‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 25 sur 96 · On a de Rabelais · texte numérisé non relu

On a de Rabelais

1“ Esc reliquiis venerandœ antiquitatis, Lucii Cuspidii Testamentum ; item Cnntractus venditionis initus, antiquis Romanonnn temporibus. Ces prétendus restes de la vénérable antiquité sont apocryphes; le Testament est l’ouvrage de Pomponiiis Lætus, et le Contrat de vente, de Jovien Pontanus. Tout savant qu’il était, Rabelais a été dupe.

2“ Une édition des OEuvres de Galien et d' Hippocrate, qu’il donna en 1536.

3“ La Seiomarhie, ou Festins faits à Rome au palais du révérendissime cardinal Du Bellay, pour l’heureuse naissance du Dauphin.

4" Des Epitres en assez grand nombre.

5“ La Fie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par l’abstracteur de quintessence, livre plein de pantagruélisme, en 1535. Ce n’est ici que le premier livre du fameux roman de Rabelais; le second, qui commence à la naissance de Pantagruel, est de 1533. 11 parut de ces deux premiers livres, en 1542, trois éditions, dont deux sous le pseudonyme de maitre Alcofribas. A la fin du second livre est la pantagrueline prognostication. En 1547, on publia la P/msrt«fe et joyeuse Histoire du grand géant Gargantua, etc., contenant les trois premiers livres. Le Quart livre fut imprimé en 1552; le cinquième, ou ïlsle soniumle, ne le fut qii’en 1.502, neuf ans après la mort de Rabelais.

(P Les Songes drolatiques de Pantagruel, où sont contenues plusieurs figures de l'invention de M. Rabelais, et dernier OEuvre d'irelui pour ta recréation des bons esprits. C’est un recueil de 125 ligures grotesques, sans autre texte que le litre du volume et uu An lecteur, salut. Plusieurs criliques pensent qu’il n’est point de Rabelais.

3. Le roman de Rabelais contient le récit de trois générations de géants ; Crandgousier, son filsCargantua et

son petit-fils Pantagruel. On a cru bien longtemps, et des érudits se sont efforcés de prouver, que, sous le voile de l’allégorie, Rabelais avait voulu faire Phistoirc de son temps, et mettre en scène des personnages réellement existants. Ainsi Grandgousier, Gargantua, Pantagruel, seraient Louis XII, François 1" et Henri II, sous lesquels Rabelais a vécu; les autres personnages, c’était, celui-ci, Gharles-Quint; celui-là, Du Rellay; enfin il n’y a pas de figure de Rabelais à laquelle on n’ait appliqué un nom propre.

Gette interprétation nous semble fausse, et ce qui le prouve, c’est que les commentateurs qui sont entrés dans cette voie sont arrivés à désigner une même figure comme le portrait de plusieurs personnages. Rabelais a dû faire entrer dans la physionomie de ceux qu’il a créés, les traits des contemporains qui se trouvaient à sa convenance; mais son plus grand mérite, c’est de n’avoir pas voulu faire de portraits; d’avoir représenté, non pas des individus, mais des classes, des conditions sociales, et d’avoir réuni dans un type unique et vivant les traits épars fournis par l’observation. C’est là le suprême effort de l’imagination poétique, c’est là le procédé de tous les grands artistes. De Thou l’avait ainsi jugé :

Scriptum edidit ingeniosissimum, quo vitæ regnique cunctos ordines, quasi in scenam, sub flctis nominibus produxit, et populo deridendos propinavit.

4. On s’est aussi mépris sur la pensée politique de Rabelais, en disant que dans les personnes de ces géants qui demandaient tant d’étoffes pour se vêtir, tant de mets pour se rassasier, tant de brocs de vin pour se désaltérer, il avait voulu faire la satire de la royauté. L’intention du roman paraît lui être au contraire toute favorable. Ainsi Grandgousier est l’emblème de la bonté ; Gargantua, celui de la puissance; Pantagruel, celui de l’intelligence, de l’amour pour la science et les savants ; et ces trois figures réunies forment l’assemblage de toutes les vertus royales, le type d’un monarque accompli. Quant à ce grand appétit, à cette soif inextinguible

qu’il donne à ces trois géants, c’est le symbole de l’ambition commune à tous les monarques de l’époque, qui, selon l’expression de Rabelais , couraient la bague des conquêtes. La pensée de Rabelais était tout ensemble royaliste et nationale. S’il relève ses héros, il rabaisse leurs adversaires et les peint de couleurs odieuses ou ridicules. Picrochole et Bringmarille représentent la tyrannie; mais ils sont étrangers et ne servent qu’à relever, par le contraste, les sy mboles de la royauté française.

Autour de ces rois modèles sont groupées des figures secondaires pour la plupart, et dont l’entourage leur est nécessaire : Panurge, ou la Capacité universelle ; Epistémon, ou la Science ; Carpalim, ou la Promptitude ; Eusthènes, ou la Force bien dirigée ; Jean des Entommeures, ou le Buveur intrépide, homme de main à l’occasion , et pour qui Rabelais semble éprouver la plus vive sympathie. Tous ces héros d’ailleurs ont pour caractère commun une profonde horreur de l’abstinence et de la sobriété. Leur oracle est celui de la Dive Bouteille : Trinque.

ô. De ces créations, la plus originale sans contredit, c’est Panurge, Panurge qui a soixante-trois manières de gagner de l’argent, et deux cent quatorze de le dépenser; qui fait des dettes quand il n’a plus rien ; ce qu’il appellejfonder le crédit : « Malfaisant , pipeur, buveur, » batteur de pavés, ribleur s’il adestoit à Paris, au de- » mourant le meilleur filz du monde, et toujours machi- » noit quelque chose contre les sergens etcontre le guet. « Mais qu’est-ce que Panurge ? quel est le sens de cette singulière figure ? que représente ce personnage si divers, si savant en toutes langues, cet ourdisseur d’intrigues, courtisan délié, frondeur impitoyable de la société tout entière? «Panurge, c’est l’homme d’esprit nécessiteux, dit M. Gérusez ; c’est la supériorité intellectuelle placée au bas de l’échelle sociale par la naissance et la fortune, et cherchant à prendre son rang ou à se venger des supériorités que le hasard a placées au-dessus de sa tête ; c’est le représentant de cette classe nombreuse qui surgit et se fait jour toutes les fois que la société se remue et cher-

che un nouvel équilibre. Panurge, c’est l’opposition au XVI siecIe ; Panurge se taira quand un ordre nouveau se sera assis sur les ruines de la féodalité ; quand Pantagruel sera Louis XIV, Panurge demeurera muet, il ne reprendra la parole que lorsque la monarchie s’ébranlera sur ses fondements, et alors il trouvera un nouveau parrain : ce parrain sera Beaumarchais, et Panurge s’appellera Figaro. »

6. Après la royauté et son entourage, vient la magistrature. Bridoye, aïeul direct du Bridoison de Beaumarchais, représente la justice civile, la vénalité des juges, leur bonhomie, leur ignorance ; c’est lui qui, depuis cinquante ans, juge les procès par le sort des dés, gros ou petits, suivant l’importance des affaires, et qui n’en juge pas plus mal. Là se trouve cette énumération plaisante des ajournements, comparutions, commissions, informations, productions, allégations, contredits, requêtes, répliques, dupliques et tripliques, où Racine a pris l’idée de l’une des tirades les plus comiques des Plaideurs. Grij)peminaud, c’est la justice criminelle, le redoutable archiduc de la tapinaudière des chats fourrés, ou le Parlement. Rabelais se souvient qu’il a manqué de tomber entre ses griffes ; il le place dans un antre, et, de cet antre, il fait faire un elfrayant tableau par un gueux placé comme une sentinelle à l’ouverture. Rabelais s’en prend aussi aux gloses dont Bartole et Accurse avaient surchargé le texte des lois ; c’est à ses yeux la broderie d’une belle robe de soie qui, traînant dans la boue, se trouve surchargée de franges d’une nouvelle espèce.

7. Ce ne sont pas là les seules physionomies que Rabelais ait retracées. 11 a passé en revue la société tout entière : la royauté, la magistrature, le clergé, les cloîtres, l’Université, le parlement, etc.; et lorsqu’il entreprend avec Panurge cette longue Odyssée burlesque, ce voyage à travers des terres inconnues, chaque fois qu’il abord e une île nouvelle, un nouveau pays, ce pays est l’allégorie d’une certaine condition de la société. Voilà le sens véritable, le sens profond de cette épopée. Rabelais, sur ce

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canevas, a semé des détails de toute nature, du cynisme et du fantastique ; mais sa pensée première ne l’abandonne pas, et partout, môme lorsqu’il semble s’être égaré, lorsqu’il est comme enivré de sa propre imagination , il revient à son dessein et laisse entrevoir la portée de ses fictions.

8. Rabelais dit dans un de ses prologues que voyant, dans son siècle, tout le monde occupé, les uns à la gloire, les autres à la science, il n’a pas voulu demeurer oisif, et qu’à l’exemple de Diogène à Corinthe, il s’est mis aussi à remuer son tonneau. Puis il s’écrie gaiement : « Venez-y )) boire, enfants, et ne craignez pas d’y puiser ; il a la » source vive et veine éternelle. Arrière seulement les » docteurs, les hypocrites, etc. ; ce n’est pas pour eux » que mon vin est tiré. » Ce n’est ni pour Dindenaud le marchand, il a de faux poids et de fausses mesures ; ni pour Trouillogand le philosophe, sa métaphysique est obscure et farcie d’un fatras inintelligible ; ni pour Rondibilis le médecin, cet empirique qui traite le corps humain, comme les sorciers tiraient l’horoscope, par conjectures et par hypothèses. Aussi Rabelais conseille-t-il à ses malades d’imiter Gargantua, qui, pour se guérir des maux d’estomac, avale douze bonnes grosses pilules, lesquelles renferment dans « leur ventre des valets avec des )) lanternes pour éclairer, sonder et parfaitement con- » naître ces lieux souterrains dont la médecine ne s’em- » barrasse pas. »

9. Si la plupart de ces types ont dans la vie réelle leur explication naturelle et plausible, il est cependant dans Rabelais des créations purement idéales, fruits d’une imagination fougueuse et désordonnée, auxquelles il serait absurde de vouloir attacher quelque sens. Au milieu des allégories dont la solution est laissée à la sagacité de ses lecteurs, se trouvent do véritables énigmes, placées là uniquement pour mettre en défaut leur curiosité et leur patience; et Rabelais lui-même a soin de nous signaler le.s pièges, en nous avertissant de ne point prendre au sérieux ces fanfreluches anlidotées.

10. Mais ce qui malheureusement ne laisse aucun doute, aucune obscurité, ce qui sera pour Rabelais une honte éternelle, c’est d’avoir trempé sa plume dans la fange de la débauche, c’est d’avoir attaqué par dos railleries sacrilèges la religion et ses ministres. Les sobriquets de pa~ pegots, de cardingots, à'évégots, etc., sont des injures à peine déguisées. S’il parle du concile de Trente, qui durait depuis longtemps, il le désigne sous le nom de Vlsîe des Lanternes, où tout se fait en lanternant. L’Eglise, Rome, c’est Vlsle sonnante, où les pardons s' achètent à beaux escus sonnants, et autres calomnies de ce genre. Mais qu’on passe ces pages boueuses, tachées de graisse, de vin et de blasphèmes, qu’on saisisse Rabelais dans un intervalle lucide, alors qu’il veut bien parler en homme, et l’on sera surpris d’y trouver une si grande sûreté de coup d’œil, une verve d’ironie si intarissable, les conseils de la raison la plus éclairée, et les accents de la plus haute élO'*» quence.

1 1 . Faisons connaître par quelques citations tes bonnes qualités de Rabelais.

Une ligue commençait à se former contre la langue française. Des savants distingués, Budô, Dorât et leurs amis, allaient livrer la littérature et l’idiome de leur pays à l’invasion de tous tes idiomes antiques : ils clfrayèrent le bon sens, ils irritèrent la satire de Rabelais. On essayait, pour la première fois, de latiniser le langage national : une foule de serviles imitateurs copiaient ridiculement les anciens; ce sont là les moulons de Fanurge. Voulaient-ils parler de leur amour? c’était une passion aménicule; de l’éclat des astres? c’élaient les stellcs rutiles et le réfulgent carre du soleil ; de la paresse et do la crainte? c’était la pigricité et la limeur. A peine cet absurde travers est-il né, que Rabelais en oiTre la critique dans le langage du grand Janotus à Bragmardo, qui vient réclamer les cloches de Notre-Dame dontOargantua a fait les sonnettes de sa jument. Rien n’est plus comique que le discours do l’orateur universitaire (1. I, c. xxi;. C’est la parodie de ces harangues, où de rares idées sont

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délayées dans un langage emphatique, et comme étouffées sous les citations, cette ressource des esprits indigents qui ont l’orgueil de savoir sans érudition véritable. Ecoutons maintenant la leçon qu’il fait donner à un écolier limousin, grand excoriateur de la langue latiale

Quelque jour, je ne sais quand, Pantagruel se pourmenoj t après souper, avec ses compagnons, par la porte dont on va à Paris : là rencontra un escholier tout joliet, qui venoyt par iceluy chemin, et après qu’ils se furent salués, lui demanda : Mon amy, dond viens-tu à ceste heure? L’escholier lui rcspondist : De ralme,inclyte et célèbre académie que l'on vocite Lutèce.

Qu’est-à-dire ? dit Pantagruel à un de ses gens. — C’est, respondist-il, de Paris. — Tu viens donc de Paris ; et à quoi passez-vous le temps, vous aultres messieurs estudiants on dist Paris? — Respondist l’escholier : Nous transfétons la Séquane on dilucule et crépuscule ; nous déambulons par les compiles et quadrivyes de l’urbe ; nous des-

pumons la verbocination latiale .

. Nous cauponisons ès tabernes méritoires de la Pomme de

pin, du Castel, de la Madeleine et de la Mulle... et si par forte fortune, il y a rareté ou pénurie de pécune en nos marsupies, et soient exhaustes de métal ferruginé, pour l’escot nous dimittons nos codices et vestes opignérécs, prestolant les tabcllaires à venir des pénates et lares patrioticques.

A quoi Pantagruel dist : Que dyable de languaigc est cecy ? par Dieu tu es quelque liérélicque. — Segnor, no, dist l’escholier, car je révère les olympicolcs, je vénère latrialcment le supernel astripotent, je diligc et redame mes proximes, je serve les prescripts décalogicques, et selon la facultatule de mes vires n’en discède la late unguicule.

La patience de Pantagruel commence à se lasser : Qu’est-ce que veultdire ce fol? s’écrie-t-il; je croy que il nous forge ici quelque languaige diabolicque, et que il nous charme comme enchanteur. A quoi dist un de ses gens : Seigneur, sans doute ce guallant veult contrefaire la langue des Parisiens, mais il ne faict que cscorcher le latin, et cuide ainsi pindariser; et lui semble bien que il est quelque grand orateur en françoys, parce que il desdaigne l’usance commun de parler.

A quoi dist Pantagruel : Est-il vray ?

L’escholier respondist : Signor Missayre, mon génie n’est point apte natc à cc (jue dist ce flagitiosc nébulon, pour escorier la cuticule de notre vernacule gallicque : mais viceversement je gnave, opère et par vêles et rames je me énite de le locupleter de la redondance latinicome.

Pardieu, dit Pantagruel, je vous apprendray à parler. Tu es Limosin pour tout potaige, et tu veux ici contrefaire le Parisien. Or,

viens çà, que je te donne un tour de pigne. Lors le prist à la guorge, lui disant : « Tu escorches le latin, par saint Jan, je te feray escorcher le regnard, car je t’escorcheray tout vif. »

La leçon est bonne, elle est énergique, et cependant elle fut perdue. L’écolier limousin fut chef d’école; après lui, en écorchant le latin, on pensa pindariser, et on se crut grand orateur en français, parce qu’on dédaigna l’usage commun du langage. Quant au style de Rabelais, il se compose de trois éléments inégalement mélangés et au milieu desquels domine le dernier, le grec, le latin et le gaulois. Avec ce triple soutien, sa phrase court légère et hardie, empruntant une expression grecque lorsqu’elle lui donne plus de nerf et de vivacité, s’accolant au besoin à une locution latine, et conservant, malgré ce bizarre assemblage, une coupe facile, une diction élégante et pure.

Rabelais devance son siècle par ses opinions comme par son langage. Ponocrates, dans l’éducation de Gargantua, prend hardiment le contrepied de l’éducation des écoles. Faisant ce que nous essayons encore de faire, il mêle dans l’éducation de son élève, à l’étude des lettres, l’étude des sciences naturelles. La science numérale, ce sont nos mathématiques et notre géométrie : la lutte, le saut, la nage, le cri pour fortifier les poumons, c’est notre gymnastique ; ces promenades dans les ateliers des artisans et des fondeurs, ce sont nos cours de mécanique et de chimie appliquées aux arts; enfin, Gargantua va ouïr les leçons publiques. Certes, c’est là un plan d’études nouveau et téméraire. Le siècle s’en alarma-t-il? non. En fit-il son profit? non. 11 pensa qu’un enfant qui avait une chemise de neuf cents aunes, et qui portait ordinairement une écriioive pesant sept cents quintaux, ne devait pas être élevé comme un autre écolier; que c’était là une éducation chimérique comme le personnage lui-même, et qu’enfin, quand on n’était pas géant et fils de géant, il fallait s’en tenir à la vieille méthode de l’Université de Paris.

Voici maintenant la lettre que Gargantua adresse à

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son flls qu’il a envoyé étudier à Paris. Elle est pleine de sagesse, de tendresse paternelle, et elle résume en peu de mots le système d’éducation que Itabelais regardait comme le meilleur.

« Par quoy, mon fils, je t'ammonesle qn’employe ta jeunesse a bien proufiter en estudes et eu vertus. Tu es à Paris, tu as ton précepteur Epistemon, dont l’im par vive et vocale instruction, l’autre par louables cxenqjles te peut endoctriner. J’entens et veux que tu ajiprennes les langues parfaitement. Premièrement la grecque comme le veut Quintilian, secondement la latine et puis l'hebraïque pour les saintes lettres et la chaldaique et arabique pareillement, et que tu formes ton style ijuant à la grecque, à l’imitation de Platon ; quant à la latine, de Cicéron; qu’il n’y ait histoire que tu ne tiennes en mémoire présente, à quoi t’aydera la cosmographie de ceux qui en ont escrit. Des ars libéraux, géométrie, aritmétique et musique, je t’en donnay quelque goût quand tu estois encore petit en l’aage de cinq ou six ans, poursuis le reste, et d’astronomie saches en tous les canons. Laisse moi l’astrologie divipatrice et l’art de Lullius comme abus et vanitez. Du droit civil je veux que tu saches par cueur les beaux textes et me les confère avccques pliilosophie.

)) Et quant à la cognoissance des faits de nature, je veux que tu t’y adonnes curieusement, qu’il n’y ait mer, rivière, ni fontaine dont tu ne connaisses les poissons; tous les oysaulx de l’air; tous les arbres, arbustes et fruictiers des foi-ests, toutes les herbes de la terre, tous les métaux cachés au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient et midy, rien ne te soit inconnu .

» iVIais parccquc selon le sage Salomon, sapience n’entre point en ame inalévole, et science sans conscience n'est que ruine de l’anie, il le convient servir, aimer et craindre Dieu et en lui mettre toutes tes pensées cl tout ton espoir, et par foy formée de charité, csire à lui adjoint, en sorte que jamais n’en sois désemparé par i)éché ; aye suspects les abus du monde, ne mots ton cœur à vanité : car cette vie est transitoire : mais la parole de Dieu demeure éternellement. Sois serviable à tous tes iirochains elles ayme comme toy inesme. Révère les précepteurs, fuy les compagnies des gens esquels tu ne veux point ressembler, et les grâces que Dieu t’a données, icelles ne reçois en vain. Et (|uaud tu cognoistras (|ue tu auras tout le savoir de par de là acquis, retournes vers moi, afin (luc je te voyc et donne ma bénédiction devant (pie mourir.»

13. Lo livre de llabelais, qu’on peut considérer sous le rapport de la science conunc l’encyclopédie du xvE siècle, et sous celui du langage coinnie un vocabulaire complet, ce livre a exercé sur notre littérature une inlUienco qui s’ost prolongée jusqu’à nous. Béroald de Yerville

s'en est inspiré pour écrire le Moyen de parvenir ; la satire Ménippée est sa fille légitime ; Pascal a trouvé dans la génération des procès, celle des opinions probables ; La Fontaine Remprunté à Rabelais sa langue, qu’il a rendue inimitable ; il en a reçu l’art de conter, qu’il n’a pas perfectionné ; Molière a repris là, comme son bien, le secret des caractères et du dialogue ; Voltaire en a retenu quelque chose pour ses romans et scs satires ; et de minces lilets de la veine abondante de ce grand cynique ont fait tout le nom de quelques écrivains de nos jours*. Mais, nous ne saurions trop le répéter, toutes ces perles sont souillées de fange et de fumier, et tous les bons esprits s’en tiendront au jugement de La Bruyère :

Rabelais est inexcusable d’avoir semé l’ordure dans ses écrits : son livre est une chimère : c’est le visage d’une belle l'emme avec des pieds et une queue de serpent ou de quelque autre bête plus diltorme ; c’est un monstrueux assemblage d’une morale fine et ingénieuse et d’une sale corruption ; où il est mauvais, il passe bien loin au-delà du pire, c’est le charme de la canaille ; où il est bon, il va jusqu’à l’exquis et à l'excellent : il peut être le mets des plus délicats.

14. Dès que le roman de Rabelais eut paru tout entier, les imitateurs se jetèrent à corps perdu sur cette proie. Les guerres civiles qui survinrent ne diminuèrent pas le nombre de ses prosélytes. Guillaume des Aütelz fit paraître, immédiatement après la Saint-Barthélemy, Fanfreluche et Gaudichon, mythistoire baragouine, de la valeur de dix atomes, pour la récréation de tous bons Fanfreluchistes. CiiOLiERs publia ses contes ; Du Bouchet, ses S érées (soirées), aussi piquantes qu’immorales; Nouvellet, ses Joyeusetés. Quant au Moyen de parvenir de Béroald

1 Voici quelques litres d’ouvrages tires du Roman de Rabelais :

Pantagruel et les Aventures de Panurge, comédies de Montauban.

Panurge à marier et Panurge marié dans les espaces imaginaires, comédies d’Autreau.

Panurge dans l’ile des Lanlernes, opéra de Parfaict.

Ulsle sonnante, opéra-comique de Collé.

Le Quart d'heure de Rabelais, comédie de Dieulal'oy et Prévos d’jray.

Gargantua, ou Rabelais en voyage, comédie de Dumersan.

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DE Vekville, c’est un livre confus, où se trouvent quelques inventions lieureuses. L’auteur suppose un banquet où figurent tous les grands hommes de tous les temps, et il leur prête une conversation semée de contes obscènes ou impies. Malgré tout l’esprit de l’auteur, en dépit d’un style coulant et coloré, son ouvrage n’offre qu’une lecture aussi fastidieuse qu’elle peut être funeste. A cette liste d’écrits pernicieux, joignons les Gaies Poésies d’Antoine deCotel, et remarquons qu’au milieu des discordes civiles, le médecin Joubekt eut le courage d’écrire un Traité du rire où se trouvent quelques idées philosophiques. Son Traité des erreurs populaires a quelque mérite sous le rapport de la pensée.

15. Quand les passions religieuses et politiques se mêlèrent à cette verve de gaieté ; quand la haine , le sarcasme, l’indécence, les personnalités, la licence et l’érudition se confondirent dans les mêmes esprits, on vit paraître d’étranges pamphlets ; nul autre siècle ne produisit de pareils ouvrages. Tels sont la Fortune de la cour, satire amère et licencieuse ; Vile des hermaphrodites, libelle sanglant dont l’auteur est resté inconnu. Telle est aussi la cruelle Légende du cardinal de Lorraine, par le protestant de La Planche, auteur de Mémoires sur son temps ; et cette autre Légende de Catherine de Médicis, composée en français et latin par Henri Estienne, le plus bel esprit et l’un des plus savants membres de cette célèbre famille.

Personne ne connaissait mieux que Henri Estienne le génie des (Irecs, et aucun protestant n’avait voué une haine plus aveugle au clergé catholique. Ce double sentiment lui dicta son Apologie pour Hérodote, ouvrage satirique et unique dans son espèce. Sous prétexte d’excuser Hérodote, taxé de crédulité dans ses récits, il y accumule tout ce que le xv® et le xvC siècle ont produit de plus bizarre ; historiettes scandaleuses, crimes avérés, forfaits douteux, sottises populaires, folies privées et publiques, monstruosités invraisemblables et prouvées ; et quand il a réuni tous ces traits épars, il demande à ses

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contemporains s’ils ont le droit de mépriser l'antiquité véritable et de railler le bon Hérodote. C’est le ton goguenard de Rabelais, l’art de conter, si commun chez nos vieux auteurs, et une égale connaissance de l’antiquité et de la chronique scandaleuse des temps modernes.

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