termine par une fable qui est un cbef-d’œuvre de narration et de naturel.
6. Théodore Agrippa d’Aübigné, gentilhomme protestant, aïeul de madame de Maintenon, est le Juvénal du XVI® siècle, et c’est à lui, plus qu’à Régnier, plus qu’au poète latin lui-même, qu’on pourrait appliquer ces vers deRoileau :
Ses ouvrages, tout pleins d’affreuses vérités,
Etincellent pourtant de sublimes beautés.
Né l’an 1551, à six ans, d’Aubigné savait le latin, le grec et l’hébreu ; à huit ans, Ilannibal du calvinisme, il jure non point sur un autel, mais au pied de l’échafaud dressé pour les Réformés, il jure à son père une haine implacable à leurs ennemis. A seize ans, il fait sa première expédition en chemise, danse la Gaillarde devant le grand inquisiteur Démocharès, prêt à le condamner à mort, s’échappe par une fenêtre, et, parvenu à se réfugier sur les domaines de Rénée de France, il vient s’asseoir aux pieds de la princesse, sur un carreau de soie, et improviser, encore haletant et couvert de poussière, un sermon sur le mépris de la mort, d’après la Bible et Sénèque.
vingt-sept ans (1578), il a parcouru la plus grande partie de l’Europe, connu les prisons et l’exil, versé son sang sur plusieurs champs de bataille. Retenu au lit par ses blessures, et se croyant près de sa fin, il composa à cet âge ses Tragiques, qu’il revit depuis à loisir, et qui ne furent imprimées que longtemps après (1G16), lorsqu’il avait soixante-cinq ans. G’est un recueil de sept satires, intitulées les Misères, les Princes, la Chambre dorée, les Peux, les Fers, la Vengeance et le Jugement. On y trouve toute la fureur des passions empreinte dans le style, l'audace des expressions les plus hasardées, des peintures les plus révoltantes, beaucoup d’obscurité et de mauvais goût ; mais une énergie sans égale, une verve de poésie,
(l’enthousiasme et de haine, qui ne se sont peut-être iamais confondus au même degré chez aucun écrivain. Obscur neo ogisle, irrégulier, d'Aubigné est cependant poete; 1 exaltation de sa muse devient de la ra^-e lorsqu’il décrit les massacres et les débauches du temps. S’éleve-t-il jusqu’aux idées philosophiques ; rien de plus male, de plus rapide, de plus expressif que ses vers :
Financiers ! justiciers ! qui livrez à la faim Ceux qui, pour vous, font naître et conservent le pain Par vous, le laboureur s’abreuve de ses larmes ; tous laissez mendier la main qui tient les armes!
A l’aspect des guerres civiles, il s’écrie :
Nous souffrons (malheureux! ) des peines immortelles Pour soutenir des grands les injustes querelles ;
V alets de tyrannie ! et combattons exprès.
Pour étabbr le joug qui nous accable après!...
Nos pèl es étaient Francs ; nous qui sommes si braves, Nous laissons des enfants qui seront nés esclaves !
7. Comme on le voit, son style n’a rien de la douceur de Desportes, ni de la régularité de Malherbe ; quoiqu’il eût vu l’un et l’autre, il parle encore la langue de Ronsard. Cependant son vers triomphe dans l’invective et l’anathème, et son enthousiasme semble parfois tenir du prophète.
8, Les portraits de d’Aubigné sont tracés avec vigueur et précision , 1 expression en est vive et singulièrement pittoresque. Après avoir parlé de Charles IX, à qui sa mère, dit-il, apprit à répandre le sang, d’abord des animaux, puis des hommes, il dépeint Henri Ili dans ces vers :
L’autre fut mieux instruit à juger des atours
lies femmes de sa cour .
Avoir ras le menton, garder la face pâle.
Le geste efféminé, l’œil d’un Sardanapale ;
Si bien, qu’un jour des Rois, ce douteux animal,
Sans cervelle, sans front, parut tel en son bal : ’
De cordons emperlés sa chevelure pleine.
Sous un bonnet sans bord, fait à l’italienne.
Faisait deux arcs voûtés; son menton pinceté,
HISTOIEE CRITIQUE
Son visage de blanc et de rouge empâté,
Son chef tout empoudré, nous firent voir l'idée,
En la place d’un roi, d’une femme fardée.
Pensez quel beau spectacle, et comme il fit beau voir Ce prince avec un buse, un corps de satin noir Coupé à l’espagnole, où des déchiquetures Sortoient des passements et de blanches tirures, etc.
Pour nouveau parement, il porta tout ce jour
Cet habit monstrueux .
Si qu’au premier abord chacun étoit en peine S’il voyoit un roi-femme ou bien un homme-reine.
Malgré les beautés qui brillent dans ces vers , ils ont, en les comparant à ceux de Malherbe, un air déjà suranné ; c’est que d’Aubigné méprisait les perfectionnements du langage, et que, dans sa rigueur puritaine, il jugeait que c’était corrompre la langue que de la parler autrement que Calvin et Théodore de Bèze, ses maîtres.
9. D’Aubigné composa aussi deux satires dans le goût de la Ménippée , quelques poésies érotiques, et traduisit les Psaumes dans sa vieillesse.
La Confession de Sancy, l’une de ces satires, est un libelle qu’on ne lit plus guère, et qui n’offre qu’un tissu de saillies indécentes et de révoltantes personnalités. Le Baron de Feneste, dont le titre est grec, selon l’usage du temps *, est au contraire une des plus ingénieuses satires de mœurs que notre littérature possède. C’est pour la cour de Henri IV et de Louis XllI, ce que les œuvres de Rabelais sont pour la cour de François I", et la satire Ménippée pour la Ligue. Agrippa met en scène deux personnages : l’un, gentilhomme gascon, ridiculement vêtu, portant buse et fraise à dentelles, bottes à pantoufles, pourpoint de cinq couleurs , chausses plissées, contenant six aunes de taffetas ; c’est le Baron de l’Apparence, son héros, véritable prototype de la fatuité fanfaronne, de l’humeur querelleuse et de la vanité comique, qui commençaient à régner, et préparaient de loin les marquis du siècle de Louis XIV. Il lui oppose un sage gentilhomme, vivant retiré dans ses terres, comme Mon- * ssw'vjtv, paraître, C’est le baron de l’Apparence.
taigne dans les siennes. Esné (c’est le nom du sage) développe toute la folie du baron en le faisant causer, et après avoir donné carrière à tous ses ridicules, lui prouve très-bien cette vérité historique , si lumineuse pour qui connaît notre patrie ; Que la France n’est malade depuis longtemps, aux affaires privées et publiques, que de la maladie de paraître.
Quant à ses poésies érotiques, on peut dire que la rudesse de son génie allait mal aux sujets qui ne demandaient que de la simplicité et de la grâce. Sa bouche ne savait que maudire, et il échoua dans ses essais.
10. D’Aubigné mourut comme il avait vécu, comme il avait écrit. Inflexible aux séductions de Henri IV comme aux vengeances de Médicis, quand le Béarnais abjura ses erreurs, d’Aubigné garda les siennes : il le quitta avec un fier et sombre adieu ; il lui prédit une fin tragique. D’Aubigné, qui avait été souvent condamné à mort, et pour la dernière fois à soixante-dix ans, mourut à quatre-vingts, à Genève , encore plein de vigueur et d’audace ; cependant, comme le lui avait recommandé son père, il n’y avait pas épargné sa tête.