RÉFORME DE MALHERBE , OU TRANSITION DU XVI* SIÈCLE AU XVII
Enfin Malherbe vint, et le premier en France,
Fil sentir dans les vers une juste cadence ;
D’un mot mis en sa place enseigna le pouToir,
£t réduisit la Muse aux règles du devoir.
Par ce sage écrivain la langue réparée N’offril plus rien de rude a l’oreille épurée.
Les stances avec grâce apprirent à tomber,
Et le vers sur le vers n’osa plus enjamber.
(Boileau, ^rt poèüqu4,c, i.)
1. Epoque à laquelle Malherbe se fit connaître; fies stances à Henri IV, — a. Détails sur la vie de Malherbe. — 3. Etal de la poésie à l’époque où Malherbe en eulreprit la rélorme ; en quoi consiste cette réforme. — 4- Poésie de Malherbe ; citation.
1, Dans le voyage qu’Henri IV fît à Lyon en 1601, U
demanda par hasard au cardinal Du Perron, qui était belesprit, c’est-à-dire poëte et critique, pourquoi l’on ne voyait plus de ses vers ? Le cardinal répondit « que de- )) puis que Sa Majesté lui taisait l’honneur de l’employer » dans ses alTaires, il avait abandonné la poésie, et que )) d’ailleurs il ne fallait plus que qui que ce fût s’en mè- »lât, après un gentilhomme normand, nommé Mal- » HERBE, qui avait porté la poésie à un si haut point, » que personne n’en pouvait jamais approcher. »
Quatre ans après, Malherbe étant venu à Paris pour ses aO'aires, présenta à Henri tV des stances sur le voyage que ce prince allait faire dans le Limousin. En voici quelques-unes :
Nous sommes sous un roi si vaillant et si sage,
Et qui si dignement a fait l’apprentissage De toutes les vertus propres à commander,
Qu’il semble que cet heur nous impose silence.
Et qu’assurés par lui de toute violence.
Nous n’avons plus sujet de te (à Dieu) rien demander.
Certes, quiconque a vu pleuvoir dessus nos tètes Les funestes éclats des plus grandes tempêtes Qu’excitèrent jamais deux contraires partis.
Et n’en voit aujourd’hui nulle marque paroître ;
En ce miracle seul, il peut assez conrioitre Quelle force a la main qui nous a garantis.
Mais quoi! de quelque soin qu'incessamment il veille. Quelque gloire qu'il ait à nulle autre pareille, lit quelque excès d’amour qu’il porte à notre bien,
Comme échapperons-nous en des nuits si profondes.
Parmi tant de rochers que lui cachent les ondes.
Si ton entendement ne gouverne le sien ?
Un malheur inconnu glisse parmi les hommes,
Qui les rend ennemis du repos où nous sommes :
La plupart de leurs vœux tendent au changement ;
Et, comme s ils vivoient des misères imbliques.
Pour les renouveler ils font tant de pratiques.
Que qui n a point de peur n'a point de jugement.
En ce fascheux état ce qui nous réconforté,
C’est (pie la bonne cause est toujours ta plus forte.
Et (pi un bras si puissant t’ayant pour son apinii.
Quand la rébellion, plus (jiTune hydre féconde.
Aurait pour ie combattre assemblé tout le monde, lotit le iiKtiide assemblé s’enfuiroit devant lui.
Ces vers, offerts à un roi qui avait le sentiment de la poésie, furent trouvés par lui fort différents et de beaucoup supérieurs à ceux ciu’il avait lus jusqu’alors. En effet , c’étaient bien des vers français , des vers réguliers et faciles qui présentaient de belles idées revêtues d’images grandes, majestueuses, et d’un langage éminemment correct. Henri IV retint auprès de lui le poète, qui se trouva enfin placé sur un terrain où il pouvait entreprendre la réforme qu’il méditait depuis longtemps. Malherbe était alors dans sa cinquantième année.
2. Né l’an 1555 à Caen, d’une famille fort ancienne, François de Malherbe, après le décès de son père, qui s’était fait calviniste avant de mourir (1574), en fut si profondément affecté , qu’il suivit en Provence le grand prieur, Henri d’Angoulême. Il y épousa Madeleine de Coriolis, veuve d’un conseiller au parlement d’Aix, qui lui donna plusieurs enfants ; mais il eut le malheur de leur survivre. Il mourut en 1628, à l’âge de soixantetreize ans.
3. Quel était l’état de la poésie lorsque Malherbe en entreprit la réforme? Régnier, génie fécond et original, avait laissé dans ses vers plus d’une incorrection : les enjambements forcés, le choc désagréable des voyelles, l’oubli de la césure, déparaient quelques-uns de ses morceaux. La solennité manquait à la poésie : Ronsard l’avait guindée sur des échasses grecques ; Desportes s’était contenté de la soutenir au niveau de l’églogue et de l’élégie. La cour, sous les Valois , avait été tout italienne ; elle était devenue toute gasconne sous Henri IV ; les imitateurs de Du Eartas pullulaient encore. Ce fut alors que Malherbe vint accomplir cette réforme que Du Bellay avait annoncée, que tant d’écrivains effrénés avaient tentée maladroitement, et prêter enfin à la langue française la majesté simple et grandiose des langues anciennes. A cette entreprise , il consacra toute sa vie ; après la foi catholique, rien ne lui était plus à cœur que la correction du discours. D’un esprit droit, persévérant, inflexible, les caractères de son génie étaient l’ordre, la clarté,
la dignité : c’étaient ceux que, depuis cinquante ans, la poésie française avait inutilement cherchés. Déjà riche de verve et de grâce, mais confuse et sans règles, elle était restée comme suspendue entre le pédantisme et la grossièreté, la trivialité et l’emphase. Malherbe comprit que, sans un choix sévère de mots, de tours et d’expressions, elle ne serait jamais distincte de la prose. Alors, si l’on peut se servir de cette image commune, il passa les paroles au crible, et les sépara , les classa , régla leur emploi, avec toute la rigidité d’un grammairien. Tous ces mots intrus qui se réclamaient les uns du grec, les autres de l’italien, d’autres du patois méridional, il les chassa sans pitié, sans ménagement, du sanctuaire de notre langage. Le style lyrique fut enfin trouvé avec ce rhythme harmonieux, ignoré jusqu’alors, et que l’oreille reconnaît comme le rhythme naturel de notre langue; la gravité et la majesté s’unissant à l’énergie, les hiatus, les enjambements, l’absence de la césure, les rimes des simples et des composés, les élisions gratuites, la suppression de Vs final et des e muets, les inversions forcées, les cacophonies, les concordances de deux ou plusieurs hémistiches, furent à jamais bannis par ses scrupules.
Voilà l’œuvre accomplie par scs longues veilles, sa rigueur, son despotisme. Avant lui, on avait étudié les anciens. Ronsard avait emprunté aux Grecs la plupart des formes de l’ode ; mais son langage bizarre, mêlé de patois et de grec, devait tomber dans le ridicule, dès que la langue française se serait développée. Ce moment arriva ; Malherbe sut le saisir. Comme tous les réformateurs heureux, il vit le mouvement général de la littérature vers une élocution plus pure et des formes de style plus nettes; il s’empara de cette occasion, poursuivit son entreprise avec une opiniâtre vigueur de bon sens, dégascoîina, selon l’expression de Balzac, la cour et la ville, et à force de fgranniser les mots et les syllabes , comme on le lui reprochait, fonda les doctrines sévères, les règles immuables que depuis la poésie n’a pas violées sans crime.
h. Qu’avait donc fait ce rigide censeur pour oser porter aussi brpsquement la main sur les vieilles renommées de la poésie française? Peu de chose, il est vrai, et la facilité ne fut jamais son partage. Mais on reconnut, après examen, que s’il faisait peu de vers, ils étaient bons. Comme la plupart de ses contemporains, il débuta par un petit poëme à la manière italienne, intitulé les Larmes de saint Pierre, qu’il imita du Tansillo* et qu’il dédia à Henri III en 1587. Après avoir ronsardisé quelque temps, comme il le disait, il changea tout à coup de manière, et il se mit à faire dilRcilement des vers faciles. Cette difiiculté lui était souvent reprochée de son temps, et de malicieux critiques ont calculé qu’il ne composa guère, par an, plus de trente-trois vers, terme moyen. Ce peu de fécondité s’explique par le soin méticuleux qu’il met* tait à ses corrections. Grammairien autant que poète, il se disait lui-même arrangeur de syllabes, et faisait impitoyablement sentir à tout ce qui l’entourait la présence de ce démon de la grammaire dont il était possédé. Cette fureur était poussée si loin qu’il gourmandait à son lit de mort les solécismes de sa servante et de ses valets. Une conséquence inévitable de cette préoccupation a dû être un peu de sécheresse et de froideur. Quelques odes, et surtout celle qu’il adresse à Louis XIII partant pour la Rochelle®, prouvent heureusement que la flamme poétique n’était pas tout à fait éteinte en lui ; mais sans les stances à Duperrier sur la mort de sa fille on serait peut-être en droit de lui refuser de la sensibilité et de la grâce. Parmi les meilleurs morceaux de Malherbe, on peut encore citer sa paraphrase du Psaume CXLV Terminons par quelques vers où le poète demande à Dieu de conserver cette paix qu’elle devait au courage de Henri IV :
Conforme donc, Seigneur, ta grâce à nos pensées :
Ote-nous ces objets qui des choses passées
* V. Histoire de la Littérature étrangère, t. P'’
- Traité de Littérature, Poétique, pag. 239.
^ Ib., Style et Composition, i»ag. 87.
^ Ib., pag. 330.
Ramènent à nos yeux le triste souvenir;
Et comme sa valeur, niaitresse de l’orage,
A nous donner la paix a montré son courage,
Fais luire sa prudence à nous l’entretenir.
La terreur de son nom rendra nos villes fortes ;
On n’en gardera plus ni les murs ni les portes ;
Les veilles cesseront au sommet de nos tours;
Et le peuple, qui tremble aux fureurs de la guerre,
Si ce n’est pour danser, n’aura plus de tambours.
En lisant ces vers si purs, si élégants, si nobles, si harmonieux, on conçoit que Boileau, exprimant ce besoin et cette longue attente d’un réformateur^ se soit écrié dans son admiration :
Enfin Malherbe vint.